Le 22 juillet 2015, alors qu’il s’apprêtait à commencer les répétitions pour sa tournée « Démineur Tour », nous sommes allés interviewer Médine du label Din Records sur ses terres normandes au Havre. Le traitement médiatique qui lui est bien souvent réservé a entraîné de nombreux débats placés exclusivement sur le terrain politique, occultant l’aspect musical de son œuvre. On a souhaité en parler. Le rendez-vous a eu lieu dans un petit restaurant africain, et c’est plus d’une heure d’entretien sur le système médiatique, le rap conscient, la trap et l’ensemble de son parcours que nous vous livrons ici.

Inutile de te présenter, les auditeurs te connaissent assez puisque tu fais beaucoup d’interviews depuis le début de ta carrière solo. Tu es extrêmement présent dans les médias, mais pas tant du point de vue artistique que du point de vue politique, et c’est rare pour un rappeur, dans les médias généralistes.

Cela dépend des périodes. Quand les médias généralistes en ont besoin, ils viennent nous interroger. Les médias spécialisés sont toujours là à chaque projet et à chaque sortie.

Comment expliques-tu l’intérêt que les médias généralistes peuvent avoir pour toi en tant qu’acteur politique et non pas en tant qu’artiste ?

Je remarque même que chez les médias spécialistes il y a une tendance à s’intéresser moins à la musique, aux projets et aux albums, et davantage à la personne, ce que je peux représenter en termes d’image et de discours. C’est une constatation générale : à mon grand désespoir il y a une espèce de peoplisation qui se joue dans les médias spécialistes. Mais tu es mieux placé que moi pour le constater.

C’est également une remarque que je me suis faite, notamment sur de récentes interviews que tu as pu donner.

A partir du moment où j’utilise le rap comme un outil qui me permet de véhiculer des idées et de les développer, j’ai toujours eu des choses à dire. Ces idées ne sont pas toujours abouties, elles sont souvent en construction. C’est pourquoi quand tu te trouves face à quelqu’un qui est là exclusivement pour ce que tu peux évoquer dans les fantasmes et dans l’imaginaire, tout de suite tu vois un décalage entre l’intervieweur et l’interviewé, et tu te rends compte qu’il y a une différence de priorité entre celui qui a un discours et celui qui recherche autre chose. Cela se voit dans pas mal d’interviews que je fais où on sent, de manière criante en fonction des questions, ce que les intervieweurs viennent chercher.

« Le fait que ce soit une expression artistique me permet d’aller très loin dans ma démarche, même parfois d’être borderline. »

Cela te dérange en tant qu’artiste ?

Oui, [il marque une hésitation] mais pas à 100% ! Si j’ai la prétention d’utiliser le rap pour amener sur d’autres débats, il faut bien que je joue le jeu quand on arrive sur d’autres débats. Or, on est parfoid dans des discussions où seul le débat est présent, où la référence à la musique n’existe plus. Il faut alors que, de mon côté, je fasse l’effort de réorienter vers le côté musical et artistique, car cela reste une expression artistique même si elle exprime un phénomène de société. Le fait que ce soit une expression artistique me permet d’aller très loin dans ma démarche, parfois même d’être borderline.

Par rapport à des déclarations que tu as pu faire, on a l’impression que tu situes ton rap entre deux pôles d’apparence contradictoire : le rap « divertissement » d’un côté et le rap « engagé » de l’autre. Comment concilies-tu ces deux pôles ?

J’ai longtemps cru que le rap n’était qu’engagement. En réalité, lorsque je me suis mis à l’étudier, c’est d’ailleurs par là que j’aurais dû commencer, je me suis rendu compte que le rap a pleinement cette dimension divertissante au départ. Je me reconnais dans ces deux courants, si tant est que l’on puisse le limiter à ces deux-là. Je me reconnais dans le divertissement et l’engagement pour les polariser.

Pour illustrer cela, tu as récupéré le terme « edutainment », mélange d’éducation et d’entertainment. Peux-tu revenir sur ce concept ? Pourquoi te réapproprier ce concept, forgé vers 1950, et que s’était approprié la compagnie Walt Disney, symbole par excellence de l’industrie du divertissement ?

C’est assez nouveau dans ma démarche, mais c’est une démarque qui existe depuis le début chez Din Records. Elle se manifeste par une volonté d’utiliser les outils les plus actuels, les plus divertissants, les plus populaires, pour tenter de participer à l’effort éducatif qu’il peut y avoir dans différents débats. Chez Din Records, on était déjà dans cette démarche sans avoir mis un mot dessus.

Ensuite tu fais des études, des rencontres, la vie continue, puis tu te rends compte qu’il y a des concepts qui existaient déjà dans l’industrie du divertissement, ou alors dans le militantisme politique. J’ai trouvé très intéressant ce mot-valise sachant que certains parlent uniquement d’entertainment, d’autres uniquement d’éducation ou d’engagement. J’aime toujours les deux courants, et j’aime assez fédérer et non pas exclure.

L’edutainment part aussi actuellement d’une frustration, de n’imaginer le rap conscient engagé que dans une certaine forme. Cette frustration, je la vis en tant qu’auditeur. Aujourd’hui, quand j’écoute des albums de rap engagé, je m’emmerde un peu !

Dans « #Faisgafatwa », tu dis « C’est que du rap hardcore c’est pas du rap con-chiant ».

Exactement ! Car il y a un consensus des acteurs du rap, de la part de ceux qui le critiquent et l’écoutent, que le rap conscient ne peut exister que dans une certaine forme et qu’il ne serait pas possible pour lui d’évoluer. Selon ce consensus, le texte serait au centre et la musique n’importerait pas, celle-ci serait secondaire par rapport au texte. Pour moi, on se plante totalement ! Le véhicule du rap conscient doit rester celui qui est le plus étudié et le plus compétitif avec les autres véhicules, avec les autres types de rap. Il doit être le plus à la pointe ! Pour vulgariser, quand tu prétends avoir la vérité, tu ne la lances pas comme ça au visage des gens. Les gens vont avoir un goût amer de ta vérité. Ce n’est pas comme cela qu’ils vont la recevoir. Il est nécessaire de l’emballer et de la mettre dans quelque chose qui leurs parle. Si tu viens comme ça et que tu leur craches au visage, ta parole n’aura pas le but souhaité.

Pour moi, c’est une erreur de croire que le rap doit être cristallisé dans quelque chose qui ressemblerait à des sonorités des années 90’s un peu mobb-deepienne new-yorkaise. C’est fini ! L’époque est passée ! On est dans d’autres sonorités ! Il faut comprendre et se réapproprier ces sonorités avec le discours actuel. Si tenté que tu souhaites être utile pour une génération, il faut utiliser la musique que cette génération écoute. Ne va pas utiliser la musique dans laquelle les trentenaires ou les quarantenaires souhaiteraient que tu restes, dans laquelle ils fantasment le rap conscient.

Tu parles d’être « utile ». En tant qu’artiste, qu’est-ce que cela signifie pour toi ?

C’est être « borderline ». C’est aller sur le fil rouge clairement pour bousculer les gens, le public, l’auditoire. Ne pas être dans une zone de confort où je vais continuer à balancer des concepts un peu pompeux. C’est facile de jouer sa miss France, tout le monde peut le faire. Tu vas t’assurer une base de fans, tu vas continuer à vendre des disques et assurer ton modèle économique. Tu ne vas déranger personne, ne rien remettre en question, pas même toi-même. Pour moi, c’est cela être inutile, quand tu ne fais que divertir les gens. Bien que le rap se soit construit sur des vestiges du divertissement, je considère que la véritable utilité dans la sphère populaire, c’est d’aller au bout des concepts quitte à perdre des auditeurs en route. Ou alors de les perdre seulement sur une courte période pendant laquelle ils ne comprennent pas où tu veux aller précisément et qu’ils ne sachent plus les concepts que tu mets en avant ou pourquoi tu changes de musique.

« Bien que le rap se soit construit sur des vestiges du divertissement, je considère que la véritable utilité dans la sphère populaire, c’est d’aller au bout des concepts quitte à perdre des auditeurs en route. »

Si je résume, il s’agit donc pour toi de ne pas rester dans une zone de confort que tu pourrais te donner et qui t’assurerait une fan-base ?

En fait ça ne répond pas à ta question. Etre véritablement utile, c’est aller au bout des concepts, ne pas s’arrêter en chemin. Si, par exemple, tu veux parler des relations. Il faut parler des véritables relations que l’on a, pas uniquement dans le « rap game » et aller plus loin en parlant des relations entre les gens, entre les classes populaires, entre la classe moyenne et la classe supérieure. Quand un mec va te parler des relations amicales dans le rap, des trahisons, des coups de fourbes et des grandes amitiés, je vais utiliser cette histoire-là pour la dérouler sur le terrain social et populaire. C’est-à-dire aller un peu plus loin dans les concepts, car ce que l’on est en train de vivre actuellement dans le rap, c’est un micro-schéma de ce qui se passe dans les relations que l’on peut avoir dans les différentes classes sociales.

Sur cette question de l’utilité, tu dis dans « Biopic », « moi qui voulais faire du rap français une passerelle vers les grandes écoles ». Sur un cas concret qu’est celui de l’école, comment conçois-tu ton utilité ? Tu as par exemple fait une conférence à l’ESSEC, tu penses que ton discours peut toucher ce type d’école ?

Mon but n’est pas de toucher le public des grandes écoles. Mon but est d’informer ceux qui ne connaissent pas les grandes écoles qu’elles existent. C’est cela devenir une passerelle vers les grandes écoles, et en aucun cas de se faire valoir près du corps enseignant ou bien de dire que le rap est noble culturellement. Il ne s’agit pas de se faire anoblir en étant adoubé par les institutions. Ce qui m’a intéressé, c’était de participer à des dispositifs comme CapEssec qui était de préparer les jeunes issus des quartiers d’éducation prioritaire aux grandes écoles. C’est dans ce sens-là que ça m’intéresse et que je veux servir de passerelle aux grandes écoles. Ce n’est en aucun cas pour demander à des énarques de se pencher un peu plus sur ce qu’est la culture populaire, la culture des banlieues. Cela va se faire naturellement et c’est déjà en train de se faire.

Tu utilises le rap pour véhiculer tes idées, mais la forme poétique du rap implique de tordre le discours d’une certaine manière qui laisse peu la possibilité d’une argumentation. Pourquoi choisis-tu de diffuser tes idées principalement sous cette forme ?

Pour moi il s’agit du meilleur moyen aujourd’hui de diffuser tes idées quand on vient d’un milieu populaire et pour s’adresser à ce milieu populaire. Mais, et c’est certainement par là que j’aurais du commencer au lieu de tout intellectualiser, parce que j’aime ça ! C’est ce qui provoque chez moi le plus de stimulation, même si j’ai un regard assez critique sur la stimulation au niveau des idées. Ce qui est certain, c’est qu’au niveau de la musicalité, artistiquement, c’est ce qui me stimule le plus encore aujourd’hui. Maintenant, au niveau des idées, je dois me faire une raison, le rap développe de moins en moins de véritables concepts et il faut que j’aille chercher ailleurs pour cela.

« En réalité, quand j’étais adolescent, Kery James était mon guide spirituel, Oxmo Puccino était mon prof de français, AKH était mon prof d’histoire. »

Pourtant, tu rappais dans « Lecture aléatoire » une phrase que je trouve magnifique : « Sais-tu vraiment ce qu’est le rap français, pas une machine à sous mais une machine à penser ».

En 2015, c’est de moins en moins vrai malheureusement. Je ne sais pas si c’est moi qui ai grandi, et que peut-être la génération un peu plus jeune voit le rap comme quelque chose qui les émancipe. Moi aujourd’hui, pour ma propre émancipation politique, spirituelle ou militante, j’utilise de moins en moins le rap. En réalité, quand j’étais adolescent, Kery James était mon guide spirituel, Oxmo Puccino était mon professeur de français, AKH était mon prof d’histoire. Je vivais comme ça, c’était des renforts à mes guides spirituels du quotidien, à mes profs de l’école. Aujourd’hui, je me vois mal avoir des références dans le rap sur le plan de l’émancipation. Il y a encore des gens, quelques personnes, mais c’est parce que je le connais personnellement et qu’au-delà de leurs albums et de leurs discours, j’arrive à avoir de véritables discussions profondes avec eux. Mais ce n’est pas donné à tout le monde.

Je disais que tu diffusais tes idées « principalement » par le rap car tu as publié un livre avec Pascal Boniface. C’était le besoin de présenter les choses différemment qui t’as poussé à faire ce livre ?

Oui. Sans prétention, je fais partie de ceux qui ont un véritable discours. Très peu de rappeurs peuvent s’en vanter aujourd’hui dans le sens où si je vais faire un morceau qui va être un « coup de gueule », une partie du rap va rester sur ce coup de gueule et ne va pas développer des concepts et des idées sur les causes de ce coup de gueule là. Je n’ai pas un discours pour préserver ma musique et pouvoir la pratiquer dans les cadres du politiquement correct. Je le fais parce que j’ai une ligne militante et politique qui me pousse à faire ça. J’ai une vie sociale et militante qui m’oblige à avoir ce discours-là. Quand tu as un discours, de la même façon que le rap est la meilleure façon de toucher les classes populaires et les jeunes d’une manière générale, la « littérature », un bien grand mot pour un bouquin avec Pascal Boniface, peut en toucher d’autres.

Bouquin qui reste ta meilleure interview !

Je ne sais pas, peut-être que celle-ci la devancera ! (rires)

C’est du moins la réflexion que je m’étais faite en lisant le livre. C’est quand même une grosse interview !

Effectivement, on avait le temps de développer sur les concepts et de dérouler. Tout ce que j’avais développé dans mes albums depuis 2004, je voulais le rendre accessible si ça pouvait servir d’outils à d’autres dans leurs combats militants. C’est cela être une passerelle. En déclenchant des émotions, le rap peut servir à être une impulsion pour davantage d’engagements et de militantisme au quotidien, peu importe la cause. Le livre Don’t Panik servait à un autre public pour prolonger le combat qu’il y avait dans les albums.

Tu as commencé à rapper quand tu avais treize ans puisque c’est en 1998 qu’est sorti le premier Ness & Cité Par tous les moyens? Tu t’appelles d’ailleurs Global à cette époque. Proof disait dans une interview à l’abcdr que tu avais pris ton temps pour faire ton premier album, qu’ils t’ont poussé à écrire des histoires d’une certaine manière. Peux-tu revenir sur cette époque et nous dire comment tu percevais ta place dans le rap à ce moment-là ?

A dire vrai, Salsa et Proof me poussaient dans une voie qui était la voie du circuit communautaire. Je vais m’expliquer puisque le mot « communautaire » peut faire peur. Quand eux me parlaient de réseau communautaire, c’était le réseau des jeunes qui se spiritualisaient de plus en plus dans les quartiers. La communauté musulmane en premier lieu. Ils me disaient « tu as un mode de vie qui tend de plus en plus vers l’exhortation à faire le bien à travers la spiritualité ». Eux me voyaient difficilement compétitif avec le reste des rappeurs qui avaient soit un discours très porté sur la « street-crédibilité » ou sur l’engagement. Ils me voyaient difficilement compétitif là-dedans. Ca a donné mon premier album 11 Septembre, où en réalité ils ont été dépassés par la volonté d’engagement et la dimension beaucoup plus ouverte qui était les miennes.

« Cela me blesse énormément aujourd’hui quand on taxe mon discours de « communautaire » ou quand on veut me réduire à du « communautarisme » pur, car le départ de ma carrière est précisément l’inverse de cela. »

C’est pour cela que ça me blesse énormément aujourd’hui quand on taxe mon discours de « communautaire » ou quand on veut me réduire à du « communautarisme » pur, car le départ de ma carrière est précisément l’inverse de cela. C’est le refus du communautarisme, d’être classifié et de m’adresser uniquement à des convaincus. A l’époque, ma place était celle-ci, ils me disaient : « Médine, ça fait cinq-six ans que tu backes sur les tournées de Ness & Cité, il y a Bouchées Doubles qui sont les nouvelles têtes montantes, ta place n’est pas trop définie. Il y a un créneau qui peut être intéressant. Tu feras toutes les rencontres des Musulmans de France, tu iras dans les fêtes de l’Aïd, etc. pour divertir la communauté musulmane. » Ce n’était pas aussi précis mais c’est comme cela qu’eux voyaient les choses.

Moi, je l’ai refusé. Je ne l’ai pas refusé frontalement, mais quand je me suis mis à écrire, j’ai vu que ma dimension était beaucoup plus fédératrice que ce que l’on pourrait croire d’apparence. Ma démarche combat le communautarisme depuis le départ ! J’étais le petit frère, le petit backeur et dans lequel on voyait un potentiel, mais pas encore concurrentiel avec le reste du rap. L’avenir les fera mentir et aujourd’hui c’est une fierté pour moi.

Le jugement sur le rap d’une manière générale est qu’il s’agit d’une musique « communautariste ». Les gens qui n’écoutent pas de rap se disent que les rappeurs parlent de leur vie, de leur quartier et c’est tout. Ils ont du mal à comprendre qu’au-delà du quartier c’est l’universel qui est recherché. Cette recherche de l’universalité semble être importante pour toi.

Ne pas être clivant est une obsession chez moi. Quand je fais un morceau comme « Don’t Laïk », je sais très bien qu’un tel morceau va être clivant, mais je me moque d’être clivant envers ceux… [hésitation]

C’est surtout clivant pour ceux qui ne savent pas lire entre les lignes.

Exactement. Tout le piège de ma carrière depuis le début a été celui-ci : de jouer sur les symboles et les représentations, les fantasmes que l’on peut avoir du musulman, de l’immigré, des quartiers populaires. De jouer sur ces concepts là pour piéger celui qui s’arrêterait éventuellement à ces concepts et qui classifierait en catégorisant les gens. Tout le concept de mes pochettes d’albums, de mes tee-shirts provocants, de mon attitude provocante, de ma façon de rapper, c’est celui-ci. J’ai envie de dire qu’être clivant avec ce type de personnes ne me dérange pas. C’est précisément les situations que je veux provoquer. C’est ce questionnement chez la personne qui se demande s’il est en train de juger un contenu ou un contenant. J’ai réussi à le provoquer chez certaines personnes qui aujourd’hui me l’avouent.

« Tout le piège de ma carrière depuis le début a été celui-ci : de jouer sur les symboles et les représentations, les fantasmes que l’on peut avoir du musulman, de l’immigré, des quartiers populaires. »

Depuis le départ, as-tu le sentiment d’avoir conservé la même direction artistique, la même ligne et d’avoir toujours été fidèle à ce que tu avais commencé ?

Il y a peut-être des changements qui se sont opérés. Je vais être assez critique avec moi-même, sur Protest Song, à un moment j’ai eu l’impression que je perdais cette essence-là, cette utilité. J’ai eu l’impression, dans le but d’élargir l’auditoire, d’aller aux frontières de ma propre forme, de savoir et jusqu’où j’étais capable d’aller musicalement. Tout en conservant mon discours, j’ai joué avec mes propres frontières, et j’en suis heureux car c’est toujours bon de voyager et d’aller très loin dans la démarche, mais en réalité c’est peut-être là où j’ai été le moins utile et le moins efficace.

Comment perçois-tu Protest Song après coup ? La rupture avec Arabian Panther était assez violente, et Démineur semble revenir davantage sur les bases que tu avais posées avec les albums précédents.

Protest Song est l’album du compromis. C’est moi dans ma capacité à faire des compromis et à dialoguer avec un cercle plus large que mon propre cercle de départ. J’ai intégré au processus créatif de cet album des gens extérieurs : de nouveaux beatmakers, de nouveaux chanteurs, ce que je n’avais pas l’habitude de faire. Il y avait des professionnels de Because Music qui venaient conseiller. J’ai ouvert le processus créatif et ça a été une erreur. Pour moi, un projet, ça se construit avec une équipe bien définie : les conseils doivent rester des conseils. Je ne le regrette pas car je ne suis pas de ceux qui s’apitoient sur leur sort. Il n’y aurait pas eu Protest Song, il n’y aurait pas eu Démineur, et il n’y aura pas la suite, c’est-à-dire la volonté de revenir à quelque chose de plus indépendant dans les démarches, intellectuellement, artistiquement et structurellement. C’est une histoire que je ne regrette pas.

« Protest Song est l’album du compromis. […] J’ai ouvert le processus créatif et ça a été une erreur. »

Tu es rentré chez Because Music en juin 2007, puis tu as fini par partir en 2014. Qu’est-ce qui a provoqué ce changement ?

C’est la réalité des chiffres qui a rattrapé. Il y avait toute une équipe qui essayait de travailler pour me faire passer les étapes : passer de trente milles ventes sur Arabian Panther à cinquante milles ventes sur Protest Song. C’était un peu ce qui se disait dans le langage « marketing », même si jamais les choses ne se disent clairement comme cela. On dit plutôt des conseils du style : « Tu devrais tester ce genre de musique, tu devrais avoir cette démarche-là. Si tu veux dire ça, mets-le de côté quelque temps pour voir si tu peux le dire différemment. Essaye de ne pas trop être clivant. » La réalité des chiffres est que l’on se confronte au fait que je ne suis peut-être pas radiophonique, et qu’il y a un problème plus profond avec moi.

Déjà, on a la sensation d’avoir fait un album solide dans la façon d’être réalisé, Protest Song est un album bien réalisé avec de bonnes thématiques. Ce qui manque selon moi dans cet album, c’est de l’intensité. C’était du bout de la plume, et je n’ai pas enfoncé la plume dans la feuille comme tu peux le ressentir sur d’autres morceaux. C’était très métaphorique et il manquait de « direct live » (C’est un concept de Salsa : il faut dire les choses et arrêter de les conceptualiser). La réalité est qu’on a essayé de me faire rentrer dans un moule dans lequel je ne rentrerai jamais.

Derrière ce constat, je me suis dit que ce qu’ils devaient m’apporter en terme de marketing, des réseaux et de la musique en général, ils n’en avaient pas le métier. Nous, Din Records, on faisait mieux avec nos deux ou trois chefs de projets et un manager, que leur équipe de vingt-cinq personnes. On se rendait compte de nos propres compétences et on voyait un peu plus les lacunes chez les autres. On voyait que nous c’était une vocation, et que pour d’autres c’était une profession. Avant même de rentrer dans la confrontation et le litige, on s’est rendu compte qu’on ne pouvait pas travailler comme ça.

Il se trouve qu’au même moment j’ai eu des péripéties publiques, notamment chez Ardisson où on m’a reproché d’avoir fait une quenelle et d’avoir soutenu Dieudonné. Je voyais que dans le discours déjà trop politisé qui était le mien selon les oreilles de Because Music, j’étais en train de rentrer en conflit entre la vocation et la profession. Dans leur façon de réagir à mon militantisme, j’avais des réactions qui étaient : « Tu devrais moins aller dans ces questions-là. Tu te pollues trop avec ça. Pense à ta carrière ». A partir de ce moment-là, on a commencé à avoir moins de contact. Et quand il a s’agit de renouveler le contrat, Because ayant une clause leur permettant de dire « on le fait » ou « on ne le fait pas » , nous on a tout fait pour que cela ne se fasse pas car on voulait retourner en indépendant et maîtriser le processus de A à Z.

 « Je voyais que dans le discours déjà trop politisé qui était le mien selon les oreilles de Because Music, j’étais en train de rentrer en conflit entre la vocation et la profession. »

Musicalement, tu vis un petit tournant artistique orienté vers la trap puisque tu as dernièrement affirmé que la trap allait sauver le rap, qu’il s’agissait d’un coup de karcher dans une musique vieillissante, et tu y vois même un renouveau sur le plan textuel, du flow et des différents beats. Tu déclares avoir pour ambition d’initier un courant trap avec des références textuelles. Or, on voit bien que la structure textuelle du beat « trap » est nécessairement différente. Par exemple, il est difficile d’imaginer du « story-telling » sur de la trap. Vas-tu essayer de le faire ?

Ouais ! Je suis déjà en train d’essayer de le faire.

Tu penses vraiment que la trap peut accorder plus d’importance au texte ?

Pour moi, la trap est une espèce d’entonnoir. C’est un filtre. Avant de pouvoir être adapté à la trap, ton texte que tu aurais mis sur un beat classique, tu dois le mettre dans le filtre et en retenir exclusivement ce qui est laconique dans la démarche. La trap est un espèce d’épurateur et c’est en cela que j’y vois un renouveau. Des fois les rappeurs étaient un peu pompeux, on avait l’impression qu’ils étaient payés au mot ou à la ligne. Pour décrire une situation, il y avait toute une métaphore filée qui ne s’arrêtait plus sur huit mesures. Pour moi c’est chiant et tu peux faire passer une idée en une phrase.

Quand je parle de renouveau, c’est parce que ça précise les idées et le texte. On enlève le gras et on est directement dans la protéine pure ! C’est pour me réjouir ! Je suis amateur du bon mot, j’aime les humoristes Devos, Dupontel, Desproges, Dieudonné. Ce sont des gens qui maîtrisent la langue et vont réussir à exprimer un concept en une phrase.

Mais la structure que l’on pourrait croire différente par rapport aux anciennes façon de taper les beats, elle n’est pas si différente en réalité. C’est juste une question de capacité à s’adapter à cette nouvelle tendance. Les gens qui ne veulent pas me voir dans cette musique me sortent des arguments en commentaire composé pour que je n’y vienne pas. Mais la musique est tout sauf du commentaire composé, elle relève de l’émotion, de la spiritualité. Tu ne peux pas l’expliquer. Qu’est-ce qui fait que moi, qui ai un mode de vie sain, qui n’ai jamais bu et jamais fumé, qui prie cinq fois par jour depuis l’âge de treize ans, j’aime une musique de gangster comme celle-là ? Comment tu l’expliques ? Je devrais détester cette musique là selon les principes traditionnels.

Si tu fais de la trap, c’est parce que tu y trouves un certain plaisir ?

J’aime la trap. J’aime cette musique car elle a les sonorités des endroits où je vis encore actuellement. Elle vient des quartiers et je la comprends. Je la vis et la transpire cette musique. Lutter contre cette musique, la décliner et la critiquer, c’est refouler quelque chose de soi-même. Il faut l’adapter au mode de vie que l’on estime le mieux.

Tu ne penses pas que le souci en France, aujourd’hui vis-à-vis de la trap, tient au fait que ceux qui font de la trap le font au détriment du texte ? Tu sembles toi-même  constater le phénomène et t’y opposer en parlant de « renouveau sur le plan textuel ».

Moi c’est mon challenge. Je me dis que je peux réussir à faire mentir tous ceux qui pensent que la trap, ce n’est que des gogols qui font des gimmicks perpétuellement, et que ce style de musique doit rester un courant qui va passer. Il va certainement passer ce courant, mais dans son passage il va emmener tout le monde. Il va révolutionner la façon de faire du rap, la façon de dire les choses et de taper les beats pour les beatmakers, la façon de bouger pour les danseurs. Il y a une véritable révolution qui est en train de s’opérer grâce à la trap. Même si ce n’est qu’une tendance, cette tendance va laisser de grande marque dans la musique.

Quand tu vas entendre un mec rapper classiquement comme dans les années 90’s, tu vas t’emmerder. Au début tu vas peut-être trouver que ça pique et que tu ne comprends pas, que ça te renvoie à de mauvaises émotions. Mais il faut laisser le temps faire, et des gens seront les enfants de cette technique-là, qui vont avoir un autre discours. Je vois Kendrick Lamar, J-Cole et d’autres artistes comme des enfants de cette technique-là. Même si on dit qu’il y a des courants différents, qu’aujourd’hui c’est par exemple J-Cole face à Meek Mill, ce sont tous des enfants de cette sonorité.

« Je veux montrer à tous les nouveaux rappeurs qui arrivent et pensent avoir inventé le rap parce qu’ils ont découvert la trap, que nous n’avons pas choisi le rap conscient par dépit. On n’a pas choisi le discours par dépit. Enlève le discours et je vais te kicker comme t’as jamais vu. »

Quant au vocodeur, tu en penses quoi ?

On a l’impression que le vocodeur est le sceptre du diable. Le vocodeur est juste une technique. Il y a des conceptualisations qui proviennent de certains auditeurs et de la presse spécialiste qui n’ont pas lieu d’être. Vous êtes en train de mettre des barrières, alors que Kery James utilisant le vocoder aurait pu être une tuerie. Possible que Youssoupha sur de la trap aurait déchiré tout le monde. Il faut arrêter de mettre des barrières. Selon moi, la seule barrière doit être mise par l’artiste lui-même. Je m’interdis la vulgarité et l’apologie de ce qui tue la jeunesse, comme la drogue ou les armes, non pas parce que j’ai choisi un créneau mais parce que ça correspond à mon mode de vie.

Il faut arrêter de sacraliser le rap conscient. Mais c’est une remarque également valable pour le rap gangsta. Tu vas avoir un Kaaris qui va essayer de polir un peu son image en ayant des discours plus responsables ou en visitant un orphelinat, et tout le monde va monter au créneau en lui demandant ce qu’il lui arrive, en lui disant que c’est contradictoire et qu’il fait ça juste pour sa carrière. Mais on ne va quand même pas lui reprocher de faire le bien ?!

Il me semble qu’il y a un gros conservatisme du point de vue des auditeurs qui est assez ambigu : autant on n’aime pas la nouveauté, autant l’absence de nouveauté est critiquée. Finalement, on a parfois l’impression que la critique se fera quoi qu’il se passe.

C’est exactement ça. C’est pour cela que je respecte ceux qui prennent des risques et qui n’ont pas peur. C’est la raison pour laquelle je pratique régulièrement la remise en question et que je m’approprie des sonorités différentes à chaque fois. Je ne veux absolument pas contenter les gens. Je ne veux pas contenter ma base de fans. Je veux être dans le moment, dans le jeu actuel. Je veux montrer à tous les nouveaux rappeurs qui arrivent et pensent avoir inventé le rap parce qu’ils ont découvert la trap, que nous n’avons pas choisi le rap conscient par dépit. On n’a pas choisi le discours par dépit. Enlève le discours et je vais te kicker comme t’as jamais vu et tu vas rentrer chez toi en short. C’est cet esprit de compétition saine qui doit s’opérer aujourd’hui. Discours ou pas de discours, apologiste ou pas apologiste, au final, ce qu’il en reste c’est « est-ce que tu es un bon kickeur ? ». La vérité est sur le terrain, au-delà du discours. Le discours et ce que tu mets dedans est de l’ordre de ta propre responsabilité.

Même étant dans une optique de nouveauté, vas-tu conserver ces concepts qui t’ont accompagné depuis tes débuts. Je pense aux hommages au rap français comme « Lecture aléatoire » ou « Ali X » dernièrement, les sons fleuves comme « Arabospiritual » ou « Biopic », les « Besoin d’évolution » que tu as déclinés. Ce sont des concepts dans lesquels tu vas continuer à puiser ton inspiration ?

Pour moi, les thématiques qui me sont chères se retrouveront certainement dans un des albums. Maintenant, mon propre challenge est de les varier. J’essaye de faire entrer du storytelling dans de la drill, c’est périlleux mais c’est stimulant. C’est un jeu que j’adore. Même socialement parlant, dans mon mode de vie je suis à l’inverse des clichés qu’on peut avoir sur le musulman forcément anti-américain. Je suis un rappeur président d’association, j’ai un club de boxe, de boxe féminine, je suis marié à une Laotienne, j’ai une belle-famille asiatique animiste. Dans ma propre posture sociale, je suis l’antithèse de ce que l’on peut attendre du musulman traditionnel.

Maintenant, je vais le prouver au petit puriste conservateur qui ne fantasme le discours militant que dans une certaine forme, il est possible d’adapter le discours à une autre façon de rapper. Je vais montrer que c’est meilleur et plus sain pour les générations actuelles qui doivent se raccrocher à quelque chose.

« Maintenant, je vais le prouver au petit puriste conservateur qui ne fantasme le discours militant que dans une certaine forme, il est possible d’adapter le discours à une autre façon de rapper. »

Finalement, quand tu dis dans « Iceberg » : « Je suis un homme plein de contradictions », c’est que pour toi ces contradictions ne sont qu’apparentes, non-essentielles. Comment vis-tu avec ces contradictions apparentes que tu pointes d’ailleurs toi-même du doigt dans « 16 vérités » avec Sinik ?

Je les cultive. Pour moi, ce que tu vois comme étant une contradiction est en réalité un mode de vie. C’est une contradiction de ton propre postulat et de ta propre vision des choses. Mais c’est mon modèle, j’ai grandi comme cela, influencé par différents courants. Aujourd’hui il y a une catégorisation de ce que je représente dans le rap, et tout le monde est assez unanime pour penser que je serais l’incarnation du marketing du jihad. Il y a des espèces de maladresses de la part de nombreux journalistes et ma vie au quotidien les fait mentir.

Finalement, ce qu’eux appellent « contradictions », ce ne sont que la marque de la complexité d’une personne. C’est de ne pas résumer une personne à une seule étiquette qu’on pourrait lui coller. La contradiction n’est que la complexité humaine.

Cette simplification s’opère d’ailleurs même chez ceux qui se présentent comme des intellectuels…

C’est leur sport national ! Même institutionnellement parlant. J’ai une association « sport et culture ». On fait des sports de combat et on organise des événements culturels pour relier les concepts et les valeurs. Il y a un public commun et on arrive à fédérer des gens autour de ça. Quand on va voir des institutions, elles nous disent : « c’est sport ou c’est culture ? » Pour nous, c’est une passerelle. On essaye de relier les gens. Le vivre-ensemble qu’ils soulignent tout le temps est concret ! Alors là, ils nous disent : « Ah non, si ça ne rentre pas dans une case ou dans une autre, je ne vais pouvoir le faire ». Si tu n’es pas catégorisé dans une seule case ou que l’on ne te comprend pas, peu de gens iront pas au bout de ta démarche.

Concernant ton inspiration, tu la trouves chez d’autres rappeurs. Tu as des rappeurs qui te sont proches comme Kery James, Youssoupha, Orelsan et les membres de chez Din Records. Tu rappes sur « Téléphone Arabe » avec des rappeur auxquels on ne s’attendrait pas.  Tu as fais des morceaux featuring comme le remix « Invincible » de Nakk ou « Dernier MC » de Kery James avec de nombreuses figures du rap français. Ce type de son te stimule-t-il encore ?

Plus maintenant. Pendant un moment, j’étais très friand de ce genre de morceau. J’en fais moins parce qu’il y en a moins mais ce qui m’intéresse est de me reconcentrer actuellement sur ma propre démarche artistique et militante. Je veux me concentrer là-dessus et montrer jusqu’où je peux aller dans la tendance actuelle. Je sais que je peux être compétitif, j’ai les ressources, l’envie et la volonté. Je ne parle pas de chiffres ou de ventes d’albums. Mais si on juge avec les oreilles et non plus la calculette, je suis compétitif avec le reste du rap actuel, voir meilleur. Je ne suis pas complexé, je ne vais pas faire le faux modeste. Ce qui m’intéresse, c’est sur le plan de la compétitivité, et je veux provoquer la même compétitivité chez mes confrères. Ce n’est pas en mode « clash ». C’est sur le plan du kickage pur et dur : placement, technique, vélocité, choix des prods. Voilà où est mon challenge aujourd’hui, en alliant ça au militantisme !

« Si on juge avec les oreilles et non plus la calculette, je suis compétitif avec le reste du rap actuel, voir meilleur. »

Tu n’oublies pas le développement des idées.

Malheureusement il y en a de moins en moins dans le rap français. Je m’inspire beaucoup du rap américain grâce à des mecs comme Alivor, Tiers-monde, Proof qui me font découvrir des albums. Pour eux c’est automatique, pour moi c’est un effort d’aller jusqu’à ces albums, même si ça l’est de moins en moins. Je me surprends à surkiffer le rap ricain même si je ne suis pas anglophone comme certains.

As-tu, de ce fait, senti une évolution dans ton public lié à ces nouvelles inspirations ?

Oui, mon public s’est élargi un peu plus et féminisé. C’est ma constatation par rapport à Protest Song. Il y a toujours les auditeurs de la première heure qui sont là et qui ne dérogent pas à la règle. Chez Din Records on a un public fidèle qui comprend notre démarche, qui comprend nos interviews et qui a les outils nécessaires pour pouvoir comprendre. Malheureusement, ce n’est pas le cas de tout le monde puisque tout le monde ne va pas chercher à comprendre.

Puis il y a ceux qui ne m’aimaient pas et qui aujourd’hui font des campagnes de détestation contre moi. Elles s’organisent à chaque fois que je fais une sortie publique. La dernière en date était pour « La nuit du Ramadan » où j’ai fais le morceau « Du Pansheer à Harlem » vieux de dix ans. Suite à cela, j’ai eu des bobos de la blogosphère qui se sont indignés envers France 2 en disant « Comment pouvez-vous inviter un gars qui serait un raciste anti-blanc ? » Je suis un habitué de ça, mais en même temps je me nourris de ça. Le projet Démineur découle beaucoup de la polémique qu’on a pu me faire sur « Don’t laïk ».

En mon propre lynchage, j’extrapole sur le traitement médiatique qui est fait à la communauté musulmane et sur le regard que les français peuvent porter sur les classes populaires. J’extrapole tout le temps et je me dis que je suis un espèce de cobaye, et j’aime en tant que cobaye aller me confronter et voir les réactions. Je me dis que si je l’ai vécu, si j’ai réussi à argumenter et à tenir la discussion comme sur le débat de la laïcité, tout le monde peut le faire ! Je ne suis pas diplômé d’une grande école, je n’ai pas des sur-compétences par rapport à qui que ce soit. Si je peux tenir ce débat là et avoir de la dérision et du recul, tout le monde peut le faire. J’ai cette volonté de me rendre utile, et cela fait écho à ta première question, me rendre utile serait devenir un martyr de ces débats-là.

Cela fait en quelque sorte écho au début de ta carrière puisque dans « 11 Septembre » tu disais : « Ce que nous sommes est tellement fort qu’on en oublie notre amour ». Tout le développement de ta carrière qui allait suivre était déjà prévisible ?

J’ai envie de te dire que c’était calculé. Dans le débat actuel, tu entends difficilement une voix sereine avec de la nuance. Dès le départ, je sais qu’il y a ce sport national de catégoriser, cette forme de racisme. Quand tu pars avec cet handicap, tu développes d’autres compétences. Parmi les compétences que j’ai développé, c’est la dérision, l’humour noir, la satyre en inversant le blasphème. Comme j’ai fait avec « Dont’ Laïk ». Quand on me dit que « Don’t Laïk » est à charge contre les laïques, donc contre Charlie Hebdo, je dis au contraire que c’est du pur esprit « Charlie ». C’est du blasphème inversé. Quand Charlie Hebdo met le Prophète en levrette dans un magazine, il ne faut pas s’étonner qu’à l’inverse il y ait des artistes qui se revendiquent de la communauté offensée qui blasphèment de l’autre côté.

 « Quand on me dit que « Don’t Laïk » est à charge contre les laïcs, donc contre Charlie Hebdo, je dis au contraire que c’est du pur esprit « Charlie ». C’est du blasphème inversé. »

C’est ce que tu as fait, le 14 Juillet en postant la photo « Fête Nation’Hallal ». Il s’agissait en réalité d’une forme de caricature ?

Exactement.

Je suppose que tu en as conscience quand tu écris. Tu dois te dire « Cette phrase-là va faire parler ».

C’est encore plus stimulant d’écrire de cette manière-là ! Quand tu sais que ton texte est lu par les responsables de l’islamophobie grandissante, tu y vas à cœur joie. J’ai enfin réussi à devenir ce que je voulais être, être utile et toucher les bonnes personnes. Non pas pour ma propre carrière dans le but d’agrandir ma base fan en me posant comme l’ennemi de ces gens-là, comme peuvent le faire Dieudonné et Soral, mais en disant voilà ce qui est dérangeant et le vrai visage du rap subversif.

Tout le monde dit « Nique le F.N. », mais ce n’est pas subversif. « Nique le F.N. », ça n’a rien de subversif c’est la bien-pensance bobo parisienne, il n’y a rien de plus consensuel. J’aurais souhaité que Nekfeu, au moment de l’affaire de Charlie Hebdo, lorsque tout le monde est venu sur lui en lui disant : « T’avais dit qu’il fallait incendier les locaux de Charlie Hebdo », prenne la parole et traite le sujet aussi bien qu’il traite le phénomène du caucasien sur-médiatisé. Il l’a très bien fait en une phrase « Fils de pute, bien sûr que c’est plus facile pour toi quand t’es blanc » en affirmant qu’il n’avait rien à voir avec les blancs pompeux qui ont une démarche paternaliste. J’aurais souhaité qu’il ait une démarche identique concernant Charlie Hebdo, même si je comprends pourquoi il ne l’a pas fait.

« J’ai enfin réussi à devenir ce que je voulais être, être utile et toucher les bonnes personnes. »

Il s’est excusé via un post Facebook, mais si on s’en tient strictement au point de vue stratégie « marketing », c’est ce qu’il avait de mieux à faire.

Pour le débat, j’aurais voulu voir. Il ne l’a pas fait. Cela n’enlève rien à la qualité de son album ou à l’envergure de l’artiste. Mais selon moi, celui qui souhaite se sentir utile doit prendre cette responsabilité à ce moment-là.

En guise de conclusion, sur quoi est-ce que tu bosses en ce moment ?

Je prépare la tournée « Démineur Tour » en semi-remorque. Un semi-remorque de quarante tonnes plus précisément. Ce seront des concerts privés d’une soixantaine de personnes et les billets seront achetables uniquement sur le site de Din Records. On sera avec Alivor en tant que backeur mais également quelques morceaux de lui, il y aura mon gars Vanpeebs qui sera là en tant que DJ. Il y aura une vingtaine de dates. La tournée commence au Havre le 02 Septembre.

Puis t’as peut-être un petit mot de conclusion pour l’interview ?

J’encourage Le Bon Son, j’encourage votre équipe. Il est toujours important d’avoir des critiques et des avis extérieurs. Je vous mets en garde sur la peoplisation de ce métier que vous pratiquez !

Merci Médine !

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