Le projet s’ouvre sur une sonnerie de RER en sourdine, des portes qui se ferment… et soudain, un tambour de guerre vient transformer le début du voyage en déclaration. Quelques scratchs cadencés apparaissent alors pour souligner la gravité de ce qui s’annonce, quand, dans un élégant crescendo, un beat bien lourd tombe et finit de nous mettre dans l’ambiance. En tout juste une minute, le décor est planté. Il s’agit de rappeler qui est le patron et on est prêt à prendre les coups. Pourtant il paraît que « l’art de la guerre, c’est de soumettre l’ennemi sans combat. » Bienvenue chez Reak, vous êtes venus écouter les règles de l’art en 10 titres.

« REAK. Fais courir de bruit que Air est de retour » – Y’a Air

Le risque, quand un poids lourd du rap français revient sur le devant de la scène après des années de survol du game, c’est la déception. Avec plus de 25 ans d’expérience et la réputation d’être et d’avoir été un des MC’s les plus habiles de sa génération, Reak a donc pris son temps pour ficeler un petit album au cordeau, et s’assurer par là même qu’on n’aurait aucune raison d’être déçu. Le projet compile en effet quelques morceaux sortis au fil de ces dernières années ainsi que des inédits, où Reak fait simplement du Reak. Autrement dit : il régale.

Derrière l’intelligence des formules, les rimes sont effilées, assonances et allitérations se répondent et chaque lettre, chaque syllabe, est un prétexte suffisant pour un bon mot. Les images se succèdent passant de la grosse ficelle à la référence plus pointue, décrochant ici un sourire admiratif, là une incertitude face à ce qui ressemble à une bonne blague de daron. La plume est fine, le groove, fluide et dense à la fois, sert un flow technique et précis : tout semble si naturel que Reak nous ferait presque croire que c’est facile. Et rien d’étonnant pour personne, en fait, le Dyonisien a toujours rimé de la pure dentelle.

Les prods de Odweeyne sont d’ailleurs l’écrin parfait pour mener la bataille du MC. Suffisamment boom bap et « à l’ancienne » pour réjouir les puristes qui constituent sûrement une audience déjà acquise, elles sont aussi suffisamment modernes pour donner des gages à ceux qui veulent voir le genre évoluer et seraient curieux d’entendre ce que cet ancien a à proposer. Ancré dans un rap qu’on dirait « traditionnel » Reak n’est cependant pas sourd aux sirènes de la nouveauté et a eu le nez fin en laissant Odweeyne trouver la recette d’un équilibre qui lui sied parfaitement. Le piment du multi rythme se mêle à des sonorités aériennes, subtilement disséminées sur des caisses plus que familières, quand la présence systématique de scratchs crée un univers musical qui ne pourra que satisfaire les amateurs de hip-hop (et on aurait envie d’ajouter « le vrai », mais on sait que… mais non… c’est pas vraiment ce qu’on a voulu dire… c’est pas ça… c’est…)

« T’es dans le futur, j’suis dans le passé simple » – Tellement d’homicides

Car au cœur des thématiques abordées par l’ex-moitié de Psykopat, c’est bien une critique bougonne sur l’évolution du rap comme genre musical, mais aussi du hip-hop comme culture, qui prédomine, sous couvert d’égotrips bouillonnants. Dans un monde où rap, pop et variété se côtoient et s’entremêlent, le Dionysien ne voit plus que le règne de la superficialité, du rythme facile et des vers vides de sens. Alimentant l’éternel débat des limites d’un genre musical (à supposer qu’il faille en mettre…) Reak évite l’écueil du « c’était mieux avant » mais laisse entendre que sa vision du hip-hop, celle qu’il a si fièrement et courageusement portée il y a 20 ans, lui paraît en décalage autant avec les artistes qu’avec le public qui l’entourent. « Marc Dorcel », « Fashion Week » et la « Noireaude », sortis il y a déjà 3-4 ans avaient annoncé la tonalité de ce qu’allait être ROC et montré que le positionnement du MC sur le champ de bataille du rap jeu était acté depuis un moment. En marge, observateur parfois décontenancé et un peu désabusé, il veut toutefois rester un acteur incontournable, poussé par son histoire, son expérience et son talent. Et c’est sous un bouclier de couplets acerbes qu’il se jette dans la bataille et rappelle ce qu’il sait faire.

« Pas venu mettre de la pommade, j’dirais toujours plus de choses dans mes sons que dans tous vos bum-al » – fichier S

Entièrement produit par Odweeyne, ROC est d’une cohérence totale. Il s’écoute d’une traite pour laisser en tête la marque d’une identité claire, une signature qu’on connaissait, certes, mais qu’on redécouvre et qu’on approfondit avec plaisir. Il fait brillamment le lien entre l’influence Psykopat (sur « Marc Dorcel », par exemple, on entendrait Animalxxx sur le deuxième couplet que ça ne choquerait personne) et la prise d’indépendance d’un Reak qui montre sa capacité à naviguer intelligemment en solo. Pourtant Reak est un homme d’équipe. Acronyme pour : Reak -au micro-, Odweeyne -à la prod- et Colt -au design- ROC est donc un projet hip hop conçu dans les règles de l’art, à plusieurs. Des instrus aux textes en passant par la pochette ou les clips où le MC est toujours (bien) entouré, rien n’a été laissé au hasard et tout converge pour faire de ce 10 titres un objet entier, fait pour être écouté, regardé… et dansé, si vous êtes prêts à laisser vos pas de flambeur de côté et à vous concentrer sur 28 minutes de groove…

Avec ses 8 titres carrés aux instrus lourdes et propres, son intro qui déboîte et son outro qui conclut en douceur… et dans la plus pure tradition de l’outro, ce projet a clairement tout pour séduire. Reak fait, en somme, ce qu’il sait faire, il le fait extrêmement bien et gagne simplement sa guerre sur son terrain.

« Qui dit qu’j’suis illégal, je fais le taff avec rigueur / pour pas qu’on me dise un jour moi j’adore celle / où tu chantes comme une petite shoune de chez Marc Dorcel » – Marc Dorcel