Des débuts avec Rimeurs A Gages aux validations majeures de Lino ou Joey Starr, en passant par l’aventure Secteur Ä, Fdy Phenomen raconte une histoire du rap français vécue de l’intérieur, celle des compilations comme terrain d’épreuve, du respect entre pairs, et des liens humains qui survivent aux modes et aux structures. Dans cette interview « 10 Bons Sons », il est question d’indépendance, de transmission, d’identité, mais aussi d’évolution artistique, celle d’un rimeur pour qui le fond, la forme et la loyauté vont toujours ensemble.
Photo : leogggxv
1 – Eric feat. Rimeurs A Gages – Trajectoire (Nouvelle Donne, 1997)
Ah ouais… C’est Nouvelle Donne oui ! C’est un bête de souvenir parce que c’est le premier son qu’on pose avec Rimeurs A Gages sur une compilation sur laquelle il y a la moitié du rap français. Et je crois que c’est la seule trace discographique du groupe.
Dans vos apparitions remarquées il y a la mixtape What’s The Flavor #25 de Poska.
Oui, mais qui était plus en mode mixtape du coup. En termes d’historique « Trajectoire » est le seul morceau sur disque, on n’en a pas fait quarante. C’était l’époque des compilations genre Hostile, L432, Rapattitude… Pour nous, avec Nouvelle Donne on était sur un espèce de Rapattitude, le genre de grosse compilation où il fallait être, c’était notre première trace. C’était aussi le premier morceau avec Eloquence, l’occasion pour nous l’occasion de le découvrir, et de bosser avec. Il était plus lié à Disiz, mais on s’était quand même bien entendu, on avait bien kiffé.
On te parle souvent de Disiz dans les interviews, de par vos débuts ensemble avec Rimeurs A Gages, mais Eloquence t’a suivi pendant toute ta carrière.
C’est vrai, et ça me permet de lui faire une grosse bise et une grosse dédicace. De cette aventure Rimeurs A Gages on est les deux seuls à être restés connectés. La grande chance c’est qu’on avait aussi des amis en commun comme DJ VR et Flag. On ne s’est jamais quitté, et il est pour beaucoup dans le fait que je sois chez Centre Ville (label sur lequel sort Chanteur de rap), c’est lui qui m’a présenté à Joel du label lors de la session d’écoute de son avant-dernier album à La Place. En discutant avec Eloquence du fait que je voulais absolument un objet pour mon album à venir, il m’a dit d’appeler Joel, en pensant qu’on allait bien s’entendre, et il a eu raison.
Donc Eloquence t’accompagne du premier morceau que je te fais écouter, jusqu’à ta dernière sortie.
Jusqu’à maintenant oui. On est les deux seuls survivants, amicalement et fraternellement, de cette époque. Et puis je suis vraiment fan de ce qu’il fait, de son univers, comment il l’amène… Sur mon dernier album je parle beaucoup de Blue Magic, qui fait référence à des délires qu’on a eu ensemble, que c’est nous qui ramenons la bonne drogue, le précieux.
Même si les Rimeurs A Gages n’ont que peu d’apparitions communes, et que l’aventure s’arrêtera assez vite, tu continueras à clamer le blaze pendant longtemps, à porter l’étendard de cette école.
Comment dire… Les gens me le rappellent autant que j’y fais référence. Pour nous, au-delà de la simple étiquette de groupe, c’était une marque de fabrique. J’ai porté l’étendard… On l’a tous porté, mais peut être dans différentes situations. A l’époque c’était vraiment une matrice, autant pour les sapes, la coiffure, ce qu’on écoutait avec Jmdee et Bomb qui nous ont toujours ouvert leurs grosses bibliothèques, leurs encyclopédies de son… C’était vraiment un état d’esprit. Donc je ne sais pas si je l’ai porté comme un étendard, mais comme on m’a beaucoup vu soit avec le Secteur, soit avec BOSS, c’était important pour moi de dire que, avec tout le respect que j’ai pour ces écoles-là, ce n’était pas les miennes. On m’a souvent demandé pourquoi je n’étais pas plus avec le BOSS, ou pourquoi je ne faisais pas plus de projets avec le Secteur ? En fait les deux collectifs m’ont toujours bien accueilli, mais en même temps on a toujours gardé cette espèce de distance. Les gens ont souvent du mal à capter, mais ce sont tout simplement de grands amis, mais ce n’est pas ma première famille musicale. Si je dois parler d’appartenance géographique, familiale, musicale, c’est les Rimeurs A Gages.
Cette distance ne t’a pas empêché de maintenir des relations rapprochées qui ont duré dans le temps avec Joey Starr ou Lino par exemple.
Dans ces grandes familles, je ne suis pas forcément proche de tout le monde. Sur la famille NTM j’étais plus proche de Joey. Sur la famille Secteur Ä j’étais plus proche de Lino, Calbo, Jacky ou Ben-J, que de toute la grosse matrice.
2 – Fdy Phenomen feat. Lino – Tous du même zgueg (Tous du même sexe, 1999)
« Tous du même zgueg » ! (rires) C’était quand même un gros morceau parce que c’était mon premier maxi, autoproduit, sans être en maison de disques. On commençait à balbutier des discussions avec Delabel. A l’époque la vie était bordélique, et c’est ce maxi qui commence à me faire dire que ça commence à être gros, qu’on peut se projeter là-dedans. Et puis j’ai Lino d’Ärsenik qui vient sur mon remix, ce qui me donne une grosse validation. Je ne sais pas si aujourd’hui c’est encore le cas, mais à l’époque c’était important d’être validé par ses pairs, qui plus est d’être validé et tamponné par un mec comme Lino. Pour son amour propre c’est pas mal, parce qu’il ne featait pas avec tout le monde, et c’était un gros lyriciste. Ce qui voulait dire que ce que j’avais écrit était à la hauteur, et lui donnait envie de poser. Donc pour moi c’était tout bénef’. Ärsenik était à sa grosse apogée, et il fait aussi le geste de ne pas prendre l’enveloppe qu’on a l’habitude de lui donner pour ses feats. C’est vraiment quelque chose qu’il a fait avec le cœur. J’ai aussi senti la pression en lui quand il est venu poser. Me dire que ce que je fais peut mettre un peu de pression à Lino, pour l’amour propre c’est pas mal, ça veut dire qu’il a pris la chose au sérieux. Donc toutes les cases étaient remplies pour que ce soit un morceau charnière, pour moi en tout cas.
Je me demandais si ce maxi avait eu un rôle dans le fait que tu poses sur Première Classe et qu’il y ait un rapprochement avec le Secteur Ä.
Il a eu un gros rôle, et Lino a eu presque un rôle d’ambassadeur, puisque c’est effectivement lui qui parle de moi à Patou, Pit, Jacky et Ben-J. Eux à l’époque sont en train de tisser ce monument du rap français que sera Première Classe, à essayer de connecter les meilleurs lyricistes du coin et de l’époque, et c’est Lino qui pousse pour que je puisse apparaître dessus. A la suite de ça c’est surtout Calbo, avec aussi Lino, Jacky et Ben-J, qui pousse pour que je puisse signer au Secteur Ä. Mais tout ça vient de ce boulot qu’on a fait sur le maxi.
3 – Fdy Phenomen – Le flow, la vibe & ma vérité (B.O.S.S, 1999)
C’est le fameux morceau avec Monsieur Spank sur la première compilation de Joey Starr. Ça aussi c’est un truc qui fait du bien à l’ego parce que c’est Joey Starr des NTM qui ne veut que des gâchettes pour son premier projet solo. Quand on m’appelle pour ça je n’y crois presque pas, j’ai une pression énorme. J’ai rarement la pression, mais il y a une légende qui dit que Joey en studio est intraitable, imbuvable, que si ce n’est pas bon il va te le dire et te le faire sentir, et il ne va pas te lâcher jusqu’à temps que ce soit à son goût, avec sa façon de parler et d’interagir avec les gens. Donc j’espère que tout va bien se passer , parce que je suis un mec assez susceptible à l’époque, et que ce serait con que je m’embrouille pour un titre. Quand je vais poser ce son, on doit être deux ou trois dans le studio, alors que j’ai l’habitude qu’il y ait du monde. J’essaie de faire le mec bien élevé, et Joey n’est pas là. Je ne suis qu’avec Spank et l’ingé. J’ai une parano folle, c’est de me dire que quand Joey va arriver je vais devoir tout recommencer parce que ce n’est pas à sa sauce.
Quand il arrive on est sur la fin du morceau, on lui fait écouter, et il n’a rien à dire. C’est assez magique, parce qu’on attend son verdict, et il nous dit : « j’ai rien à dire, c’est bon, je peux continuer à dormir, vous avez bien bossé. » C’est le début d’une aventure avec ce monsieur, avec un grand respect mutuel. Il m’a souvent appelé sans vraiment regarder ce que j’allais faire ou pas faire. D’une grande confiance. Il m’a appelé pour faire ses tournées, la B.O. du film Yamakasi, des Bercy des NTM, sans vraiment regarder ce que j’allais faire le moment venu. C’était même assez inquiétant des fois parce que tu te dis que si le monsieur t’appelle, autant qu’il sache un peu ce qui va se passer. Mais non, totale confiance à chaque fois. Sur un resto ou un truc on a pu rencontrer d’autres gens, il a pu presque les embrouiller en leur disant : « comment ça se fait que tu ne connaisses pas Fdy, il a trop de talent, tu dois l’écouter. » C’est toujours un mec qui m’a porté, qui a toujours essayé de me faire découvrir au plus grand nombre.
Vers 1999 – 2000 tu es sur toutes les compilations : L’Univers des Lascars, Homecore, PC1, PC2, Yamakasi, Mission Suicide… Est-ce qu’il y a une apparition que tu retiens plus que les autres ?
Je ne sais pas parce que j’étais très volontaire dans chacune d’entre elles, mais celle qui m’a vraiment fait connaître et qui a bien marché, et dont je n’aurais jamais pensé qu’on me parle encore 25 ans plus tard, c’est « Paraît qu’t’es hardcore » (sur Première Classe, ndlr), parce que c’est une compilation dans laquelle il y a les trois quarts du rap français. Il y a énormément de monde, des grands noms, gens qui à l’époque sont super installés. Parmi les morceaux qu’on retient de cette compil, il y a « Paraît que t’es hardcore », avec pas beaucoup d’artistes confirmés, mis à part Delta d’Expression Direkt qui avait ramené Cynefro. Karlito, Gab’1 ou moi, on ne nous avait pas écouté plus que ça. C’était presque un morceau de rookies. Qu’il prenne cette ampleur, avec tous les artistes qui étaient sur cette compil, m’a fait me dire que je déchirais un peu. (sourire) Ce n’est pas que je dénigre ce que je fais, mais comme je veux toujours donner le meilleur, je me questionne beaucoup.
4 – Sear Lui-Même & Fdy Phenomen – Combat de maîtres (Première Classe Vol.2, 2001)
« Combat de maîtres », avec Sear que j’ai croisé il n’y a pas longtemps.
Il est dans ton top titres sur les plateformes, c’est un morceau qui revient souvent quand on parle de toi, je l’ai aussi vu au sein de notre équipe de rédaction. A mon avis pour deux raisons : vous avez respecté le concept de bagarre propre à PC2 (pas comme tous les participants), et il y a aussi l’effet de contraste réussi entre Sear presque en avance sur le beat et toi au contraire presque en retard, dans une maîtrise du hors temps.
Ce que tu dis est vrai, et je pense que quand les mecs de PC nous ont réunis pour ce morceau, ils avaient un peu cette D.A en tête, de combiner deux mecs pour qui les placements, le flow et le contenu étaient super importants. On était, Sear et moi, beaucoup plus axés sur le flow, la rime, et beaucoup moins sur l’image, l’égo et le business. Sur cette compil il y a des mecs qui commencent à partir sur des grosses carrières, avec des grosses maisons de disques : Lino, Rohff, Rim’k, Busta, Disiz… Les mecs commencent à être installés dans leurs business, ils ont au moins un album, alors que moi pas encore, je suis en train de le faire. Sear n’avait pas vraiment d’album si je ne me trompe pas, il sortait de l’expérience Fabe avec 1 Bario 5 S’pry, donc on est un peu rookies sur ce truc, on a la dalle. On est content d’être là, et ce qui va pouvoir nous différencier c’est le flow et les lyrics qu’on va amener. Et ça donne ce morceau qui ne payait pas de mine au départ, et je n’aurais jamais cru que les gens le retiendraient pendant autant d’années. C’est vrai que c’est un des morceaux que les gens retiennent sur cette compilation. En tout cas big respect à tous les mecs de PC pour leur vision, pour m’avoir appelé une deuxième fois. Je ne suis pas le seul qu’ils aient rappelé, mais ils n’ont pas rappelé tout le monde non plus. On va dire que PC2 est le nectar du PC1.
5 – Trop près (Ça d’vait arriver, 2002)
« Trop près », premier album, premier gros single, premier classique perso où je suis tout seul dessus. Et premier contre-pied peut-être. A l’époque quand on pensait Fdy, on pensait gros beat, gros flow, truc super technique, etc. Ce morceau est un peu un pied de nez à tout ça, je voulais envoyer autre chose que ce que je faisais habituellement. Je voulais voir si je pouvais faire un texte à émotion entre guillemets, et si je pouvais commencer à faire des morceaux un peu personnels. Ce morceau arrive à une époque où j’ai très envie de retourner aux Antilles, où le béton prend un peu trop de place dans ma vie, dans mon cerveau, et devient un peu trop oppressant. J’étais content parce que c’était la première fois que je passais une journée entière sur un clip, réalisé à Aubervilliers derrière les studios AB Production, à La Plaine. D’ailleurs j’avais fait l’album entier dans un appart à Aubervilliers chez un mec qui s’appelait John Boya. Ce morceau a une histoire particulière pour moi, puisqu’il me permet d’inviter dans le clip tous les frérots du Secteur Ä, chose que je n’ai pas pu refaire après. Enfin pas tous parce que Calbo me demandait il y a pas longtemps pourquoi il n’était pas dessus, pourquoi je n’avais pas demandé à Kenzy d’insister pour le faire venir. J’ai invité tous mes potes, on est tous beaux, bien habillés, bien fringués, maquillés… Tu te dis que tu es dans un vrai business.
L’album fait 22 morceaux, un format assez costaud pour un simple CD à l’époque, il fallait pouvoir rentrer tous les tracks dedans.
Ça fait partie de l’histoire du truc. Il y avait le délire du 22 pour le 22 long rifle, rapport aux Rimeurs A Gages. Il y a trois morceaux qui auraient pu sauter : l’intro, une interlude, et l’outro, mais on y tenait, on trouvait ça cool dans les albums cainris. Il y a aussi les morceaux « Ça d’vait arriver » et « C’est déjà arrivé » qui sont là en plus. Et puis je savais que mon album et moi-même on était hors format à l’époque de par mon esthétique, mon image, ma façon de rapper, mon choix d’instru, je n’étais pas dans le standard de ce qui se faisait. Donc foutu pour foutu on met 22 morceaux, et on verra bien ce qui se passe.
6 – 2004 – Nouvel impact (Têtes Brûlées Vol.1, 2005)
Têtes brûlées, c’est Poska, Franck et Serge (du label Funky Maestro, ndlr), qui me rappellent pour faire ce morceau. Moi ça me permet de rendre hommage à Raphaël de La Cliqua (le concept de la mixtape était de rapper sur l’instru d’un classique du rap français afin de lui rendre hommage, ndlr), avec qui on venait du même quartier, le Val d’Or, lui de Suresnes et moi de Rueil Malmaison. Ça me permet de lui lancer une dédicace, parce que c’était le petit du quartier, mais on lui trouvait un talent et une énergie incroyables. Je voulais lui rendre hommage et le célébrer.
Il y avait eu un début de discussion avec Poska, Franck et Serge de Funky Maestro à l’époque où ils commençaient à monter leur label. Comme j’allais souvent dans leur studio, ils me disaient souvent qu’ils étaient prêts à me signer et à ce qu’on travaille ensemble. Moi j’avais commencé à bosser avec John et Boom Staff à l’époque donc on n’a pas pu aller au bout de la démarche, mais c’était des mecs que j’appréciais énormément, et qui m’ont toujours donné ma chance. Ce morceau était aussi une façon de célébrer tout ça ensemble quelques années plus tard avec un nouveau morceau, sachant qu’ils avaient été les premiers à avoir invité Rimeurs A Gages sur la 25ème. On avait bien vu tout l’impact de cette sollicitation sur leur mixtape, donc c’était une façon de les remercier. Comme ils ne pouvaient pas rappeler toute l’équipe, ils ont appelé Fdy, c’était cool.
La même année sort une mixtape qui regroupe plein d’apparitions de toi, intitulée Le Charcutier, un format assez courant à cette époque, mais tu continueras à en sortir tout au long de ta carrière, avec The Prequel, Hors Série, ou la rétrospective Rimeur A Gages plus récemment. Rendre disponible ces morceaux est important pour toi ?
Non seulement c’est important, mais aussi… (Il réfléchit) Dans une démarche indépendante, tes morceaux dépendent de toi et de ce que tu en fais en fait. Sans parler seulement de rap français, si tu regardes la variété ou même Bob Marley, tu vas retrouver un même morceau sur cinq ou six albums à lui avec des versions différentes ou pas. Ce que je retiens, c’est que c’est toi qui fait vivre ton catalogue. Quand je sors Le Charcutier, je ne suis plus chez Secteur Ä ni chez personne, et j’ai une flemme immense de me remettre à aller chercher des labels chez qui travailler, ou des maisons de disques qui me sortent une enveloppe. J’ai l’envie de refaire des trucs, mais je suis tout seul, et je n’ai ni assez d’oseille, ni assez d’énergie pour refaire un format long. Ma fille naît deux ans avant mon premier album, période durant laquelle naît mon fils, ce qui me fait mettre une tournée sur pause pour aller à l’hosto. Je reste une semaine avec lui et je repars en tournée, et j’ai moins de 25 ans. Donc avant Le Charcutier, je ne fais presque plus de musique de façon professionnelle alors que je suis chez Secteur Ä. Sorti de cette expérience, je suis super fatigué moralement et physiquement, et je me rends compte qu’il faut que je fasse le double ou le triple de tout ce que j’ai déjà fait pour m’installer potentiellement en tant que rappeur en France. Je n’ai pas du tout l’énergie. Donc quand j’arrive à stabiliser mon statut de père, je me dis que je ne vais pas aller toute ma vie à la mine non plus, et je reprends peu à peu de plaisir à faire de la musique. Mais je suis tout seul, j’ai plein de morceaux que j’ai commencés et que je n’ai pas finis. J’ai aussi des morceaux qui sont sortis, mais mal sortis, et pléthore de sons qui traînassent. Je rappelle un mec chez qui j’avais fait plusieurs mixtapes chez Movin Up, à Bagnolet. Il a un studio vers Saint Denis, et il me l’ouvre. Je passe, on s’entend bien, je fais un morceau, puis un autre, et je me rends compte assez vite que je n’ai pas de quoi ré-embrayer. Donc je me suis dit que j’allais prendre des sons que j’ai déjà coffrés, finir ceux qui traînassaient, et bon gré mal gré voir ce que ça allait donner. Et en profiter pour inviter tous les mecs qui traînaient avec moi : Fouta, Cok N’Smoke, Mac Kregor… Le Charcutier est arrivé comme ça.
7 – Fdy Phenomen – La rage d’un assassin (Industreet, 2007)
Tu as vraiment été fouiller ! (rires) Ça traîne sur internet ça ? Industreet ! C’est marrant parce que quand j’entends tous les morceaux que tu me sors, je me rends compte qu’il y a toujours une histoire derrière… Mais c’est normal tu me diras. Pour revenir au morceau, je le pose pour une compilation de mecs de Suresnes, et j’adore le titre. C’est vraiment un test, comme souvent quand je posais sur des mixtapes, et je me dis que ça fait presque titre de film ou de série. Et ça fait presque « Quelque chose a survécu » d’Ärsenik… Disons qu’en tant que Rimeur A Gages, parler de la rage d’un assassin ça fait rebond. Ça arrive juste après la mixtape Le Charcutier, une époque où je me demande ce que je dois faire, où me placer, si je repars sur un projet long dans le contexte de la fin des années 2000, début 2010. Pour moi, la fin des années 90 c’est un petit peu l’ambiance Iran / Irak, il y a des guerres un peu partout, c’est gris. Le début des années 2000 il y a un renouveau de quelque chose, c’est la joie, la gaîté, il y a un âge d’or, il se passe plein de trucs. Fin des années 2000 les guerres reviennent, c’est le retour du gris. Donc je me pose la question de faire un album avec des sonorités un peu électroniques de l’époque à la Lil’John, que je n’aimais pas du tout. Et surtout qu’est-ce que je raconte ? Est ce que je fais un rap tout beau tout soleil ? Ou je me pose en ce que je suis, un assassin des rimes, dans mon quotidien en tout sauf une victime ? Du coup, « Qui peut tuer la rage d’un assassin ? » me semble un bon titre d’album, et je pars là-dessus. C’est aussi un moment où je rencontre Eben des 2Neg’ qui me dit qu’il kiffe ce que je fais. Il me fait essayer quelques titres qui font qu’on embraye sur un super album. Je suis plutôt content de ce disque qui remet Fdy dans le jeu.
De la même manière que ce morceau de compil de 2007 donne le nom d’un album qui paraîtra en 2011…
Je te vois venir ! (rires)
…Une phase contenue dans cet album de 2011 donnera le nom à Chanteur de rap, ton dernier album paru en 2025. Beaucoup de choses se font écho comme ça dans ton parcours.
Tu as raison, le parallèle est vrai. Il y a des choses qui se font écho. Et pour Chanteur de rap, mon nouveau projet, je me dis que je ne vais pas pouvoir faire le mec trop sombre, ni trop technique, parce que j’ai déjà fait, et que sinon je me fais chier. Je me demande quelle couleur je vais donner au truc, et on finit par lui donner ce côté un peu précieux, un peu orfèvrerie. On voulait aussi faire un pied de nez à ce truc en ce moment où il y a plein de gens qui chantent et qu’on appelle rappeurs… Et là « Chanteur de rap » veut aussi dire qu’il faut rapper.
8 – Fdy Phenomen – Ma petite apartheid (Qui peut tuer la rage d’un assassin ?, 2011)
C’est un morceau dingue en concert. On sent une grosse tension, presque électrique. En concert je ne vais pas dire qu’il me fait partir en couilles, mais presque. C’est un morceau dans lequel j’ai mis un maximum de tension, dans lequel je voulais dénoncer un truc en France où on veut donner l’impression que les grosses discriminations n’existent pas, ou qu’elles sont exagérées, que ce n’est presque pas grave. On essaie de ne pas y croire tous les jours, et ce n’est pas une fin en soi, mais on voit bien que pour une certaine communauté ici en France il y a des plafonds de verre compliqués à éclater. Je voulais vraiment marquer le coup. On est beaucoup d’expatriés, avec nos parents en Afrique ou aux Antilles, et être discriminé et sans tes parents, c’est dur. C’était pour dire tout ça.
9 – Fdy Phenomen feat. Dédé Saint Prix, Djama Keita, Laurent Succab – Bo Kay Mwen (Flamboyant, 2018)
« Bo Kay Mwen ». Dans le délire de « Chanteur de rap », c’est vraiment le genre de titre que je voulais tester, qui n’a presque rien à voir avec le rap, dans lequel j’invite une légende de la musique traditionnelle de chez nous, Dédé Saint Prix. J’ai aussi la chance de pouvoir inviter un maître ka. Chez nous en Guadeloupe on ne dit pas tambour, mais gros ka, et en Martinique on dit bèlè. Il y a des profs de cet instrument, et au-dessus des maîtres. Celui qui fait la percu sur ce morceau est un maître ka. Donc ça faisait deux grosses pointures de la musique traditionnelle sur ce track. Et les anciens chez nous parlent du rap comme un truc de jeunes qui n’est pas de la musique, à laquelle ils ne comprennent rien. En invitant ces deux personnes, c’est une volonté de montrer ce qu’on peut faire avec des musiciens.
La deuxième chose c’est que les rastas appellent ces rythmiques le nyabinghi, c’est presque comme une pulsation cardiaque. Je voulais essayer de rapper là-dessus juste pour voir si j’arrivais à le faire, et aussi parce que j’avais toujours voulu faire un morceau sur mes origines, et sur là où j’avais grandi, dans l’idée de rendre hommage à ma ville d’enfance. Je ne m’y attendais pas mais le morceau a assez bien tourné. Il me permet, à chaque fois qu’il y a quelqu’un d’assez ancien qui veut dénigrer du rap, de le lancer et de lui dire : « voilà ce que font les rappeurs. »
Il sort sur Flamboyant, sur lequel on retrouve du chant, de l’autotune, des sonorités très variées… On te sent plus libre dessus.
C’est exactement ça… J’avais pas mal fait le rappeur, technique, pas technique, avec du fond ou pas… Une fois que tu as un peu fait le tour, tu as envie de choses nouvelles, d’autres sonorités, etc. Là il y a des choses que j’ai peut-être mieux réalisées que d’autres, mais oui, je voulais faire ce saut dans le vide, et proposer ça sans en avoir peur.
10 – Fdy Phenomen feat. IAM & Ärsenik – I.A.M (Chanteur de rap, 2025)
J’ai reconnu la trompette de Gladiator ! C’est un morceau de gourmand, de kiffeur. Et c’est un morceau… Je ne sais pas si tu te souviens des titres de LL Cool J qui duraient super longtemps. Il invitait tout le gratin à chaque fois qu’il sortait des albums, comme « 4, 3, 2, 1 » ou « Shot ya », avec cinq ou six rappeurs, des morceaux qui duraient six ou sept minutes pour des gros classiques du rap. C’était la même ambition : faire des gros morceaux, avec des gens qui soient à la fois la street, indiscutables au niveau du rap, de la culture et de la vision. Donc sur ces trois critères il pouvait y avoir plein de groupes, mais c’était deux groupes avec lesquels je n’avais pas encore collaborés. J’avais déjà collaboré avec Lino et Calbo séparément, mais jamais ensemble. J’avais collaboré avec plein de marseillais mais jamais avec IAM, alors qu’on se connaît depuis l’époque du premier album de 3e Oeil. Je me disais qu’avant de casser ma pipe il fallait qu’on fasse un morceau ensemble.
De base il ne devait y avoir presque qu’IAM sur le morceau, ce qui aurait pu suffire, ça faisait rebond et miroir au titre du son. Pendant qu’on le faisait je l’envoie à Chill, et avant même qu’il réponde, je propose à Salim et Karim (duo de beatmakers Frero Prod) d’inviter Ärsenik, soyons fous. A cette époque j’avais souvent Calbo au téléphone, il était sur ses bouquins, il m’avait demandé de faire un remix de « Trop près » pour en lancer un. Et je le chauffe en lui disant que j’aimerais bien faire un truc de fou avec eux et IAM.
Sachant que sur « L’art de la guerre » il y a Ärsenik et Akhenaton, mais sans Shurik’n. Ils n’avaient pas encore de morceau tous ensemble.
C’est exactement ça, je voulais un truc qui n’avait pas encore été fait, je voulais des légendes dessus, avec l’esprit des morceaux de LL Cool J. Je voulais aussi que ce soit simple, et de très grande qualité, la crème du rap et des flows. Je l’envoie à Akhenaton, il me renvoie son 42 mesures. J’arrive à chauffer Calbo, qui le prend comme l’opportunité d’envoyer. Il me dit : « Tu me fais rapper, tu me fais dénoncer des trucs ». Ça l’a fait kiffer de se voir poussé à performer. Il n’y a pas un autre mec capable d’accepter les challenges comme Calbo. Je suis pressé de jouer ce morceau autant que possible en Afrique parce qu’il y parle de plein de positions politiques africaines qui sont assez couillues. Et en même temps, on voulait aussi faire comprendre à tout le monde que pour nous l’histoire du capitalisme, on en voit les derniers signes, qu’on est sur un nouvel axe où l’Afrique et l’Asie auront leur mot à dire, autant culturellement qu’économiquement, ou au niveau agricole. D’ailleurs on le voit un peu tous les jours.
Quels rappeurs ont une vision assez large pour en parler ? IAM bien sûr. Ärsenik aussi, mais ils sont aussi là pour cette histoire inachevée du Secteur Ä, avec qui ça s’est toujours bien passé, mais pour laquelle on me demande souvent ce qu’il s’est passé, si on est en embrouille… Alors qu’il n’y a rien, et on va le montrer en musique. IAM c’est aussi qu’ils auraient dû soit poser des voix, soit m’envoyer des musiques pour mon premier album, et ça ne l’avait finalement pas fait à l’époque. Je m’étais dit qu’on était sur un acte manqué, donc c’était cool de pouvoir les avoir. Après on n’était pas du tout sûrs d’avoir ni Shurik’n, ni Lino. Akhenaton pose, Calbo pose, ensuite Shurik’n nous fait un couplet incroyable, je pense que le niveau des autres l’a motivé lui aussi. Et quand on a ces trois personnes plus mon couplet, et qu’on l’envoie à Lino, je pense qu’il ne peut qu’accepter. Son frère a posé, j’ai posé, on se respecte tous entre nous, donc je sais au fond de moi que Lino posera son couplet, même si Karim et Salim étaient sceptiques. Au final ils ont tous posé des couplets incroyables, c’est une leçon de rap !
C’est la dernière apparition discographique à ce jour de Calbo, paix à son âme, avec un couplet long, référencé, et de haute volée. C’est beau.
C’est ce que tout le monde m’a dit. C’est ce qu’il amène, et a toujours amené : de l’énergie, de la patate, de l’exigence, du sérieux, et du plaisir. Je suis super fier d’avoir ce morceau et de pouvoir faire perdurer sa voix, son flow, ses connaissances, son énergie, son bagout. J’ai souvent du mal à dire « paix à son âme » ou à parler de lui à l’imparfait parce que pour moi il est là avec nous tous les jours. Sans être le mec le plus proche de lui, on a partagé une histoire au Secteur Ä. Quand tu replaces le truc dans son contexte, Ärsenik était le dernier groupe à avoir signé au Secteur Ä, ils ramenaient un truc actuel, jeune, beaucoup plus porté sur la rime que sur l’aspect business. Avant que le Secteur Ä se termine avec toutes les histoires qu’on connaît, ils étaient partis dans ce travail de signer des groupes dans cette nouvelle vague à la Ärsenik, avec des gens comme moi, Futuristiq, le Suisse Opee, Singuila, Pit… Et donc il suffit d’imaginer le Secteur Ä s’il avait pu continuer dans cette matrice… Je ne sais pas pour les autres, et je ne suis pas frustré de ça, mais il n’y a pas pu y avoir cette deuxième partie de la vision du Secteur Ä. Et qui ramenait cette vision ? C’était beaucoup Lino et Calbo.
Pour ce nouvel album, et par rapport à l’album précédent Flamboyant, on sent un travail autour de la sortie, avec une ambition et une stratégie.
Flamboyant nous a permis d’exister et de faire les erreurs qui vont avec. Sur cet album on a essayé de rectifier les erreurs et de calibrer une promo qui aille avec. La chance que j’ai eu sur Chanteur de rap, c’est que l’équipe est plus grosse. Je le fais avec Salim, Karim, on a IB qui s’occupe de la com, on a Centre Ville, Cookie qui est sur les chœurs, Nefarius Binks qui est sur la vidéo, et aussi un responsable marketing. On a une équipe assez complète qu’on a composée et qui nous permet de faire un grand tour de promo. Peut-être que les invités jouent pour beaucoup là-dedans, que l’équipe est différente, et qu’on se place sur un segment sur lequel on n’était pas forcément avant. Sur Flamboyant on n’a pas sorti de vinyle, là on voulait absolument le faire pour que tous ceux qui m’ont suivi depuis longtemps aient un objet physique dans les mains. Pour Flamboyant on n’avait ni cette ambition ni cette vision, on proposait un autre Fdy. Ça m’a permis de faire beaucoup de scènes avec la communauté afro-caribéenne, moins avec les aficionados du rap. Chanteur de rap me permet de toucher les deux.
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