A l’occasion d’une scène alléchante qu’il partageait avec Sentin’l, Gueule Blansh, M-Atom et Visions Sonores au Queens Kong Club de Neuchâtel, le tout organisé par Tribus Urbaines, Scylla nous a accordé une petite demi-heure pour revenir sur une carrière débutée il y a déjà une dizaine d’années. Pour ce faire, nous avons sélectionné 10 sons qui retracent son parcours, étape par étape, depuis Opak jusqu’à l’album sorti en février dernier.

1 – Coeurs à vif

Alors ça c’est une prod à Alien, c’est la période Opak, période où on a bien déliré, où on tournait un peu partout. On avait des personnalité très différentes donc voilà c’est des bons souvenirs.

Pour les conditions d’enregistrement c’était chez Alien, home-studio. Non vraiment c’est des bons souvenirs, ça évoque le côté partage avec le public, on avait déjà un public, on essayait de se tirer vers le haut. En tout cas c’est un titre que j’aime bien écouter encore maintenant.

2 – S.C.Y [Inédit, 2008]

Donc morceau clippé par NorthSiderz qui a fait aussi « BX Vibes » et « J’réclame ». C’est un morceau de présentation, où je me suis laissé aller dans la plume. Maintenant je t’avoue que quand je le revois y’a une attitude qui me dérange un peu j’étais en mode guerrier parce que voilà, j’étais arrivé comme ça dans mon délire, et ça correspond moins à ce que j’essaie de faire passer maintenant. Mais voilà c’est une page que je veux pas du tout effacer, c’est l’époque où je venais de terminer mes études et je me suis dit je vais me lancer dans la musique prendre un peu de temps pour ça. Et voilà c’est très facile de clipper un son comme ça, ça demande pas un concept de fou, on est arrivés et ça a bien tourné et ça marque le début de Scylla solo je crois, le Scylla d’après Opak.

3 – Marqué au fer bleu blanc rouge [Inédit, 2009]

Ce son-là ça m’évoque la période MySpace, à un moment c’était LA plate-forme de diffusion d’un artiste, et j’avais mis ce morceau en inédit dans ma palette de sons à découvrir. Donc moi forcément je suis belge, je viens d’un pays qui est petit, comme la Suisse d’ailleurs, qui est divisé. Donc on a des artistes chez nous, mais inévitablement on s’ouvre aussi à des artistes de l’étranger, on est bien obligé pour aller voir un peu ce qui se passe ailleurs, et moi j’ai été très fortement influencé par le rap français. Il m’a apporté beaucoup de choses, j’estime que beaucoup de choses m’ont tiré vers le haut là-dedans et c’est comme un hommage à tous ces artistes. D’ailleurs c’est aussi un prod à Alien. Donc voilà j’en ai fait un petit concept en sortant des bouts de phrases. Bon c’est à déchiffrer aussi, parce qu’il faut connaître le rap de l’époque, 98-2000. Voilà, c’est tout des messages subliminaux en hommage à tous ces gens qui m’ont marqué.

Le Bon Son : Tu as parlé de MySpace, est-ce que le passage à Facebook, Twitter change beaucoup pour un artiste ?

Bon moi je t’avoue que je suis vraiment une merde niveau internet et de la manière dont ça fonctionne, pour te dire je sais même pas comment on fait une publication sur facebook. Par contre je suis ce qui se passe, je suis les commentaires, c’est Hkar qui gère. Par contre ouais ça change si tu parles de l’arrivée d’internet de manière générale. Bon d’un côté on le sait, tu perds dans la vente de disques, bon pas nous spécialement, mais d’un autre côté ça permet d’avoir une vitrine, de pouvoir jouer justement en Suisse, d’être connu par certaine personnes ici, ailleurs même en France dans le sud, au Québec etc, ça permet de bouger. Et donc voilà c’est une arme de contre-culture et à partir du moment où tu te dis je suis conditionné par tout ce qui m’entoure et qu’il y a un système de pensée à sens unique, sur internet tu peux aller trouver des sources d’informations alternatives et te forger ta propre opinion, et je pense qu’il y a des rappeurs qui contribuent à ça aussi, donc moi je vois du positif là-dedans. Le négatif c’est plutôt… (il réfléchit) Nous par exemple quand on était jeune on écrivait, et on se disait pas qu’on allait sortir une mixtape ou qu’on allait apparaître sur scène, c’était même pas légitime qu’on soit là. Actuellement quand je vois les jeunes, même ceux qui m’entourent tu les vois directement vouloir sortir un projet, une vidéo. Ils cherchent directement la visibilité, donc y a peut-être aussi un trop plein d’image, un trop plein de tout. Donc y’a un surplus d’informations, mais si tu filtres bien ça peut être positif.

4 – Faites-nous mal qu’on se sente vivre (feat. Furax Barbarossa)

Ah ça c’est un morceau dont j’entends beaucoup parler, c’est un délire limite sadomasochiste voilà on va dire ce qui est (rires). Si c’est plutôt de la collaboration qu’il faut parler, c’est une collaboration très particulière avec Furax. Pour la petite histoire c’était l’époque des MySpace, et moi j’avais vu que L’Hexaler avait fait un son avec un certain Furax (« Les Playoffs », ndlr) donc je l’avais vu de loin. Un soir j’étais chez Lams (son backeur) et en fait, moi j’avais jamais téléchargé un album de ma vie, et donc Lams me dit « bah regarde de temps en temps va jeter un œil« . Et donc j’avais vu la pochette de ce type qui avait fait un feat avec L’Hexal, j’avais écouté un peu l’album vu que j’avais rien à faire ce soir-là et j’avais pris certaines gifles. Je me suis dit, et ça je fais jamais, je vais aller lâcher un commentaire à ce type parce qu’il le mérite. Et au moment où je vais sur mon MySpace, qu’est-ce que je vois ? Je vois un message de lui qui me dit « ah j’ai écouté, je kiffe« , et d’ailleurs lui c’est pas non plus le genre à faire ça. Donc je lui dit « écoute, si tu viens ici un de ces quatre on kick un truc ensemble« .

Et donc voilà un mois, un mois et demi après il était là, et on a kické ensemble « Cherche », le premier son qui est sur Thermocline. Et en même temps je lui dis « bah tu sais quoi, j’ai une instru là« , j’ai vite pensé à un thème je sais pas pourquoi j’avais cette phrase, « Faites-nous mal qu’on se sente vivre », lui ça lui a parlé et on a kické ce son deux jours plus tard je pense. Voilà, c’est très spontané quoi. C’est le genre de rencontre que je qualifie pas de hasardeuse, c’est une rencontre importante, d’ailleurs j’ai continué à faire des sons avec lui sur nos projets respectifs, on était en concert y’a une semaine à Toulouse (nous sommes le 2 novembre, ndlr), pour moi c’est familial, y’a que du positif et pour moi c’est un putain de MC.

5 – Enveloppes clandestines [Thermocline, 2011]

Ah ok (il sourit). Alors c’est le genre de morceau que j’estime être incompris, parce qu’il est passé un peu inaperçu. Et c’est un morceau que je voulais mettre dans Abysses parce qu’il me tient à coeur, vraiment. Mais j’ai l’impression que ceux qui l’ont aimé, l’aiment particulièrement, mais la plupart sont passés à côté. Ce qui n’est pas du tout grave en soi. C’est le genre d’atmosphère qui me parle beaucoup, tu vois j’écoute à peine quelques notes je suis déjà dans une atmosphère spéciale. Et ce concept d’enveloppe clandestine, c’est quand t’es dans un monde où tu trouves ta place nulle part en fait. Donc t’es une sorte de corps, avec un âme à l’intérieur de ce corps qui erre et qui essaie de trouver sa place, donc t’es une enveloppe clandestine constante entre tes voyages, les gens que tu rencontres, tout est éphémère, ça disparaît, ça réapparaît et toi tu évolues dans tout ça le temps d’une vie que tu quittes, et Dieu sait ce qui se passe après donc voilà. C’est un son très particulier pour moi, vraiment. Mais voilà peut-être un peu trop sombre pour beaucoup de monde (rires).

6 – … [B’Side, 2011]

Ça c’est une prod de Jay-z et Ne-Yo (« Minority report », ndlr), je pose rarement sur des Faces B, mais ça c’en est une que je surkiffe. C’était pour une compil GiveMe5 (B’Side, ndlr), et effectivement c’est encore une fois un texte, ça m’arrive souvent, sur lequel je pars, je sais pas où je vais aboutir. Et finalement j’avais lâché trois petits points et je suis resté dessus de A à Z. C’est un peu le concept de « Plume originelle » en fait, c’est-à-dire tu laisses aller ta plume, tu calcules pas, tu intellectualises pas, et c’est un concept qui vient spontanément.

7 – Plume originelle

C’est un son que j’ai écrit d’une traite, sur une prod à Alien encore une fois, j’écris beaucoup d’une traite sur les prods à Alien décidément (rires), mais il en fait plus c’est un fainéant. Donc quand tu commences à écrire, comme je te disais au départ nous on cherchait rien. On écrivait même après quelques années, si on était pas invités sur scène ou à poser sur une mixtape on trouvait ça tout à fait normal. J’ai écrit je sais pas combien de morceaux sans jamais vouloir les publier. Je faisais ça pour moi parce que j’en avais besoin. Et avec le temps quand tu commences à avoir un public etc., chaque morceau que tu écris tu te dis à chaque fois « bon c’est pour mon projet, donc il faut que j’ai un concept… », donc tu intellectualises beaucoup, tu commences à découvrir des techniques, les multi-syllabiques etc. T’es en train de les appliquer mais à la fin tu risques de te perdre dans une technique qui devient automatique. Par exemple moi quand je commence à écrire, même au bout d’un 4 mesures, je me dis « ok, ça sera quoi le fil conducteur ? », et y’a des moment en fait, où j’aimerais bien ne plus me poser ces questions de technique ou de thème, et de me laisser aller.

Et c’est un peu ça, cette plume originelle que tu perds au fil du temps, et finalement quand je réécoute des trucs de l’époque que j’ai jamais sortis, j’aimerais bien encore maintenant pouvoir certains trucs comme ça, je l’ai eue sur « Logique d’une contradiction » aussi, voilà je pars et je me laisse aller. Et j’essaie de la retrouver mais c’est pas facile, vraiment pas. Et donc je m’invite moi, et j’invite les gens de manière générale à rester figé sur cette plume originelle et ne pas être là pour des considérations financières. Pour moi un vrai artiste il est là même si y’a pas de cash, enfin il en faut un minimum, mais faut pas que ça soit un des critères sur lesquels il base sa musique, et la notoriété non plus. Ça doit venir de lui et du plus profond de lui-même. Et ça c’est ce que j’appelle la plume originelle, qui correspond à un et un seul MC. Et c’est ça qui le différencie de tous les autres. Et chacun a sa plume originelle.

8 – La logique d’une contradiction

C’est aussi un morceau qui, je pensais, allait passer inaperçu d’ailleurs je le dis. Je l’ai écrit d’une traite, prod d’Alien. C’est un morceau, d’ailleurs je conclus là-dessus en disant que personne va le comprendre, moi-même quand je le réécoute après je me dis tiens, cette idée-là m’est venue ? Mais voilà encore une fois c’est un morceau qui me tient vraiment à coeur parce qu’il a un cachet que j’ai pas sur les autres titres, il se démarque pour moi des autres titres. Même si je pense que chaque titre a sa manière de se démarquer, mais celui-là, comme j’en ponds pas tout le temps des pareils bah il me tient particulièrement à coeur. C’est un morceau que j’ai vraiment envie de clipper, et j’aimerais bien en faire plus comme ça. Mais en même temps je pense qu’il en fallait qu’un sur l’album. C’est une expérience en fait, c’est vraiment expérimental et j’aimerais plus souvent récidiver ces expériences et avoir des concepts comme ça, improvisés, qui paraissent être sans queue ni tête, mais en fait y’a vraiment un sens. Donc je suis parti sur un ensemble de contradictions pour terminer en disant que finalement la vie c’est comme ça en fait. Y’a que des contradictions. C’est un des morceaux où je me suis le plus livré, puisque c’est en roue libre, mais c’est là où les gens vont se dirent mais il et bizarre et ils vont pas comprendre, et c’est là qu’est la logique d’une contradiction. Nos vies à tous ne répondent qu’à la logique d’une contradiction.

Il y’aura donc d’autres clips à venir, extraits d’Abysses ?

Ah j’aimerais bien ouais ! Bon maintenant je parle, c’est rien que des paroles mais là y’en a un qui est fini, on a la maquette déjà ici c’est « Rien à remplacer » qui va sortir dans très peu de temps. Sinon j’ai d’autres idées en tête, je vais pas lâcher des trucs comme ça mais j’ai d’autres idées en tête. J’ai mis du temps à faire cet album, pour moi il a une couleur, j’en suis satisfait donc j’ai envie de l’illustrer et j’ai envie aussi de partir dans l’expérimental d’un point de vue visuel.

Ton album est défini par son homogénéité et sa couleur, pourtant tu n’as pratiquement travaillé qu’avec des beatmakers différents, c’est aussi un peu la logique d’une contradiction, non ?

Oui, mais selon moi tous restent dans la même couleur, et j’avais toute une palette de sons, j’en ai encore plein que j’ai jamais sorti et que j’ai volontairement sorti de l’album parce que pour moi ils rentraient pas dans la couleur. Alors que j’aurais peut-être pu faire quelque chose de plus efficace, c’est-à-dire des morceaux techniques, bien lourds où ça kick. Mais c’est très subjectif finalement. Je trouvais qu’ils rentraient pas dans le truc. Quitte à perdre des sons qui auraient peut-être bien fonctionné en concert. Mais moi sur les prods qui m’inspirent y’en a 6 mélancoliques sur 7 (rires), c’est comme ça.

9 – La sagesse d’un fou (feat. Saké)

Bah ça c’est ma première vraie collaboration avec Saké (non en fait, il y’a eu « Suis-je en train de gâcher ma vie », « Chiens sales », « Où voulais-tu qu’on en arrive », ndlr). Je sais pas si c’était la première collaboration française mais en tout cas c’est le premier à être devenu un vrai pote dans la vie, et qu’on a continué à côtoyer quand on venait sur Paris, qui vient à nos concerts, qui apparaît sur mes projets et moi sur les siens. C’est vraiment devenu familial, comme pour Furax d’ailleurs, mais plus ancien que Furax. Donc pour moi cette collaboration devait être dedans c’est un frangin. Donc en fait Saké m’a envoyé ce couplet. Au début moi je voulais partir sur un thème, lui il m’a fait « c’est bon j’y vais » et il est parti là-dessus et moi ça m’a inspiré « La sagesse d’un fou » derrière. D’ailleurs quand tu regardes le morceau le couplet de Saké ressemble presque à une introduction, tu vois genre « j’suis en train de devenir fou » et moi le concept de la folie ça m’a toujours intéressé, quand je vois quelqu’un en train de parler tout seul par exemple dans la rue je me dis c’est peut-être moi qui suis fou en fait. La norme c’est pas forcément ce qui est mieux. Et je pense que dans pas mal de fous tu dois avoir un potentiel de sagesse, si tu vas discuter avec des gens qui te paraissent débiles et qu’ils te racontent des trucs qui peuvent te retourner la tête et qui peuvent facilement te remettre en question. Et j’essaie d’illustrer ça dans ce morceau.

10 – Douleurs muettes

Ah ok. Donc ouais encore une fois c’est un morceau qui me tient vraiment à coeur, mais j’ai hésité à le mettre sur l’album parce que putain, là on rentre vraiment dans le personnel. Et je me suis dit que le « je » que j’utilisais n’était pas forcément un « je » égoïste, mais plutôt qui peut être conjugué au pluriel. Pas mal de gens peuvent se retrouver dans ce genre de situation. Et j’ai beaucoup de monde qui me dit « je ressens ça ». Ce qui me fait plaisir dans l’album Abysses c’est que j’ai pas de retour de gens qui me disent « moi aussi je souffre » en glorifiant leur souffrance. Mais plutôt qui me disent « moi aussi je souffre, et je veux me servir de ma souffrance pour aller plus loin » et ça des gens qui me disent que je les ai tiré vers le haut, finalement c’est ça mon but. Qu’on se tire chacun mutuellement vers le haut. Morceau très difficile à interpréter sur scène mais que je vous ferai ce soir (il l’a fait, ndlr) et que je fais tout le temps, mais j’ai toujours du mal à interpréter parce qu’il faut que je me mette dans une bull et un état d’esprit bien particulier. Mais voilà, c’est pas le genre de son que, quand je veux faire écouter un morceau à moi à des gens, je vais mettre et rester à côté, pendant que je suis en train de dire ça, ils vont me prendre pour un suicidaire tu vois ? (rires), alors que pas du tout justement. Je le dis d’ailleurs à la fin, je suis pas quelqu’un qui aime beaucoup parler de mes problèmes de toute façon, et je t’avoue que bien souvent, les seules fois où je me suis livré j’ai pas eu le retour que j’attendais donc j’ai beaucoup enfoui en moi, bon après le rap ça a aussi été une manière d’extérioriser.

Mais bon, chacun souffre et c’est impossible de mettre des mots exacts sur ta souffrance. Tu crois toujours que tu souffres plus que les autres, parce que tu le ressens d’une certaine manière, bah forcément les autres le ressentent pas de la même manière mais le ressentent tout aussi intensément, voire plus, donc tu te sens seul, mais dans cette solitude y’a une universalité totale. Là où on croit qu’on est tout seul, et ça c’est le morceau « Répondez-moi », mais tu sais qu’au final pas. Et là tu te rends compte qu’on passe chacun seuls comme des atomes, on se regarde même pas, on a l’impression de chacun souffrir à sa manière, mais si on partageait plus on se rendrait vite compte qu’on a tous les même souffrances. Voilà, ça c’est un des morceaux qui illustrent cette problématique du « je » universel dans ses souffrances ses joies, sa quête d’élévation et les drames qu’il traverse, voilà le point commun.

Scylla - Abysses - Le Bon Son

Photo : L’Antiquaire

Lire aussi : Scylla – l’interview « Abysses »

Album Abysses disponible depuis le 18 février. lien iTunes / lien Fnac

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