Chronique : Rapsodie – « Fugue »

Le 22 juin est sorti l’album Fugue du groupe Rapsodie. Peu connu du public, ce groupe originaire du nord de la France a une particularité : il mêle trois musiciens de formation classique, et deux rappeurs. On retrouve Sofiane au piano, Manu à la basse et Théo à la batterie en ce qui concerne la musique, alors que le soin des textes est laissé aux deux rappeurs Tikaby et Paranoyan. Depuis sa création en janvier 2012, Rapsodie s’est illustré sur différents concepts comme « Au-delà des frontières » où le groupe va à la rencontre d’autres cultures musicales des quatre coins du globe, ou encore « En résidence » où le groupe revisite des morceaux du rap français qu’ils transposent sur de la musique classique. Mais le projet Rapsodie a réalisé son premier projet physique en juillet 2013 avec la sortie de Prélude, un premier EP cinq titres. C’est donc quasiment deux années après que sort cet album de treize titres, qui semble venir prolonger ce qui était déjà perceptible dans les différents concepts et cet EP : du talent et une poésie surprenante qui transcendent les différents genres musicaux au nom d’une passion commune, la musique.

Jusqu’à une époque récente, avant l’influence de la musique électronique, la musique classique a été la source première d’inspiration pour de nombreux beatmakers qui ont samplé les grandes musiques du passé. On pourrait trouver à cela trois raisons majeures : elle est la plupart du temps libre de droit, le répertoire est immense, et les lignes mélodiques plaisantes à l’oreille. La présence du trio piano (ou violon) – basse – batterie sur de nombreux sons témoigne de ce goût pour ces lignes mélodiques dont la simplicité permet une mise en avant du texte. C’est sur un terrain sur lequel il est difficile de tirer son épingle du jeu, et sur lequel il est ardu de ne pas répéter ce qui a déjà été fait. La question se pose : Rapsodie est-il l’énième variation d’un thème connu et reconnu ou bien une formation originale qui a su lier entre eux deux univers d’apparence éloignée ?

En ce qui concerne Fugue il n’est pas question de samples, il est question de musiciens et de compositions. Des trois musiciens qui forment le groupe, on connaît principalement Sofiane pour sa collaboration avec Art Aknid sur le projet Eighty Eight, et ses scènes avec Scylla. Manu et Théo, moins connus dans le milieu rap, ajoutent chacun leur instrument respectif dans cette formation éclectique où on sent malgré tout une grosse influence hip-hop. Influence inévitable, puisqu’une formation classique ne vous prédispose pas à être musicien dans un groupe de rap. L’avantage, c’est que l’on retrouve dans tous les sons le côté hyper structuré du classique accompagné de cette folie offerte par le hip-hop. La musique étant aussi importante que la voix dans cet album, puisqu’une grosse place est laissé à celle-ci indépendamment du rap, trois pistes se trouvant être exclusivement instrumentales : « Le vent se lève », « Interlude », « Fantaisie ». Témoignage qu’il ne s’agit pas dans cet album exclusivement d’un album rap, mais un album qui met en avant la musique, peu importe les origines de celles-ci.

« Epuisé. Laissez-moi reprendre mon souffle ! On court et on court, mais où allez-vous comprendre que l’on souffre ? » – On court où ?

Les textes, écrits et scandés par Tikaby et Paranoyan, sont soit dans la pure veine d’un rap engagé socialement, soit d’une couleur mélancolique et introspective. Les textes du rap défendant et représentant les classes inférieures, le camp des dominés, se mêlent ici au genre musical le plus symbolique des classes supérieures et de la culture des dominants. La musique classique étant, comme l’a montré Pierre Bourdieu dans La reproduction, l’instrument de domination des classes supérieures par la suprématie savante qu’elle incarne. C’est donc la rencontre de deux mondes, et cela est d’autant plus significatif que les textes défendent une conception sociale et des valeurs très éloignée de celles de la bourgeoisie. Que l’on écoute « Et encore » ou « Rose noire », le discours est inévitablement la description d’un monde social qui est celui de tous, sauf de ceux qui ferment les yeux sur la misère des autres. Plus introspectif, un morceau comme « Ziri » s’éloigne du rap pur pour un aspect plus chanté et poétique. Hommage au graffiti avec « Jour ou nuit », les sons mettent en avant la culture des classes populaires.

« Frérot, c’est chaud, je bois un verre et je rabats pour oublier d’aller me faire foutre moi et mon bac +4. Et puisque je dérape, j’écris et je déraille, parce que je déprime, je décris toute ma rage. » – Tableau

La force de Rapsodie, c’est donc de se situer là où on ne l’attend pas. C’est de mélanger deux courants musicaux apparemment antagonistes et de les faire vivre de la plus belle des manières : en leur donnant forme et énergie avec une esthétique à part. Quoi de plus normal pour un album appelé Fugue que de surprendre en fuyant les catégories habituelles. L’étymologie de la fugue signifie la fuite. C’est, au sens musical, un thème qui va s’emmêler et s’enchevêtrer avec d’autres voix. La fugue, c’est une succession de voix qui s’entremêlent. Magnifique symbole que celui-ci puisqu’il s’agit d’un album où les voix des rappeurs se mélangent à celles des instruments.

Mais la fugue que l’on connaît dans les classes populaires, c’est celle de l’adolescent qui s’échappe et qui essaye de fuir son lieu d’hébergement et son foyer. La fugue, c’est également le symbole de la révolte et du mal-être adolescent. C’est l’incompréhension. Elle est l’affirmation de l’indépendance et un moyen d’expression quand le mal-être est inexprimable pour l’adolescent. C’est cette révolte que les textes des deux rappeurs expriment. La fuite prend alors un autre sens, par l’art, qui permet de fuir la réalité. L’idée de fuite est présent du début à la fin, en témoignent les titres des différents sons : « On court où? », « Evasion », « Prendre le large ». Ainsi, le titre de l’album peut être interprété de deux manières car il symbolise deux univers différents et leurs incompréhensions respectives. C’est en ce sens qu’il est un point de rencontre : il ne s’agit jamais que de deux manières d’exprimer une même chose en fonction de la classe sociale à laquelle on appartient.

On peut penser qu’il aurait été difficile de trouver un meilleur titre pour cet album surprenant et enthousiasmant. Fugue est un album qui vaut la peine d’être écouté, aussi bien pour la qualité des textes que la performance musicale. Enfin, il nous rappelle que la musique est universelle et qu’elle transcende toutes les différences. On se dit alors que tout mène au rap, et que cet album est une forme d’hommage au hip-hop dans son ensemble. Du moins, la musique mène au rap pour peu que l’on soit assez ouvert d’esprit, talentueux, et que l’on aime la poésie. Peu importe que l’on soit rat des villes ou rat d’égout.

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