« X » de VII, chronique d’un album entre utopie et dystopie

Combien sont les rappeurs pouvant se vanter d’avoir dix albums à leur compteur ? Assurément, très peu dans le rap français. Pour que cela soit possible, il faut une longévité et une productivité exceptionnelles, mais il est également nécessaire de se réinventer. En dix albums, les auditeurs changent, et ceux de la première heure sont certainement peu nombreux comparés à ceux qui ont pris le train en cours de route. Mais l’artiste, lui, est toujours là, il a en mémoire ces premiers projets et il doit puiser dans son inspiration la volonté de rapper encore sans sombrer dans l’ennui. Car, peut-on ne pas s’ennuyer lorsqu’on réalise son dixième album ? Qu’y a-t-il encore à rapper alors que l’on a, peut-être, le sentiment d’avoir déjà tout dit, ou bien le sentiment que, malheureusement, personne n’écoute ?

Dixième album du rappeur VII, X est sorti en octobre 2018. Il s’agit d’un album de 15 titres d’une durée de 58 minutes dans lequel on retrouve deux featurings (Première ligne et Euphonik) sur des instrumentales de DJ Monark exclusivement. Le scénario est classique et il n’y a là rien de révolutionnaire. Mais VII a, par le passé, déjà démontré l’étendue de ses références et une capacité à sortir des sentiers battus du rap français en rappant ce que les autres ne rappent pas. De fait, si Les matins sous la lune, l’album précédent, avait pour toile de fond l’espace et les mystères de l’univers, les textes de X s’en distinguent en tournant davantage autour d’une thématique toute aussi existentielle qui est celle du temps.

L’introduction et les interludes sont, de ce point de vue, assez parlantes et donnent le ton général d’un album complexe qui ne se laisse assurément pas épuiser en une écoute. Difficile d’en faire le tour, et on apprend beaucoup de références en références, sans que VII ne verse par ailleurs dans le défaut de « la référence pour la référence ». Ceux qui écoutent du rap, non pas simplement comme une musique, mais comme un texte à déchiffrer et un outil pour découvrir et connaître, ne peuvent qu’être servis par un artiste capable de faire un storytelling sur « Booby Fischer » ou de mentionner le roman Les dépossédés de Ursula Le Guin au détour d’une phase anodine. X est un album qui mêle ensemble réflexion politique et métaphysique, en laissant une belle part à l’imagination notamment via l’appel à la science-fiction. Des thèmes très originaux dans un rap français où, comme le déplore VII dans le titre « Le ciel capricieux » : « Les frangins sont comme des platines, parlent de diamants et de cellules ».

Loin des sonorités actuelles puisque le projet reste du « boom-bap basique », l’originalité de cet album tient donc à un renouveau des thèmes. Si le constat sociétal que dresse VII ne rompt pas avec les précédents albums, on perçoit avec X un fléchissement vers une réflexion métaphysique sur la place de l’humanité dans une époque rongée par un avenir qui s’assombrit de plus en plus. On oscille ainsi entre l’espoir d’un avenir meilleur et le désespoir de le voir se réaliser. En définitive, c’est un album dont l’angoisse est palpable et qui est une belle amorce pour réfléchir sur la destination de l’humain à l’heure où se développent les idées transhumanistes et où la foi dans la capacité de la science à résoudre tous les problèmes de nos sociétés a été largement ébranlée.

X est un album largement dérangeant, peut-être à la manière dont l’est la série Black mirror, c’est-à-dire qu’il cristallise les angoisses de notre époque quant au futur de l’humain : nous savons pertinemment que le chemin que nous empruntons n’est pas le bon mais nous continuons malgré tout. Car, que reste-t-il de l’humanité dans une civilisation où la science et la technique sont devenues tellement une évidence que nous ne questionnons plus le rapport que nous avons avec elles ? Le constat d’échec est palpable dans l’album, que ce soit sur des titres comme « Un homme ça se fabrique » ou « Pompéi », mais il ouvre paradoxalement la possibilité d’une réaction. L’absurdité de notre civilisation se heurte aux capacités proprement humaines  de prendre conscience de nos misères afin de les surmonter. Mais jusqu’à quand ? – ou comme dit dans « Ubik » – combien de temps nous reste-t-il ?

Progressivement déshumanisés dans une société qui perd de vue la spiritualité, et donc le spécifiquement humain, les êtres humains sont comme déracinés, privés du sens de leur existence : « L’humanité bascule dans un profond trou de mémoire ». Ce constat, apparaissant notamment dans le titre « Eon (l’exégèse) » : « Tout est flou quand je demande pourquoi ce monde ? », est souvent lié à un autre qui est le développement des nouvelles technologies, notamment dans « Mise à jour ». Incapables de percevoir que le plus grand mystère est en eux (« on est plus bêtes que des babouins on parle de se téléporter »), et plus spécifiquement dans ce labyrinthe que constitue l’esprit, nous nous condamnons à une existence moindre et proche de l’animalité.

L’histoire humaine est tragique et VII la passe en revue dans cet album : contrôle social, technologie utilisée à des fins destructrices, déni de réalité, « capitalisme inaccordable avec l’écologie ». Pourtant, ce constat amer aboutit à un morceau qui s’impose comme un chef d’œuvre tant la complémentarité entre VII et Euphonik, déjà perçue dans des titres précédents, est magnifiée. « Les années-lumières » est assurément le titre de cet album, puisqu’il décrit cet anti-monde si proche et pourtant si loin, à la fois accessible et pourtant tellement inaccessible. Sa place dans l’album, en tant qu’outro, est symbolique : il ouvre sur une utopie qui contraste radicalement avec la dystopie annoncée dans les autres titres. Loin d’être une ode à la résignation, c’est davantage à la prise de conscience et à l’action que pousse X, mettant en exergue le combat contre le temps dont Lovecraft affirmait qu’il était « le seul sujet digne d’un romancier ».

Si, dans Les matins sous la lune, le mystère était en-dehors, dans l’extériorité et l’infiniment grand, X montre que le mystère fondamental est en nous, dans l’existence de notre esprit et dans ce labyrinthe incompréhensible, qui peut mener les hommes à accomplir de grandes choses, notamment pour le bien des autres, mais également à une perte de conscience et à une destruction progressive de ses propre conditions d’existence. X est un album à thèses qui posent des questions dérangeantes. La musique est alors au service de l’intellect, et si c’est un album que l’on peut écouter d’une oreille distraite comme n’importe quel autre, il reste que sa véritable destination semble être de nous amener à penser à autre chose que nous-mêmes. L’heure n’est-elle pas venue de réaliser que notre humanité tient à un fil que nous ne sommes pas loin de couper ?

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