Redouane Harjane disait : « Tout va trop vite ! ». Et en effet, les sorties rap se succèdent à toute allure, au point que certaines passent à la trappe, au profit d’autres plus attendues, plus tendance… Si l’on regarde dans le rétro, la période mai-juin 2017 a été d’une très grande richesse : Deo Favente de SCH, Double Hélice 2 de JeanJass & Caballero, Bandit saleté de Fianso, NSMLM d’Infinit, Je suis Big Daddy de Jok’Air, Je ne me vois pas briller de Jul, Flip de Lomepal, Spécial de Siboy, sans parler d’Ipséité de Damso sorti fin avril… Et il semble qu’un projet n’ait pas eu l’exposition qu’il méritait au point qu’une session de rattrapage s’avère indispensable.

Pacifique est le onzième album de Disiz. A part Booba, quel artiste solo peut se vanter d’une telle discographie ? Celui qui a une « longue carrière comme Maldini », s’est fait connaitre avec « J’pète les plombs », immense succès qui lui aura permis de réaliser (avec JM Dee) Le Poisson rouge, en 2000. Depuis, il mène sa barque en enchaînant projet sur projet : une participation à la B.O. de Taxi 2, un disque sur ses origines sénégalaises, un film (Dans tes rêves), une victoire de la musique, une présence médiatique contestée, une collaboration fructueuse avec Grems, un virage Rock, un retrait du rap game, un retour, deux livres (Les derniers de la rue Ponty ; René), une trilogie, une pièce de théâtre (Othello), un bac, une vie de père de famille nombreuse…

A l’heure où les cartes sont redistribuées dans le rap français (pardon francophone), où tout est permis, où les maîtres mots sont bangers, autotune, stream, mais aussi kickage et boom bap, comment allait se positionner D.I.S.I.Z., qui n’est ni une tête d’affiche, ni un vétéran, ni un rookie ? Se serait-il apaisé ou reviendrait-il d’humeur guerrière ? Pacifique sera-t-il son meilleur album ? A l’issue de plusieurs écoutes, nécessaires pour prendre la mesure du travail réalisé, on comprend que Disiz est revenu une nouvelle fois (même s’il n’est jamais vraiment parti) avec du fond, du flow, un fil rouge (ou plutôt un fil bleu) et un paquet de morceaux de qualité.

« Peut-on tenir autant sans aucun talent ? » Watcha

Dans cet album, Disiz ex-La Peste continue d’explorer ses thèmes de prédilection : l’enfance, l’adolescence, le vague à l’âme, le manque de reconnaissance, le regard des autres, notamment. Sérigne M’Baye trempe son encre dans son passé et s’en inspire pour planter le décor de ses Histoires extraordinaires. Son écriture, sa sincérité, ses références nous touchent, quand il évoque les premières amourettes, l’absence du père, l’échec ou les jobs d’été.

Dans le game depuis la fin des nineties, l’ancien membre de l’écurie Nouvelle Donne soigne toujours la forme. Shady, Ponko, Amir et Stromae viennent lui prêter main forte  en lui fournissant des prods de choix, on ne peut plus actuelles. Il chante, rappe, va vers l’electro, murmure, utilise l’autotune, bref il explose les barrières. Dans « Radeau » ou dans « Meulé Meulé/Aighttt », Disiz se fait plaisir, en changeant d’instru et de flow au beau milieu du morceau.

« Amir a tué l’truc, m’a dit : « Y a qu’toi qui prends ces prods » J’ai répondu : « Bah j’veux mon neveu, hors de question d’faire comme les autres » Meulé Meulé/Aighttt

L’album aurait pu s’intituler Thalassa, tant la mer, l’eau sont omniprésentes. En plus de certains titres (« Radeau », « Splash », « La fille de la piscine », « Carré bleu », « Marquises », « Poisson étrange »), les visuels évoquent différentes teintes de bleu. Mais ce qu’il faut surtout retenir de Pacifique, ce sont les nombreux bons morceaux, qui font que DI.S.I.Z. restera toujours Disiz.

« Passage secret (Soma) » donne envie de s’oublier, consciemment (« Mais est-ce qu’on n’ouvre pas des portes vers de futurs grands regrets ? »), en faisant référence au Meilleur des mondes d’Aldous Huxley. « Splash » évoque le spleen, thème cher à Disiz. Avec Stromae, ils ont du se torturer l’esprit pour savoir comment garder la tête hors de l’eau et ne pas plonger.

« Rien d’pire que l’exclusion, comment accepter d’être aimé à moitié ? Enfants, monde enchanté, mauvais parents laissent les cœurs en chantier et l’abandon, ça fait des dégâts, ça fait des gues-din, des, des déglingués » Splash

« La fille de la piscine » est bourré d’autodérision et semble être le préquel de « Nébuleuse ». « Carré bleu » renvoie à l’adolescence et à ses envies de liberté (est-ce parce que ses enfants atteignent l’âge ingrat que ce thème le travaille autant ?). Dans « Compliqué », le rappeur d’Evry explique de manière subtile sa personnalité, sa complexité (quel premier couplet !!!) et nul doute que cette collaboration avec Stromae a été irriguée de discussions sur le statut d’artiste. « Meulé Meulé/Aighttt » et « Watcha » sont des egotrips qui ferment quelques bouches (« old school, new school, là n’est pas la question »…). Après « 100 rounds » de Lino et « Victory » de Médine, « L.U.T.T.E. » est un nouveau morceau sur la boxe. Si « dans le miroir est l’unique adversaire », Disiz Peter Punk a souvent perdu des batailles, été knock-down et rattrapé par ses démons, sans être K.O. Combattant de longue date, il a toujours accepté d’échouer, pris l’habitude d’être critiqué (à moins qu’il ait pris l’habitude d’échouer et accepté d’être critiqué…). La transition vers le morceau suivant (« Quand j’serai chaos ») est d’ailleurs bien vue. Celui-ci fait partie à coup sûr des meilleurs titres de l’album. Rappeur quasi-quadragénaire, il se projette, imaginant sa fin de carrière, quand il sera has been. Au passage, d’autres morceaux de Souchon aurait pu coller à l’état d’esprit de Disiz (« Allo maman bobo » ou « J’ai dix ans »).

« J’aimerais savoir qui sont ces gens et franchement qu’ils soient damnés, tous ceux qui décrètent qu’un homme a une fin programmée, mais je tourne autour d’eux, j’reviens toujours comme une comète, rien ne m’achèvera, j’suis une Mercedes du Bled » Quand j’serai chaos.

Et puis arrive le titre « Autre espèce » (qui a été le premier extrait en fait). C’est avec ce genre de morceau qu’on se dit que Disiz est un rappeur à part. Jetons-nous à l’eau : il s’agit là d’un des meilleurs morceaux de 2017, un des meilleurs de sa carrière, (avec sûrement le meilleur clip de l’année !). « Autre espèce » est dans la catégorie des putains de titres que l’on écoute quand ça va, quand ça ne va pas, pour faire du sport, se motiver, avant un examen, quand on vit à contre-courant. D.I.S.I.Z. a traduit sur ce morceau ce qu’exprimait Oxmo quand il disait : « Moi j’suis ma propre poutre, j’me soutiens seul, rien à foutre » dans « Visions de vie ».

On aurait aimé que l’album se termine sur ce titre. Mais il y a un mais, l’ex-Rimeur à gages ne peut s’en empêcher, il a ajouté « Ça va aller », qui se termine par une phrase semblant s’adresser à son reflet  « t’as connu pire, tu feras mieux » (l’inverse aussi ?). D’ailleurs, comme dans toute sa discographie, Disiz a tendance à faire des albums un poil trop long, avec des morceaux dispensables. On pense en particulier à « Menteur Menteuse » qui aborde les relations homme-femmes de manière un peu trop caricaturale, « Vibe » ou « Qu’ils ont de la chance » qui fait un éloge de la mort… Le featuring avec Hamza emportera à coup sur les fans du petit génie belge, mais pas forcément ses détracteurs…

Sérigne M’Baye a les défauts de ses qualités : cet amour du risque, de la musique, sa générosité, le poussent à tenter toujours plus, quitte à ne pas plaire à tout le monde, ni tout le temps. C’est d’ailleurs ce qu’apprécie son public (et votre humble serviteur) ! On est forcément exigeant avec celui qui aura réalisé tant de titres mémorables (« C’est d’la bête de bombe », « Système D », « Lily », « Alors tu veux rapper ? », « Banlieusard syndrome », « Un jour j’ai fait un tag ») et de featurings majeurs (Akhenaton, Joey Starr, Kery James, Diam’s, Abuz, Busta Flex, Rohff, Pit Baccardi, Soprano, Youssoupha…) Pourtant, si certains titres du rappeur du 91 peuvent tomber à l’eau, il faut reconnaître qu’il ose effectuer le grand plongeon et nous éclabousse ainsi de son talent. Une des particularités de l’Inspecteur Disiz, c’est que même dans les morceaux qui ne resteront pas dans les annales, il développe des idées intéressantes (le thème du mensonge amoureux dans « Menteur Menteuse » ; la prime jeunesse dans « Vibe » ; la tragédie vécue par les réfugiés dans « Poisson étrange » ; l’échec dans « Ça va aller »).

A près de 40 piges, Sérigne M’Baye navigue entre différents styles, n’accostant sur aucune rive. Ses deux derniers albums montraient une envie débordante de rapper, comme dans « Rap Genius » ou « Heureusement ». Avec Pacifique, Disiz délaisse quelque peu les exercices de kickage. Tout en conservant sa verve, il s’aventure sur de nouvelles latitudes, chantonne, tente l’autotune. D’ailleurs, le feat. avec Hamza, la collab’ sur deux morceaux avec Stromae, illlustrent aussi cette envie de rendre sa musique encore plus mélodieuse, plus accessible. Bien malin sera celui qui saura classer cet album dans la discographie de Disiz. La question de savoir si D.I.S.I.Z. a enfin sorti son classique devient secondaire, son objectif n’est pas là (« son meilleur album, c’est celui qui n’est pas encore sorti », comme dirait Médine). Il est en train de réaliser une œuvre. Alors ni tête d’affiche, ni vétéran, ni rookie, Disiz est bien plus que cela, il est d’une autre espèce. Salut l’artiste !