Sameer Ahmad, Un amour suprême : Ezekiel, trois ans après Jovontae.

L’amour dure-t-il plus de trois ans ? En ce qui concerne Un amour suprême, cette durée fatidique était celle de la gestation. De fait, le second alias de Sameer Ahmad (lire notre interview) a pris son temps pour accoucher de cet EP de sept titres. Trois années se sont en effet écoulées depuis l’EP Jovontae. Entre temps, le rappeur montpelliérain a sorti son album Apaches et a continué de récolter le succès d’estime, à défaut d’exploser les compteurs des sites de streaming. Dans une époque où l’instantané est roi, trois ans sont une éternité. Bien qu’on avait entraperçu le second sur le titre « Logos », Jovontae et Ezekiel semblaient avoir disparu, oubliés comme le sont tous les projets inachevés. Les présentations avaient été faites succinctement, en six titres qui laissaient entrevoir de jeunes espoirs et toute l’étendue de l’imagination d’un Sameer Ahmad en quête d’inspiration. Mais l’amour suprême se joue du temps, et lorsque les êtres ne sont pas faits de chair ils vivent éternellement. S’ils disparaissent, il suffit simplement de les faire renaître. Sameer Ahmad a rappelé Ezekiel d’entre les oubliés pour compléter Un amour suprême et faire en sorte que l’EP de Jovontae ait son pendant. Grand bien lui en a pris.

Difficile de s’y retrouver ? Il en va ainsi de ces projets pluricéphales. Nous savons maintenant, alors que la confusion était maintenue avant la sortie du premier EP, que Sameer Ahmad est Jovontae et Ezekiel. Mais Jovontae et Ezekiel ne sont pas Sameer Ahmad. Ils ne se confondent pas, mais nous aurions tendance à les confondre. Qui sont-ils ? Multiplier les écoutes ne dissipent pas immédiatement les malentendus : la voix ne permet pas de faire le tri et les mystères que ces deux EP’s recèlent ne se dévoilent pas à la première écoute.

A n’en pas douter, c’est la volonté de l’artiste de maintenir l’auditeur dans cet état de perplexité. S’il est complexe de s’y retrouver, c’est parce que la forme de l’écriture y est pour quelque chose : moins dans le discours explicite que dans la suggestion et la production d’images, les textes de Sameer Ahmad sont constitués de collections de détails qui se superposent et qui finissent par donner du sens progressivement. Or, il s’agit d’un style d’écriture qui peut être surprenant pour des auditeurs habitués à une forme d’écriture qui laisse rarement une place à l’implicite. Loin des egotrips naïfs, le rappeur montpelliérain arrive à produire des personnages complexes qui expriment le temps de quelques textes des trajectoires différentes mais universelles.

Jovontae et Ezekiel sont des voyageurs. En ce sens, ils expriment la condition humaine. On dévoilerait trop d’eux en disant le temps de cette chronique ce qui les caractérise, et on les réduirait ainsi à être des personnages singuliers. Ils ne le sont pas. A la manière des bons personnages de fictions littéraires, chacun d’entre eux est archétypal. Pour le reste, c’est à l’auditeur de les découvrir en écoutant attentivement le récit qu’ils dressent de leurs histoires.

Si ce n’est une invitation directe au voyage, c’est une invitation à découvrir l’autre dans sa complexité et son individualité que nous propose Sameer Ahmad. Dresser en musique le portrait d’un personnage fictif en quelques titres n’est pas une chose facile, mais ajouter à cela la volonté d’exprimer quelque chose de réel et vous augmentez la difficulté. Il y parvient avec brio.

Lorsqu’elle est non-verbale, la musique a ce pouvoir étrange d’éveiller en chacun de nous des sentiments complexes. Si les paroles ont généralement tendance à atténuer ce phénomène en indiquant à l’auditeur sur ce qu’il doit ressentir, certains artistes ont cette faculté de parler avec la musique. Leurs mots ne nous disent pas quoi ressentir, mais ils se confondent avec celle-ci. Pour réussir ce tour de force, il faut un flow hors-pair et des paroles qui parlent, au moins dans un premier temps, au cœur plutôt qu’à l’intellect. C’est ce qui caractérise le rap de Sameer Ahmad. Le Montpelliérain est entouré de beatmakers de talent, et on connaît le goût prononcé de celui-ci pour les influences musicales diverses, du jazz à la soul en passant par le rock. C’est ce melting pot qui procure à ces instrumentales une richesse rare dans le rap français. Avec Pumashan à la baguette, que l’on retrouve plusieurs fois sur l’album Apache,  cet EP est très inspiré et est un véritable plaisir pour les oreilles, indépendamment de la signification générale que ces textes composent.

Au-delà du plaisir pris à écouter la musique, on ne se trompera pas en abordant cet EP et son prédécesseur comme des énigmes. Découvrir Jovontae et Ezekiel, c’est aller à la rencontre de différentes histoires, certes fictives, mais qui sont constitutives de notre humanité. Finalement, les grilles d’écoute sont multiples et cela témoigne de la richesse de ces deux EPs. Car, il ne faut pas s’y tromper, Un amour suprême forme un tout et chacun des deux artistes fictifs qui le composent est l’expression de deux personnalités. Ces deux personnalités forment Un amour suprême. Et Un amour suprême dans son entièreté, n’est-ce pas Sameer Ahmad ?

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