Chronique : La Gale – « Acrimonium »

S’il est une maladie, un virus coriace que l’on a pris l’habitude d’apprécier au Bon Son, c’est de loin celui qui vient de Lausanne. La Gale, va et revient à sa guise, prend plaisir à réinjecter des doses létales dans sa musique réussissant à reléguer un temps le COVID-19 au second plan. Cinq ans ont passé depuis son dernier album, le traumatisant Salem City Rockers entièrement produit par le duo I.N.C.H et Al’Tarba. L’attente en valait la peine, la surprise d’Acrimonium n’en est que plus belle. Réaction à ce concentré frais d’acrimonie et bonne rimes.

Sa plume trépignait de tâcher de nouvelles feuilles, de chasser ces sempiternelles sorcières qui ont pignon sur rue. Acrimonium exige une écoute attentive, plusieurs écoutes passionnées. Impossible d’éviter les éclaboussures acides crachées ici et là, impossible de dissimuler le plaisir de réentendre cette voix rêche battre la mesure si singulièrement. La Gale encaisse, beaucoup. Mais La Gale rend les coups. Et ce néologisme inspiré permet de déverser sereinement un nouveau torrent de mesures endiablées. L’omniprésence policière, l’ennui, l’injustice sociale, la fuite du temps et le manque d’échappatoires contrebalancent son amour du désordre, des soirées enfumées et son besoin d’écriture. « Si on nous coupe la langue, elle repoussera peut-être. »

Sur des prods qui varient, entre les beats old school du duo DJ Eagle & Pierre Audetat (« Le diable », « Mordre », « J’tracerai ma route ») et les boucles rafraichissantes d’Arom (« Mon ombre », « Acrimonium », « Top chrono », « Exutoire »), plus actuelles et électrisantes, la rappeuse libano-suisse signe un retour convaincant. Toujours sûre de ses propos, à l’aise lorsqu’il s’agit de mordre et d’en découdre, elle ne pleure pas. Rit, un peu « Je décocherai une baffe réparatrice à qui nommera mes cicatrices, comme énergie libératrice, et ça sera pas une gifle d’actrice ». Elle s’efforce de surmonter son -irréparable ?- fracture personnelle, imagée par la pochette, et qui a si violemment été ravivée par l’explosion qu’a subit Beyrouth le 4 août dernier. Dans ces conditions, difficile d’avancer à pas de géants et de penser carrière. Elle qui subit de plein fouet les effets du confinement puis des mesures barrières, avec la sortie retardée de ce projet suivie de l’impossibilité de le défendre sur scène dans les prochains mois.

Elle, Karine Guignard, poursuit son bonhomme de chemin dans le cinéma. Il faudra d’ailleurs compter avec elle très prochainement. Elle, La Gale, « trace sa route » musicale selon ses propres décisions, irrémédiablement éloignée de toute scène rap sympathisante et dépourvue de toute considération stratégique puisque cet EP a finalement vu le jour sur les plateformes de streaming au pire moment possible, il y a un mois pile, le 31 juillet. Après tout, que La Gale soit insaisissable et imperturbable, cela va de soi. A vous de suivre.

« J’trafique mon ombre comme une garagiste,

J’prépare les bombes comme à Karachi,

Je déclare pas mon ombre, j’suis qu’un parasite,

Je suis pas non violente mais je reste pacifique »

Terminée la météo des plages, on entre progressivement dans la rentrée, ses frustrations et ses incertitudes. Pour nous/vous accompagner, ce troisième projet solo de La Gale, un peu plus court (une intro et sept titres) et donc plus frustrant pour l’auditeur aguerri, mais terriblement percutant d’anticonformisme. Juste, original, et saignant, elle nous a délivré un nectar unique d’âpreté et d’humanité, dont on lui souhaite une belle contagion progressive. Surprenant dans la forme, plus attendu dans le fond, La Gale continue de créer une couleur musicale inédite, où l’indulgence ne vient pas naturellement et le combat conquiert l’auditeur de rap sincère. Ce même auditeur attend déjà avec impatience l’annonce de la sortie en vinyle, qui arrivera incessamment sous peu, pile à temps pour faire passer la pilule du retour au charbon.

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