Par Xavier Stern

Nakk et ses “Surnakkurel”, Swift Guad et son “Enfant soldat”, Rockin’Squat et son “Etat assassine”, 10vers et son “Harraga”, “De l’argent de poche et une carte de bus” de Mysa, les trames mafieuses d’Oxmo Puccino, les “Croisades” de Furax ou encore la “Télé-réalité” de Pejmaxx, et la liste est très loin d’être exhaustive, tous se sont essayés avec plus ou moins de réussite au story-telling. Mais celui qui en a fait son leitmotiv et l’a exploité tout au long de sa carrière est un Havrais, répondant au nom de Medine Zaouiche, ou plus simplement Medine. Ses plus grands faits d’arme dans la matière sont par exemple le tragique “Boulevard Vincent Auriol”, le terrible “R.E.R. D” mais aussi est surtout, la bouleversante série d’Enfants du destin qu’il écoule depuis son premier album. De Sou-Han à Daoud en passant par David, Petit Cheval et Kounta Kinté, c’est à travers les yeux de différents enfants que sont passés au crible les drames de l’humanité tels que la guerre du Viêt-Nam, le conflit Israélo-Palestinien, la colonisation de l’Amérique et la traite négrière. Nous allons revenir dessus en tentant de dresser un parallèle avec l’évolution stylistique de Medine, album après album.

Tout d’abord 11 Septembre, récit du 11ème jour. Pour son premier album solo, Medine ne fait pas les choses à moitié, il les fait même à double en exposant sur cet album les deux premiers épisodes de sa saga. On commence par Sou-Han, l’histoire d’un jeune vietnamien qui pour venger son père tué au combat, fait exploser une bombe dans un bordel pour soldats américains. Le deuxième volet est plus actuel. Plus complexe aussi. Il raconte l’histoire de David, un jeune Israélien dont les parents sont soldats du Tsahal. Ces derniers sur le point de partir pour le Mossad, lui n’est pas convaincu par cette guerre et s’en va en faire part à ses parents, mais sera victime d’un attentat-suicide sur le chemin. Stylistiquement, c’est le Medine du début, beaucoup plus porté sur le message que sur l’écriture. Une écriture très incisive, et un flow presque agressif, une voix très rauque qui colle parfaitement au reste. Assemblez le tout et vous obtiendrez la réponse à la question « Pourquoi cette fin ? ». Medine n’est pas là pour faire de sentiments, il faut choquer, agresser l’auditeur pour le faire prendre conscience de la réalité. On n’est pas dans un conte de fée. Si l’on écoute attentivement, Medine se contente de relater les faits et ne porte pas de jugements, il laisse ce loisir à l’auditeur. Pour faire un parallèle à l’album, on peut voir la même chose que dans l’interlude « 1 minute de… ». De quoi ? C’est à l’auditeur de mettre le terme qui convient.

Passons au chapitre suivant. L’album Jihad, le plus grand combat est contre soi-même, sorti seulement un an après son prédécesseur. Cette fois et comme sur les albums suivants, un seul Enfant du destin sera mis à l’honneur. On parle cette fois de Petit Cheval, indien d’Amérique témoin de la destruction de son village et des moult crimes horribles commis sur ses congénères qui part venger son peuple avant de connaître une fin tragique. Quant à l’album lui-même, force est de constater que le protagoniste n’a rien perdu de sa verve, tout en progressant considérablement au niveau de la plume. A tel point que l’Enfant du destin est une sorte de concentré de toute la rage contenue dans le reste de l’opus. Comme un exutoire. Car oui, Medine semble plus apaisé, tentant même des sons plus légers (par rapport au reste, ils ne sont pas pour autant faciles) tels que “Victory”. Plus positif aussi comme dans “Combat de femmes” ou “Besoin de résolution”. Ce calme lui permet également de tenir l’auditeur en haleine durant les 7 minutes de “Du Panjshir à Harlem”. Mais l’Enfant du destin n’est pas le seul morceau aux teintes de 11 septembre. On peut citer le fantastique “Poussière de guerre” avec le non moins fantastique Lino (sacré duo !). Un album plus accessible et plus complet. Un Enfant du destin plus accessible également, car si les violences de la guerre du Viêt-Nam ou du conflit Israélo-Palestinien ne sont pas forcément connues de tous, celles de la colonisation de l’Amérique l’est beaucoup plus. Le scénario est également plus simple, plus manichéen que chez Sou-Han et surtout que chez David.

Arrive 2008, et le troisième album de Medine. Cette fois l’Enfant du destin raconte l’histoire de Kunta Kinté, d’après “Racines” d’Alex Haley. Autrement dit, un jeune africain au 18ème siècle capturé par des esclavagistes, et tentant sans succès une mutinerie sur le bateau. Stylistiquement pas de révolution, si ce n’est une continuelle amélioration de l’écriture. On peut aussi citer la propension à s’orienter vers les morceaux de plus en plus longs, ainsi que des thèmes plus variés, même si la thématique “Arabian Panthers” domine globalement le reste. La spontanéité de 11 septembre semble s’être perdue au profit d’une documentation plus poussée et plus précise.

Puis il faudra attendre 5 ans avant de voir venir Protest Song, album pourtant annoncé dès l’outro du précédent opus. Entre temps, Medine n’aura pourtant pas chômé avec le deuxième volume de Table d’écoute qui visait à mettre en avant les soldats de l’ombre du label DIN Record Brav’, Tiers Monde et Koto, mais aussi un EP avant l’album, Made In  sorti en 2012. L’Enfant du destin de Protest Song s’appelle Daoud et est Palestinien. Il fait écho à David, présent sur 11 Septembre, en effet Daoud n’est autre que l’auteur de l’attentat-suicide dans le bus. Comme pour boucler la boucle. Peut-être pour retoucher un public qu’il avait perdu avec les années. Daoud est également le premier Enfant du destin raconté à la 1ère personne, c’est probablement un sujet qui le touche énormément. Ça se sent aussi dans la voix. Une voix passée de « de moins en moins rauque » à « plus rauque du tout ». Medine a définitivement perdu son agressivité des débuts pour un plus grand calme, une écriture toujours aussi soignée. Cette fois on sent vraiment son évolution à travers l’Enfant du destin.

Pour conclure, je dirais que le renouvellement de Medine ne peut pas toujours s’entendre à travers les Enfants du destin, ils sont parfois aux antipodes de l’ambiance de l’album (comme dans Jihad). On peut aussi noter que même si ce n’est pas fait très explicitement, Medine a toujours su innover et a connu une constante amélioration de la plume au long de sa carrière, multipliant de plus en plus allégories et métaphores. Et surtout, malgré les critiques, il n’a jamais changé le fond, et toujours su garder sa ligne directrice.

Discographie de Medine (albums) :

2004 : 11 septembre, récit du 11ème jour

2005 : Jihad, le plus grand des combats est contre soi-même

2008 : Arabian Panther

2013 : Protest Song

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