L’étoile a quitté le sol. On l’apercevra peut-être passer de nénuphar en nénuphar et escalader des gouttières en esquivant les éclats de verres. Parce que le monde tourne trop vite Dooz Kawa a rejoint sa maison citrouille perchée quelque part au milieu des cumulo-nimbus. Il laisse au-dessous de lui les autres étoiles qu’il a touchées, celles pour qui il a posé les mots pour tous ces jours où dans nos cœurs il faisait pas beau. Du T-Kaï Cee à Vol de nuit, de 2005 à 2024, focus sur dix morceaux de Dooz Kawa qui ont marqué la rédaction. Qu’il puisse reposer en paix.
2005 : Conte cruel de la jeunesse
Le début de carrière de Dooz Kawa, ce sont trois projets réalisés depuis Strasbourg et la Cité Ampère avec le Triste Klan Célèbre (T-Kaï Cee, composé de Raid’n, D.A.X et 12 K.O), parus entre 2003 et 2008, conçus avec les moyens du bord. B’Side, sorti en 2005, est peut-être celui qui regorge le plus de pépites en solo de Dooz. Parmi elles, « Contes cruels de la jeunesse » : un storytelling en forme de message laissé dans le vide sur un répondeur, composé de chroniques du quotidien d’un jeune en marge, entre débrouillardise, illégalité et appel à l’aide. Le sens de la formule, la construction du texte, la sensibilité, la spontanéité, le penchant pour les boucles mélancoliques, les peines de cœur, le grain de folie, l’humour par touches, l’écriture au cordeau, la technique impeccable… Tout est déjà en place. Le jeune Dooz Kawa est capable d’embarquer l’auditeur dans son univers en l’espace de quelques mesures, alors même que ses premiers véritables albums solo ne sortiront qu’à partir de la décennie suivante. Ceux qui ont écouté ces premiers projets de groupe ont pu se délecter de retrouver des concepts, des expressions (les étoiles du sol, la narcozik), voire même des fragments de couplets datant des années 2000, repris et disséminés plus tard tout au long de sa discographie solo, jusqu’à ses toutes dernières sorties. – Olivier
2005 : Au cœur de la vie
En 2004 sortait le film Les choristes qui fit un carton dans les salles de cinéma française. La BO du film ne pouvait pas être plus éloignée de l’univers hip-hop. Pourtant, c’est bien sur un sample extrait du thème principal que Dooz Kawa écrira un de ses textes les plus marquants. Il y reviendra d’ailleurs souvent en y ponctionnant des phases ici et là pour les glisser dans d’autres titres. En intégrant et remixant le refrain des Choristes, « Vois sur ton chemin » devient « Au cœur de la vie » et prend une couleur musicale qui tranche avec le titre original. Hommage à la « jeunesse du monde », le texte résonne cependant en écho au film : ici aussi il est question de gamins perdus qui cherchent un sens dans un monde qui leur dénie une place. Il transpire dans ses textes que Dooz Kawa en savait quelque chose. Qu’il repose en paix ! – Costa
2010 : Balaïka feat. Mandino Reinhardt / Narcozik feat. Biréli Lagrène (prod. Nano)
Rarement une intro quasiment instrumentale ne m’aura autant séduite dans un album de rap français. D’abord parce qu’elle sample « Dumbala Laika » de l’OST du film Swing de Tony Gatlif (même si le chant est un chant traditionnel yiddish), mais surtout parce que Mandino Reinhardt (qui a participé à la composition de la BO du film et qui joue aussi dedans) y apporte le son unique du balalaïka. Et je ne sais pas pourquoi mais pendant longtemps j’ai toujours pensé que le morceau « Narcozik », c’était le morceau « Balaïka ». Comme quoi, le tracklisting est une science intéressante. « Narcozik » donc, le morceau de la discographie de Dooz Kawa que j’ai le plus écouté. Les arrangements de Nano et Dooz Kawa, la guitare de Biréli Lagrène qui galope et reprend le thème « Chaloupée » de René Aubry. Et les mots de Dooz Kawa, ses tournures de phrases, ses images qui, quinze ans après, raisonnent toujours autant. Un morceau d’écorché, intemporel. – Clément
2012 : Radio Rap (prod. Al’Tarba)
Ma porte d’entrée dans la musique de Dooz Kawa s’est faite via Al’Tarba. Je me souviens découvrir l’incroyable classique Lullabies For Insomniac sorti en 2013 du rappeur et beatmaker toulousain et adopter le réflexe qu’on a tous quand on découvre un artiste : fouiller les tréfonds jusqu’à plus soif. C’est comme ça que je suis tombé sur « Radio Rap » et son instrumentale atypique mais typiquement Al’Tarba, un cocktail savoureux entre rêve et cauchemard. J’y découvre donc la plume de Dooz Kawa, sa voix cassée si particulière, ses jeux de mots qui font mouche et époque oblige, son fast flow. Le morceau est tiré du projet Message aux anges noirs qui est loin d’être mon opus préféré, mais qui contient d’autres excellents morceaux comme le titre éponyme ou encore morceau « Le Bétail. » – Clément
2014 : A l’arrière des bars
Parmi les morceaux qui auront marqué la discographie de Dooz Kawa, le morceau « A l’arrière des bars » et le clip qui l’accompagne ont été importants dans mon parcours d’auditeur de rap français. A l’époque où la consommation excessive de breuvages en tout genre était monnaie courante, les mots, la poésie de Dooz et le visuel impactant de ce clip comme véritable court-métrage, ont marqué ma rétine et mes tympans. Une instru à base de sample de guitare, un BPM assez élevé et des scratchs de Nysay en guise de refrain, la formule idéale pour que Dooz vienne poser ses trois couplets avec ce flow légendaire et cette voix qui le caractérisait. Parce que c’était aussi ça Dooz Kawa, un flow et une voix identifiables en un instant, sans parler de son écriture et de ses multi-syllabiques imbriquées les unes dans les autres. Et même si cette formule-là m’avait lassé depuis un certain temps, autant que ses fans inconditionnels qui ne juraient que par lui en défenseurs du vrai rap, la musique de Dooz Kawa a contribué à forger l’auditeur de rap que je suis, et pour ça je l’en remercie encore. – Rémi
2015 : Dommages collatéraux (prod. JIM)
Morceau présent sur Spark from the Past (mais aussi sur Narcozik 2), l’un des nombreux excellents projets instrumentaux du beatmaker JIM, « Dommages collatéraux » fait la part belle aux westerns. D’abord par son introduction, tirée du légendaire Il était une fois dans l’Ouest, mais aussi par la plume de Dooz qui, le temps de trois couplets, se glisse dans la peau d’un indien évadé de la réserve. Un peu à la manière du personnage incarné par Gary Farmer dans Dead Man de Jim Jarmusch, Dooz Kawa donne vie à ce natif pris dans l’engrenage de l’Histoire, façonné par la violence des colons et contraint d’adopter les codes de ceux qui l’ont envahi. Témoin lucide d’un monde qui s’effondre, il raconte la spoliation, la résistance et les combats menés pour préserver ce qu’il reste de son clan. Un récit crépusculaire, sublimé par la production de JIM, véritable balade aux accents de banjo et de flûte. – Clément
2016 : Me faire la belle (prod. Nano & Vincent Beer Demander)
Rien que les cinq premières notes étaient envoûtantes. C’est que la mandoline de Vincent Beer-Demander avait su s’approprier les notes de la liturgie du Shabbat avec une volupté captivante. Le Lekha Dodi, cantique dont est issu la mélodie à laquelle Nano a brillamment ajouté un beat mi lourd de sens, mi rebondissant de légèreté, est chanté le vendredi soir dans de nombreuses synagogues, dans le monde entier, pour accueillir le Shabbat comme on reçoit sa bien-aimée au coucher du soleil : avec élan, bouillonnement et humilité. Et Dooz s’était plié à cette tradition avec talent. Son hymne à l’amour était impudique et modeste à la fois, débordant d’envie quand la mandoline s’envole, et se recroquevillant tout en retenue sur son désir quand le beat de Nano tombe, imperturbable et rassurant, comme un couperet à la fin de chaque phase. « Me faire la belle », c’est deux couplets qui balancent, comme souvent – toujours – chez Dooz Kawa, entre l’audace poétique et la délicate banalité du quotidien, rappées avec une égale maîtrise. Mais, c’est aussi une ode à la fuite, une autorisation qu’il s’était donné de courir vers son bonheur. « Debout, relève-toi de tes ruines ! Assez séjourné dans la vallée des pleurs » enjoint le cantique du vendredi. Soit, Dooz empoignait sa bien aimée, et l’emmenait loin de la cité et de ses contingences, loin du tumultes extérieur, pour s’adonner tout entier à la tempête intérieure qui le bouleversait. Dans son fantasme de 3 minutes 30, Dooz nous emportait complètement, et, ensorcelés par ce mélange improbable d’espoir, de spiritualité et de rythmes éternels, on se mettait tous à croire à la force de l’amour et de la foi. – Sarah
2017 : Si la misère t’amuse feat. JP Manova & Lautrec (prod. Patrice Morel & Dooz Kawa)
En 2017, sur l’excellent Contes Cruels, Dooz s’entourait de Jeep Manova et Lautrec pour reprendre un des featurings les mieux réussis du T-Kaï Cee : « Si la misère t’amuse ». Tout était déjà dans ce titre dans les 2000’s mais cette reprise, recalibrée dans la tornade de la maturité l’avait gentiment réchauffé dans nos mémoires pour lui donner une dimension nouvelle. La banalité du quotidien, la fierté revendiquée d’une vie sans esbroufe, mais pas sans saveur, bien que sans intérêt, y était encore racontée avec un charme presque réconfortant. Mais la lourdeur de ce beat familier, et la pesanteur de cette lente ritournelle qui nous envoûte, nous invitait à nous replonger dans les méandres de nos propres souvenirs de jeunesse. Aux côtés de 12KO, JP et Lautrec enfilaient les souliers de Dax et Junior avec humilité, mais non sans aisance, et offraient des couplets malicieux et poétiques pour donner une réplique impeccable au maître des lieux, soulageant sa nostalgie – et la nôtre. Le résultat, c’etait une bien jolie claque, qu’on prenait – et qu’on reprend régulièrement – avec un plaisir mélancolique, consentant au coup de vieux. – Sarah
2020 : Milo (prod. GooMar)
Dooz Kawa est un rappeur que j’écoutais mais dont me parlaient mes amis qui n’étaient plus des bousillés de rap. Bien sûr, c’était son écriture, son côté torturé, sa finesse qui plaisaient tant. Parmi tout son riche répertoire, je crois bien que la chanson qui m’a le plus accompagné est « Milo », en particulier quand je suis devenu père à mon tour. A l’instar de bon nombre de ses confrères, Dooz Kawa n’a pas résisté au fait de dédier une chanson à sa progéniture. Le titre est placé en dernière piste de l’album Nomad’s Land, comme pour donner plus de poids à cette outro. Dans ce couplet unique, structuré de huit strophes plus ou moins longues selon le thème évoqué, le père s’adresse à son fils, en lui prodiguant des conseils (« Laisse de la place au vide que puisse venir l’extraordinaire, le plus sage n’est pas d’accomplir mais de gérer le rien à faire »), mais surtout en lui promettant de vivre des moments à ses côtés, de partager des expériences, de voyager ensemble, le tout agrémenté de références pointues, qui ne pourront que consolider l’esprit de sa descendance. A travers cette chanson on ne peut plus personnelle, Dooz Kawa touche à l’universel et ses mots parlent à chaque père, à chaque fils. – Chafik
2024 : Sans pluie pas d’arc-en-ciel (prod. Shaolin Beatmaker & Dooz Kawa)
À l’aune de son départ prématuré, l’introduction du dernier album de Dooz Kawa prend une saveur particulière. D’abord, ses sonorités tziganes et ses arrangements résonnent avec son premier album, sorti en 2010 (et avec toute une ribambelle de morceaux parus ensuite). Il y parle encore de se positionner en marge, de tracer son propre chemin : un état d’esprit qui synthétise bien l’ensemble de son œuvre. Il y est également question de résilience, d’accepter la souffrance et les passages à vide comme condition sine qua non pour vivre une vie qui en vaut la peine, des mots qui prennent forcément une résonance particulière aujourd’hui. Enfin, difficile de ne pas être d’accord avec lui lorsqu’il clame, en fin de deuxième couplet : « Moi j’fais partie des grands noms / Qui auront tagué le mur du son pour toujours. » – Olivier
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Bonjour
Petit message pour son fils et sa compagne
J’ai 58 ans, j’ai un fils de 27 ans qui m’a fait redécouvrir le hip hop, le rap qui en fait faisait partie de ma jeunesse sans que j’en ai vraiment conscience
Mon algorithme m’a fait découvrir douze kawa et j’ai tout de suite adoré beaucoup de ses morceaux, notamment ode à l’état.
C’était un poète et quelqu’un avec qui , sans que je le connaisse, je partageai beaucoup d’idéologie
Toutes mes condoléances