Marseillette. C’est de cette petite ville collée à Carcassonne et située entre la côte méditerranéenne et les vignobles du Minervois que vient Toan, rappeur et jeune trentenaire aujourd’hui installé à Paris. Son premier album, Entre la vigne et la mer, fruit de plusieurs années de préparation, est sorti en novembre dernier. Un disque singulier, nourri d’influences multiples, et exclusivement produit par le Vincha, rappeur / beatmaker de renom, connu pour son amour pour le hip-hop et les belles mélodies. Ensemble, ils nous ont raconté l’album, titre par titre.

Comment s’est passée la conception de l’album ?

C’est un album fait à 4 mains puisque tous les titres ont été composés, enregistrés, mixés par Vincha. L’album a été conçu en voyage à l’étranger, j’ai pris le temps d’écrire sur la durée, le fait d’être loin m’a permis de prendre du recul, de me concentrer et de finaliser ce projet qui a a mis plusieurs années à aboutir. Il est forcément  hyper chargé émotionnellement.

1 – BOOMBAP

Toan : Le titre qui ouvre l’album, avec un clin d’œil à la radio locale du village où j’ai grandi. C’est un sample de Geeshie Willey, « Last kind words », un morceau de vieux blues des années 30 interprété par une femme, un titre dont je suis fan. Je voulais pas faire un énième morceau d’amour pour le rap, ni faire un morceau ou je racontais ma vie. Du coup j’ai croisé les deux et j’ai essayé de faire un titre chronologique de mes étapes de vie, et de l’importance qu’a eu le rap a chaque époque. De mon enfance dans une famille de musicien, où je scratchais les disques de mon père, à l’adolescence ou j’étais monomaniaque de cette musique et passais mon temps à copier et à vendre des CDs gravés, et au moment adulte ou j’ai voyagé et découvert le hip-hop à l’étranger.

Vincha : Toan a commencé à ramener de plus en plus de musique qu’il kiffait, et où il se disait qu’il y avait un sample à travailler. Et là on a l’illustration parfaite du genre de son qu’il repérait. Ça craque, c’est en mono, mal enregistré, bref une galère pour le beatmaker, mais en même temps c’est tellement émouvant… On est immédiatement plongé dans l’espace et dans le temps. C’est un morceau qui a connu plusieurs vies, on a coupé des couplets, rallongé des parties, on s’est pas mal pris la tête sur celui-là pour que ça sonne fat, et en même temps raconter une histoire.

2 – ENTRE LA VIGNE ET LA MER

Toan : J’ai grandi dans une région ou il n’y a quasiment que des vignes à perte de vue et une ouverture sur la mer, c’était naturel d’appeler un premier album comme ça, en guise de carte de visite, ça me résume bien et je suis très attaché à ce territoire. Dans ce titre, je compare le caractère de mon père à la mer pour son côté passionné, mouvementé, et je compare le caractère de ma mère à la vigne pour son côté travailleur et ancré dans les traditions. A la fin il y a un clin d’œil à la trilogie de Marcel Pagnol avec Marius et César, le père et le fils qui essaient maladroitement de se dire qu’ils s’aiment.

Vincha : C’est une pure composition que j’avais enregistré à l’iPhone sur mon piano.  Et puis on y ajouté des notes de trompettes samplées je ne sais où, et une pincée de voix de Muddy Waters. Et enfin les belles trompettes et ce solo de Johanne Myran, pour clôturer le tout. Un des plus beaux de l’album pour moi…

3 – FEMMES DU MONDE

Toan : J’ai eu la chance de beaucoup voyager, et je garde en mémoire des vieilles dames qui m’ont accueilli, qui m’ont ouvert leur porte, partagé leur quotidien. J’ai toujours été marqué par la beauté des visages burinés, marqués par le temps, et avec une profondeur dans le regard qui raconte toute une vie. J’ai été élevé dans une famille espagnole très matriarcale, où les femmes dirigent, et j’ai été entouré de nombreuses femmes fortes. J’ai voulu écrire un texte hommage à toutes ces femmes-là, qui parle de la beauté du temps qui passe qui s’inscrit sur les visages.

Vincha : Celui-ci, comme d’autres, a eu plusieurs vies, la première instru était pas mal aussi. Pour s’il y a des MC’s qui cherchent. (rires) Je me souviens que c’est sans conviction que j’ai ouvert ce disque de Patricia Kaas que ma meuf avait gardé car elle était fan ado, et je suis tombé sur « Fatiguée d’attendre », le genre d’intro de chanson française dont rêve tout beatmaker qui aime le rap mélancolique 90’s.

4 – EL SILENCIO

Toan : Ma famille a du fuir l’Espagne après la guerre civile de par leur appartenance au parti communiste, et s’est installée dans le sud à Narbonne. Comme beaucoup de réfugiés de cette époque ils ont traversé les Pyrénées à pied, et ont étés accueillis dans des baraquements sur les plages des Pyrénées Orientales pendant plusieurs mois d’hiver, dormant à même le sable. C’est un pan un peu oublié de l’histoire de France, comme beaucoup d’épisodes où la France n’a pas le beau rôle. « El silencio » est surtout un morceau sur les non-dits, sur le silence qui entoure les vécus migratoires, alors que c’est essentiel pour chaque descendant de connaître son origine, son histoire. Le refrain en espagnol veut dire « Le silence blesse ma mémoire, mon identité a besoin de tes mots ». C’est donc à la fois un morceau hommage aux migrants, et en même temps un coup de gueule pour dire « Je sais que c’est pas facile, mais ne vous taisez pas, on veut savoir. »

Vincha : Pour cette instru, je suis parti chercher une berceuse yiddish qui s’appelle Yankele ! C’est drôle de raconter une histoire de réfugiés espagnols dans le sud de la France sur une musique slave. Une preuve de plus de l’universalité de la musique et des émotions. J’ai essayé ici plus que jamais de laisser de la place aux mots, en étant le plus aérien possible dans la programmation de la batterie.

Toan : Le gars grille tous nos samples normal.

5 – INTERLUDE RADIO MARSEILLETTE

Toan : On voulait faire une petite interlude marrante, en restant comme sur l’album sur le principe de l’interview radio. Ce morceau ne veut pas dire grand chose, c’est plus un délire freestyle pour rapper vite…

Vincha : Mais rapper vite sur de la salsa, c’est là que ça devient cool je trouve. Plutôt que de faire un truc hyper lent, trap, et jouer sur le double tempo, on a choisi de mettre de l’ambiance. Il y a un côté B. boy breakbeat bien speed, mélangé à la fête du village un peu. J’aime bien l’esprit !

6 – CONSOMMACTEUR

Toan : J’ai abordé sur ce morceau l’importance de consommer autrement. C’était délicat car je ne voulais pas tomber dans un délire moralisateur qui me fatigue un peu dans le rap, et en même temps c’est aussi de notre devoir d’artiste de s’engager au travers des écrits. Je suis végétarien, je fais hyper gaffe à l’endroit où j’achète mes produits, j’essaie de ne pas acheter bêtement, je pense que c’est une de nos meilleures façon d’agir au quotidien, je me suis dit qu’il fallait assumer ça. Dans chaque couplet j’aborde un angle différent. Le premier couplet parle de la fabrique de l’opinion publique et la manipulation de la presse, le second couplet aborde la grande distribution et les OGM, et le troisième couplet le marketing de la santé publique et la surmédicalisation. On a utilisé des samples de Pierre Rabhi qui est une personne que j’admire beaucoup et que l’on a eu la chance de rencontrer avec Vincha. Je me reconnais beaucoup dans son combat autour des valeurs de la modération, de sobriété heureuse, d’engagement du quotidien. Ça me rappelle une phrase de Brassens qui disait que la seule révolution possible c’est de changer soi-même et d’espérer que les autres fassent de même. C’est aussi la métaphore du colibri de Pierre Rabhi, même si cela paraît être une chose infime c’est de notre devoir de faire des petits gestes au quotidien et de repenser notre rapport à la consommation. Je boycotte la grande distribution, la télé et la viande depuis plusieurs années et je m’en porte beaucoup mieux.

Vincha : Je tenais à mettre un peu d’électro aussi dans quelques prods. Mais Toan faisait toujours une tête dubitative quand je lui amenais ces idées, c’est pas sa culture à la base. Du coup, j’y suis allé par petites touches et je trouve ça cool ce refrain un peu tendu sur ce titre, qui est le plus hargneux de l’album. A la fin c’est lui qui me demandait : « plus fort les synthé ! » (rires) Et puis bon les scratchs de Pone à la fin achèvent le taf. C’est fat, et symboliquement, pour nous deux, Pone c’est LE scratcheur français. Bref, on était content !

On n’entend plus trop Pone poser ses scratchs sur des disques de rap français, comment l’avez-vous convaincu ?

Toan : C’était hyper symbolique d’avoir Pone parce qu’il représente toute une époque dorée, et qu’en même temps il est toujours hyper actuel. Et puis quand tu vois le parcours : Double H, Fabe, la Scred, Triptik, Svinkels, TTC, Birdy Nam Nam, Orelsan… C’est un DJ qui symbolise vraiment ce que j’aime dans le rap français. Pone est un pote de ma soeur, et on se croisait souvent parce qu’on traînait aux mêmes endroits à Ménilmontant et Pigalle. Après mon taf je passais à son studio, je fouillais dans ses vinyles… Il a aimé les sons, et puis il a scratché ça. C’était hyper naturel, simple.

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© Karine Morales

7 – MADAME JALOUSIE

Toan : Dans ce morceau je m’adresse à ma jalousie comme à une femme, en lui disant : « Reste loin, on s’est longtemps côtoyé mais j’ai plus envie de te voir s’il te plaît, je vis mieux sans toi. » Mais en lui disant quand même « Viens un peu quand même »… C’est important je crois qu’il y ait une légère dose de jalousie amoureuse pour pimenter un couple, se sentir désiré, se posséder un petit peu, mais pas quand ça prend le dessus et te bouffe l’existence.

Vincha : Jalousie… un tango ! Parfois il faut savoir rester classique. L’idée était là aussi de coller au texte au plus proche, de découper par rapport à chaque mot, chaque émotion.

Je ne crois pas avoir déjà entendu de morceaux traiter de la jalousie comme ça dans le rap français…

Toan : Ah la jalousie, toute une histoire… Il y a bien « Amour et jalousie », « Les jaloux jaloux », mais c’est pas forcément de la jalousie amoureuse. C’est un sentiment qui m’a fait perdre beaucoup de temps, je lui devais bien une chanson pour que ça ait au moins servi à quelque chose. Dans le rap c’est pas toujours facile d’assumer sa fragilité, c’en est même devenu une insulte ou une vanne, du style « babtou fragile », c’est pour dire. Moi j’ai aucun mal à me sentir homme, tout en acceptant cette part de fragilité, mes failles parce que c’est aussi ça je crois qui font les aspérités d’un personne, l’humanité.

8 – ABUELO BANDIDO

Toan : Certains membres de ma famille étaient liés au crime organisé mais chez nous une énorme chape de plomb a toujours entouré ça. On voyait tous, mais c’était un sujet tabou. Alors moi enfant j’étais fasciné par cet univers-là, où je voyais du luxe, où dans les repas de famille il y avait des gangsters à l’ancienne, qui parlaient fort, qui avaient un charisme incroyable. Certains venaient de Colombie, de la Côte d’Azur, c’était des gens hors-norme pour moi qui venait d’un village. Plus tard, quand la BRB a eu un mandat et que ma grand-mère a vu sa maison se faire perquisitionner et qu’elle a du être auditionnée à près de 80 ans, j’ai compris l’envers du décor et j’ai arrêté de fantasmer. Même si la chute de cette chanson est une fiction, car j’y meurs dans la fusillade, tout le reste est vrai.

Vincha : Je crois que c’est mon préféré. Ce qui est marrant c’est que le texte comme l’instru me rapellent Métèque et Mat (le premier album d’Akhenaton, ndlr). Et du coup je me dis que c’est peut-être l’album qui nous relie le plus, et que ce n’est pas pour rien qu’on a fait cet album ensemble. Le goût du storytelling qui trouve son écho aussi dans l’instru… Avec un bête de refrain je trouve.

Ce morceau m’a un peu renvoyé au couplet d’Akhenaton sur « Un jour comme un lion ». Toan, tu l’avais en tête au moment de l’écriture ?

Toan : Je suis fan du morceau bien sûr, j’ai encore le vinyle de L’univers des lascars quelque part, et je vois ce que tu veux dire dans le lien entre les morceaux et j’en suis flatté même, mais après je n’y ai pas du tout pensé en le faisant. Par contre ce qui est sûr c’est que Métèque et mat m’a tellement influencé qu’il était toujours comme une ombre bienveillante pendant l’écriture de l’album.

9 – RAP STORY

Toan : Je collectionne les vinyles de rap français depuis tout jeune, et un jour j’ai noté tous les titres de mes albums et maxis cultes avec l’idée de composer un morceau de rap. Je me suis dit que le concept du clip était déjà trouvé en faisant défiler les pochettes et en tournant dans le magasin d’un des mes disquaires préférés. C’était une façon de m’inscrire dans la tradition du rap français, et de faire un clin d’œil à mes influences.

Vincha : Là on voulait clairement une instru qui sonne « classic hip hop » avec un bon vieux beat piano / basse ! Et des scratchs bien sur. On peut pas toujours jouer les originaux !

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© Karine Morales

10 – DEHORS IL FAIT JOUR

Toan : J’ai écrit ce morceau à la base pour un ami qui passait une période très difficile, je me trouvais con de ne pas savoir comment l’aider, de me sentir inutile, alors j’ai essayé d’imaginer ce que moi j’aurais envie d’entendre. J’ai pris pas mal d’images très sombres dans ce titre, presque marécageuses, et j’ai essayé de les ramener vers quelque chose de plus lumineux. J’ai utilisé aussi des images de nature pour dire que peu importe la situation, la vie prend toujours le dessus et qu’il y a toujours cette alternance des cycles. Le refrain chanté par Olivia et écrit par Vincha amène cette lumière aussi, l’espoir et l’importance de s’accrocher.

Vincha : J’ai l’impression qu’on a bien galéré sur celui-là. Mais là en le réécoutant avec le recul, je le trouve top. Le risque était d’être trop attiré vers un coté slam qui aurait pu être ennuyant. Et je crois que le breakbeat joue beaucoup, il ramène une énergie un peu trip-hop.  Bon c’est sombre, mais c’est beau !

11 – LE CORTEGE

Toan : C’est un titre hommage à ma grand-mère Pepita et à ce qu’elle représentait. Elle était chef de clan, dans une famille très nombreuse et espagnole. Lorsqu’elle est partie j’ai été touché par l’engouement des gens, et c’est une page de mon enfance qui est partie avec elle. Dans le sud de la France dans les villages il y a des rituels très particuliers autour de la mort, très latins, pas forcément religieux mais sacrés. Dans le morceau on suit donc le cortège sous la chaleur de l’été, de façon assez cinématographique, dans les différentes étapes. C’est un hommage à elle et à la modestie, à la discrétion des gens de chez moi.

Vincha : Lui aussi dans mes préférés. On a eu de grands échanges pour savoir à quel niveau mettre les cigales. Chaque fois que Toan revenait au studio, il me demandait de les mettre plus fort. (rires) C’est là que tu vois que tu bosses avec un rappeur de la campagne ! Le sample c’est encore toute une histoire. C’est une milonga composée par un argentin, fils de basque et de quechua, en 1957. Ça en fait du voyage pour qu’elle se retrouve habillant un cortège du sud de la France en 2016…

Toan : Cigales de Marseillette, enregistrées par ma fenêtre je précise.

12 – LA REGLE DU JE

Toan : Ce titre aurait pu s’appeler « Combat contre soi », l’idée du titre m’est venue en lisant un livre de Gérard Garouste. J’y parle de différentes religions, car j’aime piocher dans différentes cultures, sagesses pour me construire ma propre spiritualité, et même si certains appellent ça de l’association, je trouve ça essentiel de ne pas nier la vérité des autres, surtout lorsqu’elle touche à des choses aussi essentielles que la religion. Le thème est donc de garder espoir, d’encaisser les coups durs, de se battre chaque jour contre ses défauts, contre ses mauvaises habitudes et contre l’immobilisme.

Vincha : Entièrement composé d’après le texte, j’ai essayé de faire une progression tout au long de l’instru… Il y a des bruits de pas derrière j’aime bien, j’ai l’impression de voir un homme qui avance pendant tout le titre, même dans son raisonnement. Qui va vers la lumière !

Toan : Comme pour « Entre la vigne et la mer », le gars a composé quasi en même temps qu’il l’enregistrait avec une facilité de ouf, je suis fasciné par ça, tout comme à sa rapidité pour taper un beat ou séquencer, c’est un fada.

Un mot de la fin ?

Toan : Merci pour ce concept d’interview, ça fait plaisir de prendre le temps de décortiquer l’album, il y a beaucoup de choses qui entourent ce disque et on n’a pas souvent le temps de les aborder, même entre nous.

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Entre la vigne et la mer : disponible depuis le 23 novembre.

Photos : © Karine Morales

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