Après la parution de 42 Grammes, projet commun avec Mani Deïz datant de ce début d’année, le montpelliérain Lacraps se retrouve de nouveau sur le devant de la scène avec la sortie de Les Preuves Du Temps prévue pour le 18 novembre. Nous avons pu nous entretenir avec le membre du label LaClassic afin d’ échanger sur la conception et les particularités de ce projet. Interview à tout juste trois semaines de la sortie.

Salut Ali ! Incessamment sous peu tu sortiras un double CD intitulé Les Preuves Du Temps. Peux-tu nous expliquer tout d’abord le choix de ce format ?

Je ne voulais pas faire un projet trop long car pas mal de monde m’a dit que 42 grammes était un format un peu lourd. J’ai préféré opter pour deux CD de 10 titres chacun, un old school et un new school, avec des couleurs bien distinctes au niveau des instrus. Cependant, mon rap reste le même. On pourrait synthétiser ça avec l’idée suivante : le premier CD reste sur la lignée de mes albums précédents et le second serait plutôt du Lacraps 2.0.

Quand as-tu commencer à bosser dessus ? Avais-tu déjà des chansons d’enregistrées avant 42 grammes ?

Ce sont exclusivement des sons de cette année. J’ai tout enregistré en six mois environ. Je me suis mis à fond dedans. Je suis en mode boulimie. J’écris tout le temps.

La bonne surprise de ce double album est que tu t’es aventuré sur des sonorités nouvelles, plus trap et que c’est un pari réussi. Est-ce que par rapport à ton public, tu étais conscient que tu prenais des risques ? Certains auditeurs sont enfermés exclusivement dans le boom bap. De plus, très peu sont les rappeurs avec des textes comme les tiens à s’être essayés à cet exercice.

En fait, à une époque j’étais assez bloqué sur le boom bap. Je n’écoutais exclusivement que ça. On ne va pas se mentir, le rap a vraiment changé en quelques années. Petit à petit, j’arrive à kiffer des sons et à apprécier cette évolution. En France on est assez hypocrites. Par exemple, on suit Tory Lanez depuis trois ou quatre ans et dès que quelqu’un ici  s’essaie au vocoder, on crie au scandale. Moi je m’en fous, vocoder ou pas vocoder. Il faut que le son me plaise. Maintenant il y a même des sons de PNL que j’aime bien. Si tu écoutes le mix, c’est vocal. C’est pas forcement la prod qui prend le dessus. J’arrive à aimer l’énergie du morceau. Le new school apporte des ambiances tellement fortes. Sur du boom bap, je monte sur un ring et je veux casser la gueule de l’instru. Sur de la trap, c’est un autre délire, tu te laisses plus aller sur la musique. C’est totalement différent.

Le public a aussi sans doute besoin que des artistes qui ne sont pas exclusivement dans le divertissement ou l’ego trip osent poser sur ce genre de prods. Il y a des fans qui aiment certains beats de trap mais qui ne se sentent pas forcément représentés par  les lyrics. 

Quand j’ai sorti « J’les écoute plus », qui est sans doute mon extrait le plus new school, il y a forcément eu des critiques mais beaucoup de personnes ont également expliqué qu’elles n’aimaient pas le vocoder auparavant mais que maintenant elles en écoutaient. D’autres m’ont envoyé des messages du style: « Tu t’es mis à la trap mec ? Arrête tes conneries ! » Je le vois plutôt d’un bon œil. On s’est appliqué sur la production, sur les mixs, le mastering. On a voulu donner de la qualité. Après je ne sais pas encore si le public va le ressentir comme ça ou s’il va se dire : « Il a voulu faire du fric ». Je ne vais pas te mentir, je m’en fous. Ma fan base, même si je n’aime pas trop ce terme et que je préfère celui de supporters, est relativement réduite. Mon seul but est me faire plaisir et que tout le monde entende ce que j’ai à dire. Mani a dit la phrase suivante en interview : « On crée pour soi, on partage pour les autres ». C’est exactement comme cela que je conçois le processus créatif.

Il doit y avoir beaucoup de rappeurs qui écoutent ce genre de sons, qui ont même envie de rapper dessus mais qui demeurent frileux vis-à-vis du public.

Plus ça avance, plus je fonctionne à l’instinct pour ma part. Avant je me prenais la tête, j’avais peur que certaines phases soient mal interprétées. J’essaie de moins me retenir, de moins me mettre de barrière. On fait de la musique avant tout. Je peux aimer des sons très musicaux qui n’ont rien à voir avec ce que fais. Par contre, je n’ai pas la prétention de savoir chanter, d’où la légère utilisation de l’autotune pour tenter de sublimer le morceau. Je n’aime pas trop quand c’est métallique. Par exemple le vocodeur de T-Pain, je ne le supporte pas.

Au niveau des beatmakers, il y a du beau monde sur le projet…

Effectivement. Nizi m’a envoyé beaucoup de beats et j’ en ai utilisé dix au final. OBL  en a produit deux. Il y a aussi VDS Musik, Sonata, Dj Rolxx, Loop Snatcher, Mani Deïz par deux fois avec notamment la Poignée de Punchlines 2.0. Enfin, un des feats avec Davodka est produit par Iam Olshyne, qui a collaboré avec PNL sur leur dernier album.

En ce qui concerne les featurings, il y a évidemment les membres de LaClassic qui font partie de ta famille artistique mais aussi des rappeurs qui n’avaient jamais posé sur tes projets solos. Peux-tu nous expliquer comment se sont réalisées ces collaborations ?

Loko par exemple, je kiffe son rap depuis bien longtemps. Je connais ses vieux textes et pour l’anecdote cela l’a agréablement surpris. On discutait un peu sur les réseaux sociaux car il prépare un projet avec Mani. D’ailleurs c’est lui qui s’est occupé du mix et du master de Les Preuves du Temps.

Nous imaginons que c’est un honneur pour toi si tu le suis depuis l’époque de Néochrome.

Effectivement ça a été une très grosse rencontre. J’ai grave kiffé humainement. Je pense qu’il y aura d’autres collaborations ou d’autres projets ensemble. Pour le reste, je me suis entouré d’artistes que je trouve réellement talentueux.

Un ancien qui se fait de plus en plus rare est également présent en la personne de Mokless. 

Ce feat cela fait au moins un an et demi que je l’ai mais je l’avais coffré exprès pour mon album. Je l’ai reposé récemment pour être bien carré. C’est un vrai plaisir d’avoir fait cette collab’. Il a une bête d’écriture qui allie simplicité et images fortes. Tout le monde n’en est pas capable. Au passage, gros big up à tous les tontons de la Scred.

Avec Davodka par exemple vous avez deux morceaux, un sur chacun des deux CD. Pourquoi un tel choix ?

On avait enregistré un premier morceau mais on était restés un peu sur notre faim. Du coup on s’est dit que cela valait le coup d’en faire un deuxième en essayant d’innover un peu.

Nous déduisons donc que vous avez enregistré « Flow brasier » en second ?

Exactement. Davodka est un tueur, un vrai rappeur tout terrain.

Et avec Limsa et Ol Zico, comment s’est faite la connexion ?

Pour Limsa, à l’époque, Mani m’envoyait de temps en temps des sons de lui et il m’a encouragé à réaliser une collaboration. Il a aussi posé sur un de ses freestyles pour la sortie de Too Much Memory II. Pour ma part j’avais adoré sa Poignée de Punchlines. Nous nous sommes captés sur Paname et c’est Loop Snatcher qui a fait la prod. Le morceau est assez sombre et s’intitule « Explicit langage ».

En ce qui concerne Ol Zico, je le suis depuis un moment. Il était déjà tout jeune et il cassait des gueules. De la nouvelle génération c’est un des MC les plus forts. Il sait tout faire : flow cainri, multisyllabiques, des refrains chantés…

Tu as aussi invité Lélé pour un morceau qui mêle rap et flamenco intitulé « Mal aimés ». C’est une fusion qui même en Espagne n’a pas été très expérimentée. Comment est venue cette idée ?

En fait Lélé est un mec qui habite dans mon quartier. Je l’entendais tous les jours chanter dans la rue,  posé sur une chaise. Des fois, cela m’arrivait de couper la télé pour l’écouter et je me disais : « Putain, il chante bien ce gars ! » Quand tu as cette impression par rapport à un artiste alors qu’il n’utilise même pas de micro, tu te dis qu’en studio le résultat doit être mortel. Du coup, je lui ai proposé de faire un son et on a été enregistrer ensemble. C’est un des premiers sons de Les Preuves Du Temps. On l’a fait naturellement, ce mec a de belles qualités humaines. Tout le monde le connait dans le quartier.

Il faut également mentionner la présence de la violoniste André Capobianco pour le titre « Le dicton dit 2 ».

En fait André gravite autour de LaClassic depuis quelque temps. On peut même dire qu’elle fait partie de l’équipe. Elle a taffé sur pas mal de projets, notamment sur Harmonia de Rolxx et Nedoua. Elle a fait quelques concerts avec moi sur le premier « Le dicton dit ». A chaque fois qu’on a eu besoin de boucles de violon pour nos instrus, on a fait appel à elle. Pour Les Preuves du Temps c’était donc une évidence qu’on collabore de nouveau. J’avais en tête de faire une nouvelle version de « Le dicton dit » mais je ne savais pas si elle serait plutôt trap ou plutôt old school. Au final, je suis parti dans l’idée d’un morceau acoustique. Segä a tapé le « cajón » pour la percussion et Andrea est venue au studio. Elle nous a proposé un maximum de sons. De par sa formation jazz, elle est très forte en improvisation et a donc pu jouer un tas de variantes. OBL et VDS ont fait le séquençage et Loko le mix final.

Sur le titre « Rats des villes » tu chantes « Je suis en indé chez Musicast, pas de ceux que les majors commandent ». Ton partenariat avec Musicast date de 42 grammes, n’est-ce pas ? Vous aviez d’abord assuré vous-même la distribution avec Mani Deïz avant de bosser avec eux. Comment gères-tu cette partie fondamentale pour le lancement de Les Preuves du Temps. 

Avec Mani, nous avions sorti 42 grammes le 21 janvier 2016. Le projet était sur Zimbalam et on était donc sur toutes les plateformes. Il s’est bien vendu en digital au début. Pendant une semaine nous sommes restés dans le top Itunes, chose assez rare pour des artistes non signés en major. Les distributeurs sont donc venus nous parler. On avait déjà eu des contacts avec eux mais on était un peu sceptiques durant le rendez-vous. Pour Machine à écrire notamment cela ne me semblait pas nécessaire, je ne pensais pas avoir le potentiel suffisant. Pour 42 grammes, c’est à partir d’avril que notre partenariat avec Musicast a commencé. Etant donné que nos supporters nous l’avaient déjà commandé, on a pensé que cela pouvait être un plus. La Fnac vendra toujours plus de CD qu’un artiste indé. Il ne faut pas se voiler la face.

Etant donné qu’il y a de l’attente pour le nouvel album, vous allez renouveler le partenariat ?

Celui-ci ne sera pas sur le site de LaClassic. Il sera uniquement en Fnac. Ce sera une manière de voir si on a fait le bon choix. En tout cas, le but  n’est pas de se faire beaucoup d’argent avec les CD. Le but c’est que ce soit une vitrine qui me permette de faire des scènes, donner tout ce que j’ai et faire des bons concerts. Si j’assume ce rôle, je serai payé en conséquence grâce aux lives. Même si les gens téléchargent le double CD, je m’en tape. L’important c’est qu’ils écoutent et qu’ils nous suivent en concert. On verra pour sortir peut-être des vinyles plus tard et à cette occasion on s’en occupera à 100% avec LaClassic.

Une des tes priorités après la sortie est donc de défendre le projet sur scène au maximum ? Tu as une tournée qui se profile ?

Il y a beaucoup de dates qui arrivent. Après « tournée » c’est un bien grand mot mais on a des dates quasiment tous les week-ends jusqu’en mars. Je remercie  les gens de venir à chaque fois aussi nombreux  à nos concerts. Je me demande encore comment c’est possible.

Au niveau des lyrics, tu as toujours privilégié le fait de raconter ton ressenti. Sur ce projet, on a l’impression que tu as été même plus loin dans l’introspection avec par exemple le titre éponyme « Les preuves du temps ».

J’ai besoin d’approfondir parfois des thèmes. Ce titre c’est clairement un récapitulatif de ma vie. J’y ai inclus des anecdotes, des détails qui ont marqué le temps. Plusieurs proches qui ont pu écouter le CD en exclu ont bien accroché sur ce son car ils l’ont trouvé très personnel.

Vu que c’est le titre éponyme de l’album, il occupe une place particulière ? Tu avais déjà enregistré ce son avant de donner le titre à l’album ou l’idée est venue après ?

Le son à la base s’appelait « De pages en pages ». Je trouvais que ça collait bien. Pour le titre de l’album, je me suis creusé pendant longtemps. Pendant une semaine je sondais tout le monde autour de moi. Je savais que je voulais que la notion de temps soit présente. Au final, l’idée est venue d’Ismaël Lesage. Le visuel de la pochette, réalisé par Slob,  s’inspire de Janus, divinité grecque qui représente  les commencements et les fins. Il est bifrons, c’est à dire qu’il est composé de deux visages opposés, avec une face tournée vers le passé et l’autre sur l’avenir.

Sur le plan de la communication, des rappeurs préfèrent être discrets sur le net et balancer un son de temps en temps pour susciter de l’attente. De ton côté, c’est plutôt charbonner et offrir régulièrement des nouveautés à base de clips, quitte à sortir deux vidéos le même jour…

En fait j’ai envoyé des rafales pour marquer le coup et montrer aux gens que le disque était varié niveau productions. Imagine si je n’avais sorti que « J’les écoute plus ». Comment le public l’aurait perçu ? Je parle juste en tant qu’auditeur, sans parler des gens qui me soutiennent forcément. Quelqu’un qui tombe dessus pourrait se dire « LaCraps il fait ce genre de sons, pas mal ». Mais s’il achète le CD il va voir qu’au final il n’y a que quelques morceaux dans cet univers. J’aurais l’impression de ne pas avoir été totalement franc avec lui. Comme il y a un CD old school et un CD new school, j’ai sorti à chaque fois un titre de chaque simultanément. En tout cas, il n’y aura plus d’extraits jusqu’à la sortie.

Mais au final, cela ne te dérange pas de devoir justifier tes choix ?

Je n’oublie jamais que si j’ai de la visibilité c’est grâce au public. Je ne peux pas reprocher à un gars qui m’écoute régulièrement et qui a l’habitude de m’entendre dans un certain style de ne pas aimer le changement. Il a totalement le droit de ne pas kiffer. Je ne peux pas être sectaire en pensant que tout ce que je fais c’est de la tuerie. Je peux comprendre qu’il n’aime pas la sonorité ou qu’il trouve ça moins musical. Je ne peux pas me dire que c’est juste un « hater ». Maintenant tout est chiffré, liké, donc cela fait partie du jeu.

Quand tu étais en cabine pour enregistrer ce projet, on sent qu’il y a eu un travail d’interprétation, la nécessité de varier ton flow, d’être plus mélodique, plus aéré.

Je suis d’accord avec toi. Le fait de passer sur un autre terrain a été bénéfique pour moi  et m’a fait évoluer, qu’on le veuille ou non. C’est comme un mec qui a joué au foot toute sa vie avec des baskets aux pieds et qui d’un coup essaye des crampons. Il se rend compte que c’est pas mal non plus…

A une époque tu faisais le montage de beaucoup de clips d’autres rappeurs. Tu continues ou tu as arrêté par manque de temps ?

A un moment je le faisais comme un taff, on me payait pour le faire. Maintenant je continue à le faire mais exclusivement pour des proches. Il faut que ce soit des gens que j’apprécie, que la musique me parle. Au final c’est juste pour le kiff et donner un coup de main.

Après Les Preuves du Temps, as-tu des projets pour la suite ?

Nous avons beaucoup de choses en préparation. Normalement un projet avec LaClassic. Je suis conscient de devoir laisser respirer cet album. Melis, Segä et Starline arrivent chacun avec un projet rapidement. On va déjà faire en sorte que tous ces opus tournent car ils le méritent.

Le mot de la fin?

 Le 18 novembre, Les Preuves du Temps dans les bacs. Allez le chercher mes enfoirés !

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