Parmi les nombreux MC’s s’étant essayés à l’art de raconter des histoires, peu l’ont autant porté comme élément essentiel de leur musique aussi fortement que Médine. Actif depuis plus de 20 ans, le rappeur havrais accompagne la quasi-totalité de ses sorties d’un épisode de la série Enfant du destin, qui se penche sur une situation historique ou actuelle d’oppression, de colonisation ou d’injustice, à travers les yeux d’un personnage qui se retrouve pris dans des dynamiques qui le dépassent, avec des épilogues généralement tragiques. Il n’a ainsi cessé de développer cette marque de fabrique, et l’exercice, bien que désormais générique, n’a rien de simple. Le fait d’allier une documentation précise d’un contexte politique complexe à une qualité d’écriture brillante et une émotion permettant de s’imprégner du récit est un véritable jeu d’équilibriste que Médine réussit pratiquement chaque fois, à des degrés divers. Ses plus grands faits d’arme dans la matière sont par exemple le tragique « Boulevard Vincent Auriol », le terrible « R.E.R. D » mais aussi est surtout, la bouleversante série d’Enfants du destin qu’il écoule depuis son premier album. De Sou-Han à Yasser en passant par Petit Cheval, Ataï ou encore Nour, c’est à travers les yeux de différents enfants que sont passés au crible les drames de l’humanité tels que la guerre du Viêt-Nam, l’occupation de la Palestine, la colonisation de l’Amérique ou encore la traite négrière. Nous allons revenir dessus en tentant de dresser un parallèle avec l’évolution stylistique de Medine, album après album.
Sou Han (2004)
Première occurrence de sa série des Enfants du destin, « Sou Han » arrive dès le 4ème morceau de son premier album 11 septembre, récit du 11ième jour. Sur une production ultra guerrière signée Proof, forcément, le rappeur havrais décide pour inaugurer ce qui deviendra son anthologie, de s’intéresser à un conflit ultra-référencé dans la culture générale du fait de son antériorité, la guerre du Vietnam. Que ça soit au cinéma, en musique, en livre, en photo…etc… quasiment tout a été dit ou fait à son propos. Mais Médine, en choisissant de donner sa vision du conflit par le prisme des yeux d’une enfant de soldat vietnamien, et grâce à son écriture et sa précision historique, qui donnera d’ailleurs toute cette force, cette justesse et cette vérité à ses œuvres, Médine donc, nous amène une autre vision de l’enfer des combats. Celui d’une petite fille qui décide, pour venger son père mort au combat, de se faire exploser dans un bordel où les soldats ricains ont leurs habitudes. Toute la froideur et la cruauté des mécanismes mortifères des guerres à travers le monde décrit en un seul morceau. La série Enfants du destin a trouvé son angle dès le départ pour ne jamais en dévier. – Rémi
David (2004)
Pour son premier album solo, Médine ne fait pas les choses à moitié, il les fait même à double en exposant sur cet album les deux premiers épisodes de sa saga. Le deuxième volet est plus actuel. Plus complexe aussi. Il raconte l’histoire de David, un jeune Israélien dont les parents sont soldats de l’armée d’occupation et sont sur le point de commettre un énième massacre, contre l’avis de David qui s’en va leur en faire part, mais sera victime d’un attentat suicide sur le chemin. En termes de style, c’est le Médine du début, beaucoup plus porté sur le message que sur l’écriture. Une écriture très incisive, et un flow presque agressif, une voix très rauque qui colle parfaitement au reste. Déjà adepte des épilogues tragiques, Médine montre qu’il n’est pas là pour faire de sentiments, il faut choquer, agresser l’auditeur, et si l’acte est militant, on ne sombre pas pour autant dans le pathos. – Xavier
Petit Cheval (2005)
Sur l’album Jihad, le plus grand combat est contre soi-même, sorti seulement un an après son prédécesseur, on parle de Petit Cheval, indien d’Amérique témoin de la destruction de son village et des moult crimes horribles commis sur ses congénères qui part venger son peuple avant de connaître une fin tragique. Quant à l’album lui-même, force est de constater que le protagoniste n’a rien perdu de sa verve, tout en progressant considérablement au niveau de la plume. A tel point que l’Enfant du destin est une sorte de concentré de toute la rage contenue dans le reste de l’opus. Comme un exutoire. Car oui, Médine semble plus apaisé, tentant même des sons plus légers (par rapport au reste, ils ne sont pas pour autant faciles) tels que « Victory ». Plus positif aussi comme dans « Combat de femmes » ou « Besoin de résolution ». Ce calme lui permet également de tenir l’auditeur en haleine durant les 7 minutes de « Du Panjshir à Harlem ». Mais l’Enfant du destin n’est pas le seul morceau aux teintes de 11 septembre. On peut citer le fantastique « Poussière de guerre » avec le non moins fantastique Lino. Un album plus accessible et plus complet, avec un Enfant du destin à la trame plus simple et plus « droit-au-but » que chez Sou-Han et surtout que chez David. – Xavier
Kunta Kinte (2008)
Arrive 2008, et le troisième album de Médine. Cette fois l’Enfant du destin raconte l’histoire de Kunta Kinté, d’après « Racines » d’Alex Haley. Autrement dit, un jeune africain (probablement de l’ouest, mais aucune précision géographique n’est donnée) au XVIIIème siècle capturé par des esclavagistes, et amorçant sur le négrier une mutinerie à l’épilogue tragique. Stylistiquement pas de révolution, si ce n’est une continuelle amélioration de l’écriture, et peut-être un personnage avec plus d’épaisseur, même si cela s’explique également par la longueur du morceau, une propension générale de Médine que l’on retrouve sur l’album. Par ailleurs, la spontanéité de 11 septembre semble s’être perdue au profit d’une documentation plus poussée et plus précise. – Xavier
Daoud (2013)
Il faudra alors attendre 5 ans avant de voir venir Protest Song, album pourtant annoncé dès l’outro du précédent opus. Entre temps, Medine n’aura pourtant pas chômé avec le deuxième volume de Table d’écoute, mais aussi un EP avant l’album, Made In sorti en 2012. L’Enfant du destin de Protest Song s’appelle Daoud et est Palestinien. Il fait écho à David, présent sur 11 Septembre, puisqu’en effet Daoud n’est autre que l’auteur de l’attentat-suicide dans le bus. Comme pour boucler la boucle. Daoud est également le premier Enfant du destin raconté à la 1ère personne, ce qui s’explique sans doute par la proximité et la sensibilité du sujet, ce que l’on peut également ressentir dans l’évolution de la voix, de moins en moins rauque jusqu’à ne plus l’être. Medine a définitivement perdu son agressivité des débuts pour un plus grand calme, une écriture toujours aussi soignée. – Xavier
Nour (2017)
Sur l’album Prose Elite, Médine traite de la situation dramatique de la minorité musulmane Rohingya de Birmanie, à travers le destin funeste d’une jeune femme travaillant au noir pour un cultivateur de caoutchouc, et qui subira une tentative de viol par ledit cultivateur. Si l’on excepte la question palestinienne, c’est la première fois qu’une occurence de la série répond directement à l’actualité, puisqu’il fait suite à la très importante aggravation des persécutions (il est question de nettoyage ethnique et d’actes génocidaires) à l’encontre de la minorité par l’Etat et l’armée birmans à partir de 2016. De manière remarquable, Médine parvient à montrer les mécanismes de différentes natures d’oppressions, et comment les victimes sont d’autant plus fragilisées. On peut également souligner la grande qualité de la production de l’éternel compagnon de route Proof, et ce sur l’ensemble de la série, parvenant toujours à mettre en avant des mélodies ou des rythmes caractéristiques des zones géographiques dont il est question. – Xavier
Ataï (2018)
Enfant du destin, 7ème du nom, « Ataï » apparaît sur l’album Storyteller en 2018. La formule reste inchangée et pourtant le rappeur havrais arrive avec la même structure à renouveler l’intérêt et attiser notre curiosité sur un pan qui n’est pourtant pas le plus connu de la sanglante histoire de la colonisation à la française. Au niveau de la narration, Médine procède à son habitude. Planter le décor d’un peuple opprimé et/ou colonisé, en faire comprendre le contexte, l’absurde et l’inacceptable inégalité en quelques lignes. Puis l’élément déclencheur, quand l’oppressé ne peut plus supporter l’horreur quotidienne qu’on lui impose. Médine décrit souvent alors un acte héroïque de rébellion, une sorte de baroud d’honneur dont on sait déjà que les conséquences seront dramatiques pour son peuple. Conséquences qu’énonce le rappeur en fin de texte, souvent en mettant en avant le caractère inexorable et sans espoir qu’avait ce combat dès le début. A un détail près sur ce son, c’est qu’il est issu d’une histoire vraie. La Nouvelle-Calédonie et le peuple Kanak, peut-être du fait de son éloignement extrême de la métropole n’a jamais fait la une du récit colonial français. Il a fallu attendre les actions violentes du FLNKS dans les années 80 pour attirer l’attention sur cette île. Médine grâce à ce morceau nous ouvre un peu plus les yeux sur les atrocités que notre pays a commis à travers le monde. – Rémi
Sara (2020)
Médine a ouvert sa musique tout au long de sa carrière, avec plus ou moins de réussite, que ce soit en terme de sonorités, ou de featurings. Il est néanmoins resté fidèle à une constante, se pencher sur les zones d’ombre de notre histoire à travers sa série Enfant du destin, donnant voix au chapitre aux oubliés, aux victimes, aux persécutés, en accordant une attention particulière à ses coreligionnaires, palestiniens, birmans et chinois. Dans son septième album « Grand Médine », sur le storyteling « Sara », nous suivons cette jeune fille Ouïghour, de confession musulmane, ethnie vivant à l’Ouest du territoire chinois. Le pouvoir incarné par Xi Jinping a mis en place une violente politique répressive à l’encontre de cette minorité religieuse et Médine a pris fait et cause pour ses congénères (contrairement à tant de pays arabo-musulmans silencieux face à leur partenaire commercial chinois…). Avec son écriture et son interprétation tranchantes, Médine rend compte du drame vécu par ces turcophones : de la surveillance aux discriminations, des stérilisations aux assassinats, des conversions forcées aux déportations dans les camps de concentration, soit un véritable génocide programmé par l’État chinois. Contrairement aux autres épisodes de la saga Enfants du destin, Sara n’arrive pas à se venger, comme pour souligner le déséquilibre des forces entre cette puissance mondiale et un peuple sans défense. – Chafik
Yasser (2022)
Comme sur chaque disque de Médine, l’Enfant du destin qui allait figurer sur Stentor Act. 1 était très attendu par son public. Annoncé dans un premier temps comme un bonus track réservé à l’une des trois versions physiques de l’album, ce qui a pu être perçu comme une prise en otage des fans, « Yasser » a fini par atterrir sur les plateformes de streaming. Encore une fois, l’histoire tragique de cet enfant est aussi glaçante que maîtrisée, mais elle présente plusieurs particularités. Ce récit du trajet vers l’Occident d’un jeune Soudanais en quête d’une vie meilleure se distingue par sa longueur (6’22), ses bourreaux aux multiples visages, ou encore son ancrage dans le présent. Avec les années, Médine est passé maître dans l’art de planter un décor en quelques lignes, et de donner du relief à ses personnages, même fictifs. C’est ainsi qu’on suit Yasser au plus près, du Soudan à la France, en passant par l’Espagne et le Maroc, sans jamais atteindre les côtes anglaises, synonymes de promesse d’une vie meilleure. Il s’agit du dernier Enfant du destin en date, mais la tournée acoustique dédiée prévue pour 2027, les futurs projets de Médine, et les injustices et tragédies qui continuent de frapper certains peuples à travers le monde, laissent présager de nouveaux chapitres. – Olivier
Cet article a connu une première mouture en 2013, consacrée aux cinq premiers chapitres de la saga Enfants du destin. Les nouveaux morceaux, ainsi que l’approche de la tournée acoustique, nous ont donné envie de l’actualiser.
Lire aussi :
Bon article,
et bon artiste 🙂
« Des ambitions qui depassent le mont rushmore,
Après Abdoulaye Diarra moi j’serais le meilleur storytelleur »
Biopic
Je dis que les deux sont dingues
Bravo pour l’article, il est super !
L’analyse est très bien expliquée.
Les Enfants du Destin de Medine sont vraiment très bon et parle quasiment des quatre coins du monde.
Heureusement qu’il existe encore des artistes avec une plume comme celle-ci.
« Sou Han est Vietnamienne et son pere est soldat »
Sou han est une jeune fille.
Les enfants du destin de Medine sont parmis mes morceaux prefere. J’ai ecoute Kunta kinte avant de regarder Racines, quelle claque, tout magnifiquement retranscrit.
Petit cheval est tout aussi beau et bien documente, on oublie souvent l’histoire des Amerindiens vue que l’Histoire est ecrite par les vainqueurs. Un track a decouvrir et qui donne envie d’en apprendre plus.
Je suis moins fan des morceaux trap de ces derniers temps, meme si le message est la,ca ne passe pas chez moi, surement du a mon age et ma nostalgie du rap 90’s debut 2000’s