Nous avons profité du concert de Médine au Rio Grande de Montauban pour réaliser une interview “10 Bons Sons”. Ce fut l’occasion de faire un retour sur sa carrière, de ses débuts où il officiait sous son blaze Global en passant par le collectif La Boussole, et de  recueillir quelques anecdotes sur ses featurings et les rencontres marquantes qu’il a pu faire durant ses vingt ans de rap. Dix sons, quand on a une discographie comme la sienne, c’est peu.

Photos : Astrée ©

1. NH – Box Office (On fait comme on a dit, La Boussole, 1999)

La sélection commence fort ! C’est « Box-office » sur le maxi On fait comme on a dit. A l’époque, on formait le groupe NH avec Moodee qui a une carrière d’entraineur de foot aujourd’hui. « NH », c’était « Normes Havraises », « Normandie Hôte ». Les prémisses des groupes à deux ou trois lettres avec NTM et IAM. J’enregistre ça à 16 ans. Ce n’est pas le premier titre enregistré, il y en a un avant sur une cassette qui s’appellait « CIO Poss ». Il s’agit d’une cassette donc le morceau est introuvable aujourd’hui. CIO Poss était le collectif avant La Boussole qui réunissait deux quartiers du Havre : le quartier de Caucriauville et Mont-Gaillard d’où La Boussole était originaire. On avait monté un collectif de plusieurs groupes pour pouvoir enregistrer une première cassette qui était une compilation. Mon premier morceau était « 1997 », c’était ma première expérience studio. « Box Office » est donc la deuxième ou troisième.

En 1999, c’était les prémisses de La Boussole. On avait acté le divorce avec le deuxième quartier pour des désaccords artistiques. On a décidé de fonder La Boussole au moment de cette rupture et de réunir plusieurs groupes du Mont Gaillard. La tête de liste à l’époque était Ness&Cité, le groupe formé par Salsa et Proof, qui avaient réussi à obtenir un studio dans le quartier. Ils avaient donc les moyens de produire un album du collectif. C’est grâce à eux qu’on a produit ce premier album. Il y a d’ailleurs deux morceaux de NH sur cet album dont un avec Aboubakr qui apparaît sur le morceau “Supastaz”.

2. La boussole – A venir (Rappel, La Boussole, 2002)

Bouchée Double était trop fort à cette époque. Tiers Monde avait intégré la période G-Unit et l’avait très bien retranscrite à la française. Il avait des variations de flows assez impressionnantes. Il nous avait carrément mis la pression sur ce morceau-là. C’est ce dont je me souviens, le challenge, plus que les échos qu’ont eu ce morceau. Le challenge était de contrer Tiers-Monde qui était en mode super guerrier.

A l’époque, je ne me vois pas du tout devenir la tête d’affiche du label. J’étais dans un questionnement qui était davantage de l’ordre du spirituel, de l’identité. J’avais beaucoup de tiraillements et ça s’entend au niveau des textes. Quand je dis « trop éloigné d’écrire pour distraire », je me mets en garde moi-même, ainsi que le public. Je me disais qu’il ne fallait pas aller dans cette direction. Quand j’écoute ça, je porte un regard sur l’adolescent que j’étais et je me dis que ça en dit long sur tous mes tiraillements de l’époque.

Dans le collectif, ma place est dans la mêlée. Du point de vue du public, je ne sors clairement pas du lot. Je suis un rappeur qui sait rapper et qui connaît la base du rap, mais à l’époque il n’y a pas de tête qui dépasse, même si pour moi Bouchées Doubles était au-dessus du lot. Sans oublier Ness&Cité qui étaient les leaders. En fait, et cela ne se faisait pas en province à l’époque,  on avait réussi à fédérer autour de nous des artistes qui étaient de renommée nationale (Disiz, Sopra, Ol’Kainry, le K.Fear, Fabe, Daddy Lord C…). Mais nous avions beaucoup, beaucoup travaillé pour ça.

“Racines” – La rencontre avec Disiz

Je me souviens avoir alpagué Disiz à la FNAC des Ternes, de l’avoir accompagné en rayon et de le harceler pour qu’il pose avec moi. Cela s’était passé comme ça : c’était un truc de mec chiant ! Puis ensuite je lui ai donné rendez-vous pour venir enregistrer, il était arrivé avec son Renault Espace. D’ailleurs, son passage au Havre nous avait beaucoup marqué d’un point de vue humain : il était venu sur ses propres deniers, il avait refusé qu’on le défraie et il voulait vraiment faire le truc. Même s’il avait mis longtemps à répondre à mes appels, il avait honoré son engagement.

3. Médine – 11 Septembre (11 Septembre, Médine, 2004)

J’ai fait moi-même la collecte des coupures audio de presse avec un mini-disc. Ce sont les débuts d’internet, je faisais moi-même mes recherches et j’étais allé saoulé Proof en lui disant que c’était ces passages-là que je voulais, exactement dans cet ordre-là. J’avais une obsession quasi paranoïaque de ces coupures précises qui m’évoquaient un bordel géopolitique et je voulais absolument retranscrire ce qui m’avait amené à écrire ce morceau.

En fait, « 11 Septembre » est le morceau charnière de ma carrière qui me fait passer de la réputation régionale à la réputation nationale. C’est le morceau qui me révèle artistiquement. C’est en écrivant ce morceau que je prends ce timbre de voix un peu plus criard. Avant, quand tu écoutes les morceaux, c’est un peu exagéré, c’est du sous AKH, du sous Ali de Lunatic parce que j’étais un ado et je me cherchais. En écrivant “11 Septembre”, je force ma voix tout seul dans ma chambre. Il y a comme une mutation qui se fait à ce niveau, comme quand tu mues quand tu es ado. Au début, je ne suis pas du tout certain de ce que je fais, je tente en enregistrant comme ça et je me dis : « On verra ».

C’est un morceau enregistré en one shot parce qu’à cette époque, je faisais mes enregistrements de maquette tout seul, j’allais au studio qui faisait une vingtaine de mètres carrés, je prenais les clefs et la cabine était assez loin. Il fallait que je mette contrôle espace sur Pro tools, que je cours dans la cabine et que j’enregistre. C’était du one shot. En même temps, c’était un exercice d’apprendre ton texte et de le débiter, sans quoi tu devais faire soixante aller-retours et il n’y avait pas d’ingénieur du son pour faire les montages. Après avoir enregistré, je fais écouter ma voix à Salsa et ça lui plaît beaucoup. Il me dit : « On a un truc. Creuse ! ». Je fais deux ou trois autres morceaux comme ça et l’intensité était là. On l’a gardée par la suite. Mais cette voix un peu criarde, je la trouve sur ce morceau “11 Septembre”.

L’album 11 Septembre est un album qui m’aura valu un certain succès d’estime. J’ai eu beaucoup de retours de gens qui aimaient le côté brut, sans filtre, où est dit ce qu’il y a dire sans essayer de séduire ou de vendre quelque chose. Il y a une rage originelle, quelque chose d’immaîtrisable. Il faut savoir que je suis boulimique de travail à l’époque. Le troisième album de La Boussole sort entre 11 Septembre et Jihad. Trois projets successifs qui montrent mon envie de dire pas mal de chose et de profiter du moment où on est dans le truc, de le développer.

4. Alpha 5.20 feat. Medine – Le mal qu’on a fait (Vivre et mourir à Dakar, Alpha 5.20, 2006)

Ça ne m’étonne pas que tu aies choisi ce morceau. On me parle encore beaucoup de ce morceau aujourd’hui. Il y avait un contraste qui avait choqué. On ne m’a jamais reproché d’avoir fait ce morceau, mais je voyais pas mal d’interrogations. C’est une forme d’ouverture pour moi à l’époque. J’ai été très vite classé dans la rubrique « rap conscient », et forcément ça t’englue. Tu te dis : « Je suis un rappeur conscient  donc je vais ne faire que du rap conscient ». Je n’avais pas envie. Il y avait clairement une volonté d’être iconoclaste.

C’est Alpha qui est venu me voir en me disant : « J’ai un texte très cru sur la réalité des quartiers, j’aimerais que tu contrebalances car j’ai ma rédemption, même si je ne l’exprime pas dans mes textes, alors j’aimerais que ce soit toi qui l’exprime. » Je ne peux qu’accepter l’invitation, je suis très content de l’avoir fait. Je ne mesure pas quand je le fais, je le fais instinctivement, sans aucun calcul. Derrière ça prend des proportions folles, ça suscite des débats sur les questions de savoir si les rappeurs conscients doivent se mélanger avec les rappeurs street. Je suis content d’avoir amené ces débats et de voir comment ça se décante derrière. Par la suite, d’autres rappeurs pourront passer le cap. Mais je n’ai fait que prolonger quelque chose qu’on avait déjà vu dans Street Lourd avec le morceau « Chacun sa manière » et le featuring Kery James et Booba.

Quand j’ai commencé à travailler sur le morceau, Alpha avait déjà le texte. J’avais des tocs à l’époque qui étaient relatifs à la vulgarité. Je ne l’exprimais pas parce que je n’avais pas envie de censurer le rappeur avec lequel je posais, mais j’allais quand même en studio avec de l’appréhension. J’espérais que le gars n’allait pas sortir des insultes à chaque phrase. Mais souvent ça tombait juste et les gars avaient de la retenue dans le vocabulaire. J’ai rappé avec Lino qui est quand même dur parfois dans les insultes, et j’appréhendais. Mais il se retenait, je devais leur communiquer mon stress d’une certaine manière. Aujourd’hui je suis plus détendu vis-à-vis des insultes et je considère que la vulgarité est parfois nécessaire.

5. Médine – Lecture aléatoire (Table d’écoute, Médine, 2006)

Il tue ce morceau. Je continue à le faire sur scène. C’est une instrumentale qui appartenait à Ness&Cité sur laquelle ils n’avaient jamais rappé. Ils sacralisaient énormément cette instrumentale et attendait le moment parfait. Je ne disais rien mais je la gardais en tête. Salsa a arrêté de rapper, il s’est occupé du label à part entière et il parlait toujours du retour de Ness&Cité sur cette instru-là. Elle trainait dans mes compilations d’instrumentales que je recevais de Proof. J’ai commencé à écrire mais avec toujours l’idée que Ness&Cité allait peut-être revenir. Il fallait donc impérativement que je fasse un truc sale qui fasse en sorte que je m’approprie l’instru. J’écris, mais ce que j’écris est trop poétique, avec un thème bizarre. J’enregistre, je fais écouter à Salsa en lui demandant de jeter un œil et en lui disant que je ne suis pas satisfait, que c’est peut-être un peu trop descriptif et poétique pour rien. Salsa écoute et me dit : « T’es un malade ! Ça déboîte ! ». C’était ce texte-là, il me manquait le refrain. De fil en aiguille, on essaye de trouver un gimmick qui est resté : « Sais-tu vraiment ce qu’est le rap français ? Pas une machine à sous, mais une machine à penser ». Je suis assez fier de cela car ça s’était fait sans calcul, simplement en posant mon cœur sur la table, en faisant beaucoup de name-dropping, sans chercher à se faire valider par les gars. J’ai écrit ce morceau d’une manière vraiment instinctive.

Certains des gars sont venus sur le clip : Lino, Kery James. C’est d’ailleurs la première fois que j’ai rencontré Kery. Je n’ai jamais réussi à avoir de contact avec Lunatic, NTM ou IAM. Mais je ne cherchais pas de validation particulière. C’est un son très émotionnel, purement de l’affect. C’est très personnel, c’est ce que ça m’évoque moi. Beaucoup de gens m’ont dit qu’il manquait du monde, mais c’était mon top 5. Mes références dans le rap français, ce sont ces cinq entités du morceau « Lecture Aléatoire ».

  La rencontre avec Kery James

Au moment où j’écris ce morceau, Kery James est mon père spirituel. Il vient sur le clip, je ne sais même plus comment on a réussi à se contacter. Il vient sur le clip, il reste une petite heure. C’est un peu malaisant parce que dans le morceau je remets en question certaines choses de sa carrière ; notamment la manière dont il la clôture car je l’enterre un peu. Je dis des choses difficiles. Le gars le prend avec du recul et il vient. C’est comme quand tu critiques quelqu’un du bout du doigt, que tu veux lui faire comprendre quelque chose et qu’il le prend bien. Tu te retrouves déstabilisé. Lui c’est comme ça qu’il l’a pris. Il m’a considérablement influencé. Il était dans un passage de sa carrière étrange, dans le creux de la vague. Mais lui avait un regard sur le temps long, moi j’étais dans l’instant. Il vient, il donne de la force au clip et je ne comprends pas vraiment la relation sur le moment.


Je me souviens d’un truc. Je le raccompagne jusqu’à la porte du gymnase où se situait le tournage, on se salue et sur le retour je lève la tête et je dis à Salsa : « Il est parti ». Il me dit que je suis un dingue, que je parle de lui comme s’il n’allait jamais revenir. Je prends conscience alors que j’avais sacralisé ce moment-là, parce que j’avais l’impression de ne pas avoir été à la hauteur, d’avoir écrit un texte qui ne correspondait pas à ce qu’il avait été et à ce qu’il va redevenir derrière. J’espère au fond de moi avoir réussi à le rebooster. Je sais que ça a été le cas pour avoir, par la suite, fait des écoutes de mon album
Arabian Panther en privé avec lui, et par rapport à ce qu’il a pu faire ensuite en studio avec son retour du rap français. Je sais que je l’ai influencé quelque part et j’en suis très content.

6. Médine – Don’t Panik (Arabian Panther, Médine, 2009)

Ce morceau m’agace sur scène et j’ai envie qu’il passe vite durant le show, mais quand je ne le fais pas il me manque. C’est un morceau qui fait partie de mon ADN et auquel on m’associe le plus. Quand on dit « Médine » on dit « Don’t Panik ». Je le fais en tournée comme un vieux classique duquel je n’arrive pas à me débarrasser. Ce morceau, il fait partie de ma carrière, mais je l’ai trop fait. Bien sur, de ce qu’il y a à l’intérieur, je ne changerais pas une virgule. Mais je n’ai pas encore trouvé la bonne formule pour le faire vivre à nouveau. Je n’ai pas envie de l’inscrire dans le passé, je trouve qu’il a une portée actuelle. Je veux lui donner une résonance actuelle mais je n’ai pas encore trouvé la bonne façon de le réactualiser.

L’album Arabian Panther sur lequel figure le morceau est un tournant dans ma carrière, dans le sens où on fait une grosse tournée à côté. Je me prends clairement au sérieux à partir de cet album : on peut espérer parler de carrière, de discours. Je me prenais déjà au sérieux auparavant, mais là il y a un indicateur : le public suit, les salles sont pleines. Je confirme quelque chose d’important.

7. Médine – Téléphone Arabe (Table d’écoute 2, Médine, 2011)

Quelle expérience ce morceau ! Il part du concept de Table d’écoute où je mets des messages téléphoniques après chaque titre. Je voulais un concept qui s’inspire de ça mais qui soit tout un morceau, que ce ne soit pas seulement des interludes. « Téléphone Arabe » ça me correspondait bien. J’explique le concept à Salsa et il le valide, mais il me dit qu’il faut l’étayer. Au début je voulais le faire tout seul, par fainéantise je voulais le faire avec les gars de La Boussole. Il commence à fantasmer sur un morceau type « freestyle à l’ancienne » sur lequel on ramène un maximum de monde. On commence à faire le casting, et bizarrement les planètes s’alignent et chaque mec que j’appelle est d’accord pour faire le truc. C’était fou. C’était magique de réunir des gens comme La Fouine et Keny Arkana.

J’ai fonctionné de la manière suivante : je suis allé voir chaque rappeur dans l’ordre dans lequel ils apparaissent pour leur expliquer l’histoire. Chacun doit mener le truc à sa sauce. J’ai posé le cadre, et chacun fait ce qu’il veut dans le cadre. C’est un vrai bordel à organiser. Ça a pris du temps, mais pas tant que ça. J’ai réussi en l’espace de deux semaines à aligner tout ce beau monde.

C’est aussi un moment où j’ai vécu des choses difficiles dans ma vie puisque je perds une grand-mère le jour où je dois aller enregistrer avec La Fouine qui est hyper occupé à ce moment-là. J’ai donc un dilemme. Je prends ma voiture, et tout seul je vais enregistrer le couplet de La Fouine comme si de rien n’était. Je prends une leçon à ce moment-là : on peut masquer des émotions, on peut masquer des sentiments. Certains te diront que ce n’était pas important ce morceau, mais un morceau de rap comme ça c’est important. C’était une expérience très forte.

C’est ce que j’ai essayé de refaire avec « Grand Paris ». J’ai une sorte de réflexe myotatique qui est de faire des collégiales où je réunis des courants, des univers. C’est ce que j’incarne le mieux : au croisement des choses dans la transversalité. Pas uniquement dans une voix. Je veux être au carrefour, voir les courants passer, les idées passer. Je préfère me positionner au croisement.

Salif en studio

La séance studio avec Salif m’a traumatisé. Il n’écrit pas ses textes, ni sur smartphone ni sur papier. Il mémorise son texte par bribes : il va poser quatre mesures, il va réfléchir, il va poser quatre mesures, il va réfléchir à nouveau, etc. Ensuite, il écoute ce qu’il a posé et il se met à reposer tout le texte d’un coup. En termes techniques, c’est juste stratosphérique pour moi de ne pas pas écrire son texte et de ne pas le lire quand tu viens de le poser. Tiers-Monde qui était à côté de moi me dit : « C’est Jay-Z qui fait ça. Il mémorise surtout les fins de phrase. C’est une technique. ». On parlait de ça comme si c’était un dojo qui a développé une technique secrète. L’idée de Tiers-Monde était qu’il mémorise quatre par quatre et que la fin de son premier quatre lui inspire le suivant. Je trouve ça hyper doué.

Il me semble que c’est un de ses derniers featurings. Il a vraiment joué le jeu. Je suis vraiment content de l’avoir sur ce morceau, c’est un gros souvenir. Pas qu’avec lui d’ailleurs, j’ai vraiment des bons souvenirs avec tout le monde.

8. Médine – Alger pleure (Made In, Médine, 2012)

Quand j’ai fait le clip de ce morceau, à l’âge de trente ans, c’est la première fois que j’allais en Algérie. C’était le cinquantenaire de l’indépendance. J’ai décidé d’y aller à ce moment-là tout seul, sans famille, juste avec mon frère pour qui c’était également la première fois. Je fais également mon parcours intiatique personnel, je trouvais qu’il y avait trop de fantasmes atour de l’Algérie et je voulais voir ça seul. Je n’ai pas été élevé dans un cocon nationaliste ou diabolisant concernant l’Algérie, donc j’avais besoin de me faire ma propre idée. Ma propre idée était réaliste : j’ai découvert une Algérie en rupture avec tout ce qu’on pouvait dire d’elle.

J’ai trouvé ma façon d’être algérien là bas, dans ce voyage. Ma façon d’être algérien, c’est celle d’Hamilcar Cabral qui dit que les chrétiens ont le Vatican, les musulmans ont la Mecque, les révolutionnaires ont Alger. C’est celle de Mandela qui dit « L’Algérie a fait de moi un homme ». C’est être algérien à la façon de Franz Fanon ou Jacques Vergès. Etre algérien comme des non-algériens. Cela m’a réconcilié avec une identité algérienne recomposée. Cela m’a donné une façon d’être algérien mais pas comme le voudraient les autres. J’avais envie d’être algérien mais d’une autre façon.

Ce séjour était important car il m’a permis d’exorciser des démons. Le sujet algérien est clivant encore aujourd’hui. Il y a des blessures à prendre en compte. Sauf que l’on n’avance pas si on ne fait que regarder la blessure, l’entaille et la croûte. Il faut regarder la jambe plutôt que la blessure pour voir si on peut avancer. Je suis mal à l’aise avec le sentiment nationaliste exacerbé. Etre algérien pour moi, c’est l’Algérie de 1970, c’est la convergence des luttes, c’est l’Algérie comme la Mecque révolutionnaire. C’est comme ça que je me sens algérien.

9. Médine – Enfant du destin : Nour (Prose Elite, Médine, 2017)

La série « Enfant du destin » est la pierre angulaire de mes albums. Ce sera peut-être même la pierre angulaire de ma carrière et j’espère que cela s’inscrira dans d’autres supports, pas uniquement des albums de rap français. Je vais peut-être un peu trop loin mais j’aimerais que ça s’inscrive dans quelque chose de plus pédagogique et ludique. Chaque album doit avoir son « Enfant du Destin ». C’est un dogme pour moi. Je compte même en faire un album, je compte en faire une tournée. Je compte en faire plein de choses.

Je choisis les « Enfants du destin » en fonction de la sous médiatisation d’un phénomène, mais aussi quand celui-ci est romancé ou raconté de manière caricaturale. J’essaie de revenir dans le détail pour faire ressortir le caractère réel d’une histoire. Pour « Nour », ça a été révélateur car six mois plus tard on voit tous les médias envoyer des drones pour filmer de belles exodes de la population Rohingya. Le mec qui a tourné ces images doit se dire que c’est beau, que ça va faire le tour du monde, mais ça fait quatre ou cinq ans que les humanitaires sont sur le terrain et dénoncent la situation. Pourquoi le timing est celui-ci ? Quels sont les enjeux ? Cela m’interroge aussi sur les méthodes des médias. En vérité, j’essaye d’en faire abstraction et de me dire que je vais m’atteler à des sujets qui sont sous médiatisés. S’il y a une passation de relais entre ceux qui sont sur le terrain, les artistes et le monde médiatique, alors on a fait un travail en commun. Je n’ai pas envie de stigmatiser les médias mais de me dire que chacun doit faire sa part. J’essaye de le faire en tant qu’artiste et de me servir de ma position comme d’une caisse de résonance.

Je ne souhaitais pas aller là-bas pour faire un clip mais pour corroborer des informations et prendre des images. Par la force des choses, c’est devenu un clip. La raison est que je pense qu’il y a la force de la culture face à la culture de la force. Culturellement, on peut faire passer des messages que le monde humanitaire ou politique ne peut pas faire passer. Il y a une sensibilisation importante par le vecteur de la musique, et donc j’ai décidé d’en faire un clip.

10. Médine – Global (Prose Elite, Médine, 2017)

Peut-être qu’on aurait dû commencer par ce morceau en fait. J’ai également une sorte de dogme par rapport aux outros. C’est un générique obligatoire. Je suis le genre de mec qui regarde le générique jusqu’à la fin parce que j’attends toujours la fin du film voir si ça ne change pas toute l’interprétation. Je fais pareil avec les outros, cela devient une obsession. Il faut que je clôture mes albums par un morceau qui remet en question les engagements de l’album. Je parle de mes défauts, et dans « Global » on joue au jeu des sept erreurs. J’y parle de mes penchants, de mes tiraillements. Ça contredit peut être la certitude qu’il peut y avoir dans les morceaux précédents. Je ne veux pas laisser de prêt à penser, de chemin déjà tracé, de dire « c’est la vérité ». J’ai vraiment envie de dire « Voilà ce que  je pense », mais également qu’il faut penser à relativiser. Les outros me servent beaucoup à dire aux auditeurs : « A ce moment-là je pensais ça, j’ai fait une erreur » ou « Là j’avais raison et j’ai été incompris ».

Il y aura toujours dans mes albums des morceaux fleuves, des remises en question publiques. J’aime ce genre d’exercice de déconstruction dans lequel on déconstruit pour voir de quoi c’est fait, et seulement après on reconstruit. Dans mon prochain album, il y en aura un, voir deux morceaux de ce type. J’en ai déjà deux en tête.

J’ajouterai qu’il y a un morceau qu’il n’y a pas dans ta sélection et qui est hyper important : c’est le morceau « Porteur saint ». Il est décisif sur plein de choses. Pour la suite de ma carrière en tout cas, il est aussi charnière que « 11 Septembre ». C’est ce que je pense, mais peut-être que je lui accorde trop d’importance. Il y a tellement d’émotions dans ce morceau. Mais je peux assurer qu’il va avoir une résonance sur différents disques et dans l’avenir.