Rencontre avec Rap Herencia

À l’origine média de découverte du rap hispanophone, Rap Herencia a progressivement élargi son champ d’action pour créer des passerelles avec la scène française. Leur mixtape parue ce jour, rassemble des artistes issus de douze pays et marque une nouvelle étape dans le développement du média. Rencontre avec Max et Mathieu, ses fondateurs, pour revenir sur la genèse et la vision derrière ce projet international et collectif.

Avant de parler de la mixtape en tant que telle, est-ce que vous pouvez présenter le média Rap Herencia?

Mathieu : Rap Herencia, au départ, est né d’une envie de créer un média qui parle de rap hispanophone qui faisait des références au rap français. C’était vraiment ça, mais c’était quand même très niche. Ensuite, on a voulu élargir et tout simplement créer des ponts entre rap hispanophone et rap francophone.

Max : On s’est connu sur le groupe Facebook “Chineurs de Rap”. Moi je postais pas mal, Mathieu aussi. Il a commencé à poster des sons d’Amérique latine. On a échangé par messages.

Mathieu : On était à fond. Puis avec le temps, le groupe s’est un peu essoufflé, en tout cas sur Facebook. C’était une grande époque. Et quand j’ai vu que Max avait créé le média de Rap Herencia, je me suis dit : “Il faut que j’en sois !”. Donc je l’ai rejoint, et depuis, on bosse ensemble.

Max : Au début, c’était surtout une démarche journalistique : faire connaître des rappeurs, jeunes ou moins jeunes. On faisait aussi quelques traductions de sons latinos en français.

Mathieu : Oui. Et on essaie aussi de se diversifier. Par exemple, moi, j’étais en Colombie il y a quelque temps : on s’est dit que c’était l’occasion d’aller interviewer un rappeur là-bas, être davantage sur le terrain, en échange « réél » avec les artistes, c’est aussi ça la finalité, ce que l’on vise. Et la mixtape, c’est un peu l’aboutissement : ne plus être juste une page qui relaie des choses, mais vraiment créer un projet.

Max: C’est ça oui, et plus généralement devenir un véritable acteur, créer et ne plus simplement relayer.

Comment s’est développée votre passion pour le rap hispanophone en général ?

Mathieu : Depuis tout petit, je suis très fan de musique en général, j’en écoute énormément. J’aime beaucoup les langues aussi : je parle couramment espagnol et portugais, et la musique a toujours été un moyen d’apprendre. Je suis parti en Équateur quand j’avais 18 ans : là-bas, j’ai rencontré un vénézuélien qui m’a fait découvrir Canserbero. Ça a été un choc culturel, et aussi un choc musical : sa voix, son histoire, ce qu’il a apporté… Pour moi, c’est une figure majeure, une légende du rap latino. Ensuite, de fil en aiguille, j’ai creusé, notamment au Venezuela. Puis avec Max, on s’est envoyé plein de sons, et on a découvert aussi les Argentins et les Espagnols, les anciens, les prémices du mouvement.

Max : “Chineurs de rap” : ça a été une ouverture énorme, ça m’a ouvert des portes vers tellement de pays, tellement de musiques. Et je pense même que j’ai découvert du rap francophone via ça, même si, comme beaucoup, j’ai écouté Keny Arkana. Je suis originaire de Valence en Espagne. Je me rappelle aussi des trajets entre la France et l’Espagne avec ma famille : j’en écoutais beaucoup. Et il y a aussi Rocca : en France, ça fait partie des pionniers donc forcément on l’a écouté. Mon père écoutait beaucoup les albums Entre deux mondes et Elevación, là où Rocca s’est vraiment mis à rapper des couplets entiers en espagnol. Tout cela m’a, je pense, influencé étant très jeune.

Donc vous êtes plutôt arrivés par le rap latino, plus que par le rap espagnol ?

Max : Non. Le moment où je me suis vraiment pris le rap espagnol, c’est quand j’ai découvert un artiste pas forcément très connu qui se nomme Vela. Il avait des influences très françaises, années 90 / début 2000. C’est là que je me suis vraiment plongé dedans. Il avait des collaborations avec le collectif La Bohème. J’ai aussi beaucoup aimé N-Wise Allah. Le rap latino est arrivé par la suite pour moi en me prenant Lil Supa.

Mathieu: Pour le rap espagnol, j’ai deux grosses références qui m’ont marquées : Foyone et évidemment Violadores Del Verso.

Quand avez-vous décidé de vous lancer sur la mixtape?

Mathieu : Ça fait au moins un an et demi et on a bossé dessus tous les jours. Je dirais que l’idée est arrivée en septembre 2024, et pour la réalisation, on a vraiment commencé en décembre. Après, de fil en aiguille, ça s’est construit. On savait qu’on voulait partir sur le format de mixtape. Avec tous les artistes des différents pays, c’était très compliqué d’avoir une seule et même couleur.

Dès le début vous vouliez des featurings internationaux ?

Max : Oui, parce qu’on se disait qu’il y a pas mal de rappeurs hispanophones qui ont des références au rap français, mais moins l’inverse. Donc on voulait créer une connexion, créer des liens.

Mathieu : Et puis c’est logique : le rap français est très influent dans le monde, après le rap américain. Faire ce format-là, c’était une évidence : c’est exactement le lien qu’on cherche à créer. Ça n’a pas toujours été évident : faire les featurings, faire en sorte que les artistes s’entendent bien. Mais je trouve que le résultat est bon. Ça a été une belle galère. Au final, les pays représentés dans le projet sont: l’Espagne, la France, la Colombie, la Belgique, l’Argentine, le Chili, le Venezuela, la Bolivie, le Costa Rica, le Mexique, le Salvador et le Canada.

Comment vous êtes-vous organisés ? Comment avez-vous choisi les artistes ?

Mathieu : On a d’abord tâté le terrain, pour voir qui était chaud, en commençant surtout par les producteurs. On a reçu énormément de prods d’une douzaine de beatmakers. Il y avait beaucoup de boom bap et de prods plus drumless. Ensuite, on s’est demandé : quels rappeurs iraient bien ensemble ? Qui on contacte ? Et on tombait souvent d’accord car musicalement, on s’entend bien.

Max : On recevait un pack de prods et ensemble on faisait un premier écrémage. Par exemple, sur dix prods, on en retenait trois. Et ces trois, on les proposait aux rappeurs. Ensuite, on a fait un tableau pour voir qui choisissait quoi, et est-ce que ça “matchait” entre les rappeurs qui avaient choisi les mêmes prods.

Mathieu : La plupart, on les écoutait déjà. Avec la page Rap Herencia, on s’est créé un réseau, un peu virtuel : on identifiait des beatmakers, on parlait de leur son, on échangeait. Il y en avait qu’on connaissait déjà “en ligne”, et quelques-uns que je connaissais personnellement.

Et c’est international aussi, côté beatmakers ?

Mathieu : Oui. De mémoire : il y a un beatmaker vénézuélien basé au Mexique, un autre à Toulouse d’origine chilienne, un français de Nantes, un argentin… Il y a des gens d’un peu partout. Même si globalement il y a une homogénéité de styles, il y a aussi de la diversité et ça marche plutôt bien.

Donc vous n’aviez pas les binômes tout de suite : vous avez attendu les préférences des rappeurs ?

Max : Exactement. Et on voulait aussi créer des connexions inédites, pas forcément refaire des associations déjà existantes.

Mathieu : On a eu des difficultés aussi : certains rappeurs ont donné leur aval pour participer, puis ont ghosté. C’est dommage, parce qu’on avait aussi des artistes très intéressants, parfois peu connus, qu’on aimait beaucoup.

Pour les rappeurs français comment avez-vous procédé ?

Mathieu : Franchement, c’était une question de goût, sans penser “exposition”. Et puis on n’est pas très connus donc les artistes installés ont parfois moins de raisons de poser sur un projet comme le nôtre, surtout si on ne peut pas garantir des revenus. On fait ça pour l’amour du mouvement. Pour l’instant, on ne se rémunère  pas avec ça, donc il faut des artistes qui comprennent la démarche, sans attendre un retour d’investissement.

Parlez-nous des deux singles fraîchement sortis?

Max: Le premier morceau a été “Primos Pistoleros”, de Kaozed et Pikzzz. Kaozed, je l’ai rencontré lors d’une mini-tournée qu’on avait tenté d’organiser avec un rappeur vénézuélien. À Sommières, on avait joué avec Deep Tieks, un collectif local dont il fait partie et c’est là que je l’ai capté. Pikzzz est un pote de Valencia. Le deuxième, c’est “Mon barrio va cracker”, un featuring franco-espagnol. Avec du recul, on a un petit regret : les deux singles sont des feats franco-espagnols, sans aucun  artiste d’Amérique latine. Mais le morceau a des sonorités différentes, plus modernes : ça montre aussi une autre facette du projet.

Qui s’est chargé des visuels et comment avez-vous géré la diffusion des morceaux?

Max : La pochette du premier single est l’œuvre d’un graphiste argentin, Azuqar. Celle du second single est une photo de 357pythonx. Et la pochette de la mixtape est une peinture d’un gars de chez moi : Tadzio. On a aussi prévu un visuel pour tous les autres  morceaux, il y a d’autres artistes impliqués et pas mal d’idées différentes qui sont représentées que les gens pourront découvrir à la sortie. En ce qui concerne la diffusion des morceaux et la partie administrative, on a été bien aidés par Noé et Yaël que l’on remercie encore. Les sons sont maitenant disponibles sur toutes les plateformes de streaming. 

Le mastering a dû être compliqué à gérer.

Mathieu : Ça a été très compliqué effectivement. On a trouvé un ingénieur argentin qui s’appelle Yulo. Il travaille notamment pour le groupe Caliope Family de Rosario. Il est très fort, mais comme les artistes ont enregistré dans des conditions très différentes, il a fallu remettre tout à niveau, retoucher des structures. Pour retravailler tout cela, on a fait appel à Loutchi Loutch qui a fait un super taff : mix, master, arrangements de la plupart des morceaux. Merci encore à lui qui a accompli un travail colossal.

Quel est l’objectif et vos attentes derrière la mixtape?

Max: Développer la communauté, toucher un maximum de gens, se faire connaître en France et dans le monde hispanophone. Aujourd’hui, on a l’impression que notre audience est majoritairement hispanophone. Beaucoup de chiliens, on ne sait pas trop pourquoi. On aimerait développer la communauté en France, que les gens se connectent. Et si les retours sont bons, on a envie de continuer : on pense déjà à un volume 2. Il y a déjà des connexions qui se créent : des rappeurs et beatmakers qui ne se connaissaient pas ont commencé à faire des sons ensemble, et il y a des morceaux en route.

Mathieu : L’objectif, c’est aussi de faire en sorte qu’il y ait plus de français qui écoutent du rap hispanophone. C’est compliqué, parce que les mouvements n’évoluent pas pareil : en France, ça marche beaucoup par modes (trap, drill…), alors qu’en Amérique latine, la culture hip-hop est parfois plus globale, plus vivante, avec tous les éléments de la culture. En Colombie, par exemple, tu sens que ça vit : des open mics tout le temps, des gens qui rappent dans le bus… Ce mouvement rassemble. Nous, on veut recréer cette synergie-là. 

Max : Avec Mathieu on est assez complémentaires. Moi j’ai vécu plusieurs mois au Mexique et je suis souvent en Espagne. Lui il a un vrai pied en Amérique latine. Il permet de créer des connexions réelles et concrètes sur le terrain. 

Mathieu : D’ailleurs, si on sort un volume 2 de la mixtape, pourquoi ne pas intégrer le Brésil et le Portugal.

Pour la sortie de la mixtape, avez-vous prévu une release party ou des concerts?

Mathieu : Oui, l’idée, c’est d’organiser des concerts pour encore une fois, être présent et rencontrer les gens. Ça devrait se faire prochainement…. La contrainte, c’est la logistique : on doit se résigner à choisir des artistes qui sont en Espagne ou qui habitent déjà en France, sinon les billets d’avion rendent ça compliqué. 

En plus de l’organisation de concert et de la possible sortie d’un volume 2, avez-vous d’autres projets pour Rap Herencia?

Max : Non, pas pour le moment. C’est déjà un gros investissement personnel, de temps et d’argent. On aimerait par contre continuer le format interview, comme Mathieu a fait en Colombie avec Benji Piolet. On pense aussi à faire découvrir des morceaux qui ont été samplés à la fois dans le rap français et le rap hispanophone. 

Le mot de la fin ?

Max : C’est important de s’intéresser à d’autres cultures, surtout quand on est amateur de rap qui est une musique ouverte sur le monde de part le sample. Soyez curieux, écoutez des artistes des quatre coins du globe même si vous ne comprenez pas forcément la langue. “Desde Francia hasta el mundo. ¡Arriba Rap Herencia!”. 

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