Toan : l’interview

Le Bon Son a rencontré Toan : rappeur et beatmaker, mais avant tout passionné de hip hop depuis plus de 15 ans.

Toan revient sur ses débuts, ses influences, ses projets, ainsi que sur son métier de psychologue et ses ateliers de « rap thérapie ». Entretien avec un vrai passionné au parcours atypique.

Le Bon Son : Salut Toan, présente-toi : 

Toan, 26 ans, de Marseillette (11), psychologue, rappeur, installé à Paris depuis 2 ans.

Est-ce que tu peux nous faire un récapitulatif des trucs que t'as sorti ou de tes participations ?

J’ai fait ma première apparition sur disque en tant que beatboxer sur un album live d’Olivia Ruiz. J’ai ensuite participé à plusieurs mixtapes, la ligue des mc’s extraordinaires en 2008, la ligue des mc’s révolutionnaires en 2009, projet d’un gars de chez moi Cèd’, et puis j’ai posé pour un freestyle avec Dany Dan et d’autres mc's sur la mixtape « l’entracte » de Dernier Pro en 2009, et enfin sur le projet Vincha « Vide son sac » sorti la même année. Je suis ensuite parti pour quelques temps au Burkina Faso où j’ai produit une compilation « Du hip hop au Sahel » réunissant des rappeurs, slameurs et conteurs du Burkina Faso sur des prods à moi et d’amis beatmakers. Un album enregistré avec un studio mobile que je posais chez différents amis là-bas, réunissant des artistes que je croisais sur la route, dans des scènes open mic, des concerts slams… L’année d’après, le concept du projet « du hip hop au Sahel » qui n’était pas encore mixé, a plu à une major, et on a pu sortir un mini-album réunissant des rappeurs burkinabé et des musiciens traditionnels mandingues : « Au pays des hommes intègres ». Cette fois-ci artillerie lourde, on a pu travaillé dans des conditions plus professionnelles, avec un studio à notre disposition à Paris et à Ouagadougou, et une équipe a réalisé un documentaire tiré de l’enregistrement. Les prods de ce 5 titres, faites par Dernier Pro et moi naviguent entre hiphop boom-bap, très breakbeat bien crade, sur lesquels on a fait jouer des très grands musiciens maliens et burkinabé : balafon, kora, flûte peul, percussionnistes… Je pose sur la plupart des morceaux de l’album en featuring avec des mc’s de Ouaga : Négroides, Faso Kombat, Taama j, Smockey, Obscur Jaffar. Et en 2o1o j'ai fait un duo avec le chanteur Kiko sur son album « Une heure ou deux ».

Comment en es-tu venu à faire du rap ? 

A l’époque en Languedoc, le rap était pas encore ce qui tournait le plus dans les autoradios cassette des Super 5. Quand j’avais 10 ans par là, je suis tombé par hasard sur un prospectus de Kool n’Radikal où on pouvait commander des mixtapes de rap par correspondance.  Un peu au hasard au début, j’ai commandé deux trois cassettes et les achats sont devenus de plus en plus frénétiques, ensuite club dial est arrivé et je pouvais commander des cds que je recopiais sur k7 et renvoyais pour en commander d’autres. Je me suis fait une belle collection comme ça et j'arrivais à être à peu près à la page des sorties parisiennes. C’est comme ça que je suis tombé la dedans, et à cette époque sont arrivés tour à tour les ombre et lumière, conçu pour durer, le fond et la forme, l’homicide volontaire, qu’est ce qui fait marcher les sages… Ce n’était forcément plus possible de décrocher. La vpc et le satisfait/remboursé ont vraiment fait ma culture hiphop quand j’y pense. Le rap de manière active, j’y suis venu par dernier pro qui habitait à Paris et passait les vacances dans mon village, j’avais 12 ans lui la vingtaine et avait tout un possee comme on disait à l’époque, ils rappaient, tagguaient, écrivaient des textes, j’ai voulu faire pareil et j’ai donc écrit mon premier texte. C’était sur l’instru de 11’30 contre les lois racistes je crois.

Quelles sont tes influences, et tes sources d'inspiration ?

J’écoute beaucoup de sons différents, je passe mon temps à chiner des 33trs sur  discogs ou les marchés, j’écoute beaucoup de hiphop us funk jazz, de la chanson française, beaucoup de musique groove sud américaine ou africaine des années 70, des fanfares tziganes.. Dans l’écriture, « métèque et mat » d’Akhenaton et « entre deux mondes » de Rocca, m’ont définivement influencé. J’aime énormément Buck 65 aussi, le côté introspectif et assumé des textes, le côté expérimental et très musical des instrus.

On sent un gros travail d'écriture dans tes textes, comment t'y prends-tu ? 

Je suis assez perfectionniste, et quand j’aborde un thème j’essaie de l’épuiser vraiment, j’ai besoin que le texte que j’écris remballe un truc qui me préoccupe et m’apprenne des choses sur moi, un peu en mode écriture automatique. Pour ça que je mets dix plombes à sortir mon premier album d’ailleurs. Je suis incapable d’écrire sans instru, du coup je ne me reconnais pas trop dans l’esprit freestyle où les gonzes posent un 16 mesures sur n’importe quelle instru. Je vois le morceau de rap comme un tout qu’on peut difficilement diviser, comme une chanson en somme. Mes textes sont en général tournés vers moi, j’ai un côté assez narcissique mais que j’essaie d’orienter dans l’idée qu’un thème singulier, strictement personnel, puisse parler à d’autres et toucher l’universel. C’est ce qui m’a fait aimer le rap et ce qui m’a fait du bien dans cette musique. Je pense à des morceaux comme « Pousse au milieu des cactus » ou « La Cosca » d’Akhenaton, « L’étranger » de Less du Neuf ou « Blessé dans mon ego » d’Ekoué.

Et côté prods (qu'on sent influencées par les belles années du rap français) , comment ça se passe, c'est toi qui t'en occupes ou, t'as un ou plusieurs producteurs attitrés ?

J’ai commencé par faire mes prods, et je le fais encore mais en faisant composer des amis musiciens sur des breakbeats ou des samples que je découpe, mais je n’ai pas la patience, et le côté technique du son m’emmerde vraiment. Pour mon premier album en travaux depuis un an et demi, c’est Vincha qui s’occupe de la plupart des instrus, Mox, un musicien multi-instrumentiste compose aussi pas mal pour ça et Dernier Pro également. Je dois aussi travailler avec deux groupes d’amis les Traio Romano et la Varda, mais on a pas encore pris le temps. J’aime le côté très samplé, découpé, hypnotique d’une même boucle sur 48 mesures, mais sur lesquels il y a une évolution, des ponts, un instrument solo. J’aime beaucoup la façon de composer de 20syl, avec un son très mpc et un grain vintage, organique d’instruments acoustiques. Si des beatmakers lisent cette interview d’ailleurs n’hésitez pas à proposer des trucs. L’album de Rocé identité en crescendo est pour moi une référence également, tant au niveau des prods que du texte.

Parle-nous un peu de ton travail et de la façon dont tu l'articules avec le rap :

Je suis psychologue et président d’une association de solidarité interculturelle : Lutt’opie. Le projet « au pays des hommes intègres » s’est fait dans le cadre de l’association et a permis de financer des projets de construction d’école, des concerts hiphop/slam. Dans mon boulot de psychologue je mets en place des ateliers de rap thérapie où j’utilise l’écriture et l’expression rap pour que les patients verbalisent, élaborent et dépassent des situations traumatiques. J’ai mis en place ces ateliers art-thérapiques en France dans des centres d’accueil pour demandeurs d’asile, ou à l’étranger pour des ONG, en Haïti notamment. Au delà du traditionnel « l’écriture c’est ma thérapie » qu’on entend chez beaucoup de rappeurs, et qui reste vrai par ailleurs, je pense qu’une réelle prise en charge de psychologie clinique qui utilise le média rap dans des consultations peut amener de grands résultats, notamment chez des adolescents et dans le cas de problématiques identitaires.

C'est quoi la suite pour toi ? 

La suite, c’est d’arriver à combiner mon boulot de psy qui me prend beaucoup de temps avec la sortie d’un album, j’ai des maquettes qui prennent la poussière depuis beaucoup trop longtemps.

Liens : album en téléchargement ici : www.fasoburkina.com

Cet article a été publié sur un autre blog dans un premier temps. Après s'être ravisé l'auteur a préféré le publier sur Le Bon Son.

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