2020, le bilan rap français

A l’instar de 2019, pas de grand vote autour d’une sélection de dix morceaux cette année non plus, mais un bilan par rédacteur, reflétant davantage les goûts de chacun, organisé autour de cinq catégories : un album, un morceau, un beatmaker, un oubli… et un couplet, qui remplacera cette année la catégorie « concert », pandémie mondiale oblige.

Jérémy

L’album : Lalcko – Bags

Bags est l’album qu’on ne savait pas qu’on attendait. On croyait Lalcko quasi-disparu du monde de la musique, se cantonnant à la publication de quelques inédits, puis il est revenu avec un riche et long album, qui peut avoir l’air opaque sur les premières écoutes, mais qui révèle peu à peu ses trouvailles textuelles. Lalcko n’y manie pas la punchline tape à l’œil et superficielle, mais la phrase choc, celle qui reste en tête, qui accompagne l’auditeur dans son quotidien sans qu’il le remarque. On parle souvent du rappeur pour son discours, l’originalité de son écriture, tantôt crue, tantôt allégorique, mais l’on souligne rarement la manière dont il parvient à faire passer ses idées et ses émotions. Sur Bags, il brille particulièrement dans l’interprétation, voire dans le silence. Il sait toujours quand forcer son intonation pour marquer le coup, quand laisser un espace pour laisser son image s’imprimer, ce qui fait que son flow, au-delà des questions de technicité pure, est avant tout guidé par l’efficacité avec laquelle il peut parvenir à transmettre ce qu’il désire. Ajoutons à cela qu’il a à nouveau fait d’excellents choix de production, ce qui a par le passé permis à sa musique de voyager sans encombre dans le temps. Lalcko pense au temps long, thème disséminé dans ses textes et dans sa vie, et le prouve une nouvelle fois avec cet album conçu pour durer.

Le son : LK de l’Hôtel Moscou & Frencizzle – « Elephant and castle »

Voyage temporel et physique, ce morceau de LK de l’Hôtel Moscou est teinté d’une délicieuse nostalgie. La production pianotée se veut minimaliste, la mélodie de son refrain aérien fait mouche, et le texte parvient magnifiquement à faire passer la sensation du temps qui a passé, des vies qui ont bifurquées, au travers de la description des changements opérés dans une rue. Un vrai tube oublié.

Le beatmaker : Dioscures & Laylow

Dioscures et Laylow (notamment sous son alias Mr. Anderson) ont construit l’album de rap français avec l’univers le plus original cette année. Plus que de production, on peut parler de sound design, tant Trinity tire vers le cinéma ou le livre audio. Une ambiance immersive tenue de bout en bout.

Le couplet : Infinit & Alpha Wann – Cigarette 2 haine (deuxième couplet)

Ce couplet en passe-passe fait la part belle à la performance. Deux des rappeurs les plus pointus du moment s’échangent le micro avec aisance. Il y a là l’esprit de compétition propre à l’exercice, et la complicité d’un duo qui s’affirme de plus en plus comme naturel et complémentaire, à la Gattuso-Pirlo. On pourrait écouter ces deux-là pendant des heures sans même demander de refrains.

L’oubli : Riski – Piscines

Après un album marquant paru en 2014, Riski est peu à peu tombé dans l’anonymat. Pourtant, la succession d’EP qu’il a sorti chez Bad Cop Bad Cop regorge de pépites, et Piscines n’y fait pas exception. Comme souvent chez le rappeur, chaque titre a son petit univers propre, chaque ligne ramène à un évènement personnel ou une référence particulière, ce qui rend sa musique intéressante à disséquer, et qui pousse l’auditeur à faire des liens entre telle ou telle phase, tel ou tel morceau. Ce nouvel EP fait une nouvelle fois part à la mélancolie, même si quelques touches d’espoir y sont disséminées (« C’est pas trop tard pour moi, j’ai de l’espoir pour moi« ). Riski a toujours ce petit don mélodique qui lui permet de trouver des refrains surprenants et efficaces, avec ou sans autotune, et qui s’adaptent parfaitement aux productions à la fois riches et paisibles de Lartizan et Fabio Pastor. En bref, Piscines, qui a eu la délicate ironie de sortir un 26 janvier, est un parfait EP pour plonger dans une petite grisaille mentale au bord de l’eau. Et pour apprendre à se jouer des paradoxes.

Antoine

L’album : Ul’Team Atom – Mauvais présage

Finalement, l’année s’achève avec de plus gros kifs sous formes d’EP que d’albums, qu’il s’agisse de La Gale, Swing, Buds, Karlito ou Furax Barbarossa pour ne citer qu’eux. Mais un album, très dense mais trop discret, valait l’écoute attentionnée et aurait dû marquer plus les mémoires mises en veille par ce douloureux confinement. De retour sur disque en 2019 le temps d’un projet commun avec ATK, Prestige, Ul’Team Atom n’a pas tardé à enchaîner avec un nouvel opus intitulé Mauvais présage. Sorti en deux temps, une première partie au printemps et une à l’été, il nous a offert un appréciable renouveau du rap à thème, un échantillon sérieux de ce qu’est capable de produire le rap français quand il se creuse la tête. L’envie commune de collaborer avec le beatmaker Mani Deïz a donné naissance à quatorze titres d’une rare qualité cette année, où les deux featurings réussis (Swift Guad et Rocé) ajoutaient une vraie plus-value, cohérente, à un projet bien équilibré. Morceaux à quatre, à deux ou à trois si nécessaire, on ne se lasse pas de réécouter des titres phares (« Costume blanc », « Mauvais présage », « Défiguré », « Le chant du signe ») et des couplets clefs du groupe des Ulis. Et en parlant de chansons importantes, il en est une dont la force du symbole ne pouvait mieux illustrer 2020 : “L’entonnoir” est un brillant pamphlet s’attaquant aux violences policières, sorti avant l’affaire George Floyd aux Etats-Unis… et l’affaire Michel Zecler en France. Un épuisant combat mené par Reeno, Grodash, Fik’s Niavo et Templar comme celui de redonner du sens à une musique fondamentale pour l’éveil des esprits.

Le son : Primero – Promenades

Conceptualiser la musique demande du temps, de la réflexion, des moyens et des idées. Un défi permanent pour le label Labrique qui réussit année après année à présenter des titres et des clips remarquables de travail, et dont l’art s’accorde magistralement à chaque sortie. Envoyé sur Youtube la veille du 15 août, les « Promenades » de Primero sont un bijou de rap moderne. Alternant rap et chant à merveille, le membre le plus prudent de l’ODC étale sa technique rapologique au service d’un fond toujours précis et perspicace. D’aucuns diront qu’il kicke, chante et fredonne si bien que l’auditeur oublie la sensation de structure habituelle d’une chanson à l’écoute de cette balade particulièrement agréable, légère à l’oreille et intense pour l’encéphale. Reconnaissons aussi à PH Trigano d’avoir fourni une mélodie et des arrangements diablement séduisants d’originalité et de profondeur. Enfin, rendons à Romain Habousha ce qui lui revient, la réalisation d’une vidéo sémillante, au scénario intrigant, et à la qualité d’images filmique. Un pur chef-d’œuvre de rap à tous les niveaux.

Le beatmaker : Kyo Itachi

Le beatmaker le plus célèbre du Blanc Mesnil a vécu une année bien remplie… comme d’habitude ! Entre des prods pour l’excellent EP du lyonnais Kyubee, le premier extrait de l’album entièrement produit pour Maj Trafyk, les premiers extraits de sa compilation 100% inédite rap français avec X-Men / Maj Trafyk, puis Rocé, trois albums communs avec Tha Soloist, The Wild Child puis Fizzi Pizzi sorti en fin d’année, un album de Wisecrvcker produit par ses soins et pas moins de trois albums d’instrus (!) Kyo Itachi vit comme un workaholic. Le producteur au masque japonais a traversé 2020 sans subir les troubles du COVID-19… ni devoir porter de masque chirurgical ! Rendez-vous en 2021 pour découvrir le tant attendu Solide. Et des dizaines d’autres boucles délicieuses !

L’oubli : Limsa d’Aulnay

A part les trois titres en 2018, on ne connaissait pas grand chose de la musique de Limsa d’Aulnay. 2020 nous en aura appris bien plus, et que ce fut bon ! Deux EP en début et en fin d’année, Logique et tellement pertinent, Limsa convainc son monde à vitesse grand V si l’on en croit sa courbe de streaming, les nombreux relais sur les réseaux sociaux, l’engouement des médias rap et la participation de valeurs sûres comme Isha et Jeanjass. Intelligent, fin, plein d’esprit, il propose un rap suffisamment décalé pour être remarqué, construit sur des punchlines inévitables et génialement inspirées pour ne pas tomber dans la parodie blafarde. Il sait ce qu’il veut et où il veut nous emmener -sans clip pour le moment- et ses choix de prods (Mani Deïz, Goomar, Yung.Coeur, Zekwe Ramos, Lucci) convoquent originalité et cohérence. Vraiment, Limsa figure tout en haut des bonnes découvertes de l’année pour pas mal de monde, et nous sommes déjà nombreux et impatients d’entendre la suite.

Le couplet : Robdbloc – « Lucide »

Technique, imagé, insaisissable : lucide. Robdbloc avait démarré 2020 avec deux gros titres, dont ce couplet de feu sur « Lucide » en duo avec son poto Edge. Le rimeur du Goldstein Studio livre ici une photographie nette de sa situation dans la musique, exprimant par la même occasion un sentiment évocateur d’auditeur exigeant « vu qu’tu parles que de biff, j’accroche pas ». Foudroyante et recherchée à la fois, sa plume invite au questionnement, pousse l’auditeur à la réécoute systématique, incarne le mot efficacité comme peu savent le faire dans cette musique. Elle ne cherche pas la punchline hasardeuse et ne craint pas d’être équivoque. Robdbloc figure toujours parmi les plus belles promesses du rap français, souhaitons-lui de rattraper ce retard dans sa quête de réussite et que 2021 sera sien.

Chafik

L’album : Infinit’ – Ma vie est un film II

Alors que son EP NSMLM l’avait révélé en 2017 avec sa formule brute et qu’il avait cherché à se réinventer quelque peu lors de son projet suivant, laissant une part de son auditoire mitigé, Infinit’ a sorti son album tant attendu en mars dernier. A ce titre, il aurait pu se trouver dans notre catégorie « oubli », Ma vie est un film II étant sorti le 27 mars, en tout début de confinement, donc pas d’interviews, pas de tournée radios (même si l’écurie Don Dada évite toute promo). Au programme, le Jeune Bœuf continue d’exposer son lifestyle d’hédoniste, avec sa technique sûre, sa verve faite de références, d’adlibs bien sentis, son art de la comparaison et sa maîtrise du name dropping. Si les placements sont toujours millimétrés, les rimes mathématiques, l’interprétation est quant à elle inédite sur plusieurs tracks, Inf’ diversifiant les flows, rappant dur, vite, mais aussi plus lentement, avec des variations de voix qui donnent l’impression d’entendre un nouveau rappeur à chaque couplet différent. Les prods concoctées par une dizaine de beatmakers lui ont permis de sortir de sa zone de confort et de trouver une nouvelle direction artistique, tout en respectant son ADN. Des changements dans la continuité en somme, comme sur le son G-Funk de « Redbull » ou sur « Cigarette 2 Haine » avec Alpha Wann, passe-passe d’exception, modèle du genre, condensé de phases mémorables (« c’est dans le présent que nous flexons, déjà dans le passé nous flexames » !!!), qui aurait pu (du ?) être notre morceau de l’année. Le Niçois livre une masterclass avec son rap pour rappeur, dénué de zumba, de tentatives de singles, même s’il se laisse aller à quelques morceaux légers dans lesquels il aborde la gente féminine (et reconnaissons-le, son côté player est plus tranchant que son côté lover pour le moment). Ces tentatives illustrent néanmoins l’envie d’en dévoiler davantage et c’est ce qui marque aussi dans cet album. Alors qu’on a pu lui reprocher d’être flou sur sa personnalité, Infinit’ délaisse parfois son personnage pour mettre en lumière Karim Braham. On découvre alors un trentenaire, tourmenté par des questions religieuses et rendant hommage çà et là à sa mère. Il se permet même en guise d’outro un titre on ne peut plus introspectif, impudique, humble, touchant, clôturant un album qui passera l’épreuve du temps, bourré de testostérone, de prouesses techniques, de phases marquantes, d’ambiances. Un film à la Tarantino.

Le son : Jul feat. Akhenaton, L’Algérino, Alonzo, Fahar, Shurik’n, SCH & Le Rat Luciano – « Je suis Marseille »

Réunir une grande partie de la scène marseillaise, l’ancienne et la nouvelle générations, sur une compil’ où le maître mot est de rapper, c’était déjà beau. Mais entendre notamment Le Rat Luciano, SCH, AKH, Jul, ensemble, sur une telle prod, pour un nouvel hymne de la cité phocéenne, on en rêvait, le J l’a fait. Mercé. (Et on ne fera pas de commentaire sur le clip par contre…)

Le beatmaker : Just Music Beats

Impliqués dans les projets de Perso, Akhenaton, Veerus, Ockney, Ron Brice, Relo, Muge Knight, Double Zulu, Benjamin Epps, entre autres, les deux lascars ont été particulièrement inspirés en 2020 et continuent de mener leur barque en défonçant tout un tas d’orifices à chaque prod.

Le couplet : Alpha 5.20 sur « PDM »

Difficile de choisir un couplet parmi les centaines de 12, 16 ou 24 mesures de nos chers rappeurs. Certains se sont néanmoins distingués. Si l’on se souvient du premier couplet du premier morceau de Dans nos yeux de BEN plg pour la surprise inattendue, de n’importe lequel de Zippo sur « Charbon Blanc » ou de Casey sur « Chuck Berry », 2020 aura vu des anciens effectuer leur retour de bien belle manière. Hill G dans « Hall of Fame », Nessbeal avec Jul, mais surtout Alpha 5.20 dans « PDM ». Énième morceau aux propos tendancieux de LMF, en compagnie du petit frère Freeze Corleone et de Shone (qu’on aurait pu sélectionner d’ailleurs – et oui on les cite tous parce qu’on a eu bien du mal à choisir !), le tonton de Cli-Cli qu’on n’avait plus entendu depuis un bail, nous a sorti un couplet d’une profondeur dingue, mêlant les rimes mystiques et historiques qui replacent l’Afrique au centre de la carte. En rien anti-blanc, juste noir et fier.

L’oubli : Joe Lucazz – Krak’n Joe part. 1 et 2

La hype autour de Joe Lucazz est (malheureusement) redescendue ces derniers temps. Pourtant le bougre n’a pas chômé ces dernières saisons, au point qu’on puisse parler de seconde carrière pour le maire de Belleville : après une année 2018 riche de trois projets avec No Name 2.0 (lire notre chronique), Paris Dernière et Carbone 14 (lire notre interview avec Pandemik Musik), Joe s’est associé à Eloquence pour « L’Enfer ou l’eau chaude » en 2019. Jamais parti mais toujours de retour, le revoilà en 2020 pour deux EP six titres réalisés en compagnie du Krak’n Krew. Ceux qui le savent écoutent et reconnaissent le talent de Mimile, incarnation en personne du bitume parisien avec une plume. Pour nous immerger dans son terrain, J.O.E. est seul au mic et n’a pas cherché de featuring avec un nom pour attirer l’attention. Rien d’étonnant en fait de la part de celui qui n’est le « Petit de personne ». D’ailleurs, on pourrait regretter qu’il n’ait pas enfanté de fils dans le french rap game même si on doute que quiconque puisse faire du Joe Lucazz. S’il n’est pas le seul à parler de sexe, violence, drogue, rap et flooze, qui fait mieux du bon son pour les truands ? L’ex-dealer fait son job à plein temps et dispose d’un vécu, d’une gamberge qui lui permettent de ne pas nous lasser. Son sens de la formule régale (« Seuls chiens, stups et crackers vont droit à l’essentiel »), ses refrains recherchés font mouche, il se permet des morceaux à trois couplets et surtout semble très transparent (« J’suis pas parfait, façon j’veux pas l’être et j’peux pas l’être »). Joe Lucazz est à propos de ça, pour sûr.

Clément

L’album : Lesram – G31

Annoncé comme un oubli dans mon bilan 2019, mais aussi comme un souhait de voir tonton Marcel sortir un projet en 2020, me voilà plutôt satisfait avec l’EP G-31. Publié en mai dernier et composé de sept titres, le projet est assez hétérogène, mais nous réserve de magnifiques surprises : je pense notamment à « East Side 2.0 », la suite pimpante du premier volet sorti six ans plus tôt et qui avait mis la lumière sur le rappeur de Prés-Saint-Gervais, mais aussi au morceau « Le temps passe » et son instrumentale nébuleuse et nostalgique dans lequel Lesram fait un point sans trop de regrets sur le style de vie qu’il mène… Petit point négatif toutefois sur certains choix d’instrumentales : le type beat Jul sur « Red Dead » ou les prods très génériques de « Mode de vie » et « Le monde est à moi ». Bref les goûts et les couleurs, l’égout et les couleuvres.

Le son : Ormaz – « Noir »

Je reste dans le Panama Bende et je réitère la même demande que j’avais fait concernant Lesram : quand tu veux Ormaz (oui, je me permets de te tutoyer) tu sors un EP / mixtape / album. Parce que, et je ne pense pas être le seul, tous les morceaux que tu as sorti cette année tournent en carré dans mon walkman.

Le beatmaker : Flem

2020 a été marqué par la déferlante « drill » et bien évidemment par le raz de marée Freeze Corleone et son album La Menace Fantôme. C’est donc un peu une obligation d’évoquer Flem, beatmaker et ingénieur du son derrière la plupart des prods du prof’ Chen. Mention spéciale à la production du morceau d’introduction du projet, « Freeze Raël ».

Le couplet : Alpha Wann sur « Rap Catéchisme »

Petite entorse du ligament puisque ce n’est pas vraiment un couplet, mais bel et bien un passe-passe en totalité qui m’a fait frémir des pieds à la tête. J’invoque le cracheur de feu aux placements incroyables, à la rime fine et aiguisée, aux textiles soyeux et stylisés, le dracaufeu (qui apparemment depuis 2013 peut évoluer en Mega-Dracaufeu) de ce game, le dragon blanc aux yeux bleus (pour changer de référence) : Alpha Wann. Pour les plus attentifs, il avait déjà dit il y a quelques temps (au même titre que Vald) qu’il se butait à Freeze Corleone. Alors rien de surprenant de retrouver les deux compères sur l’album La Menace Fantôme du rappeur du 667, pour un passe-passe d’anthologie, avec tout de même un bel avantage pour Don Dada et ses passings incroyables. Surprenant par contre, ce fut l’entrée du morceau en rotation sur Skyrock (avant que les choses prennent une autre tournure), comme quoi il suffit parfois de déposer quelques bougies et faire quelques sacrifices au 37 bis rue Greneta. Bref, ping-pong dévastateur, efficacité chirurgicale, prod aussi bizarre et originale (qui prenait la poussière dans la corbeille de Flem) que « Cigarette 2 Haine » d’Infinit et Alpha, multi-syllabiques de grands malades qui se corsent au fur et à mesure du seize (comme Martin) et images rocambolesques… C’est tout ce qu’on voulait bordel.

L’oubli : Lucio Bukowski – « Zone à déprimer »

Cela faisait très longtemps que je n’avais pas écouté un projet de bout en bout de Lucio Bukowski et franchement cet Hôtel Sans Étoile mérite de figurer facilement dans le guide Michelin. Encore plus quand on croise à la réception un certain Oster Lapwass.

Jordi

L’album : Perso – Chambre Noire

L’année 2020 débuta sous les meilleurs auspices. Le 16 janvier Perso sortait un nouvel EP portant le nom de Chambre Noire. Comme à son habitude, celui-ci était resté discret et n’en avait quasiment pas fait la promotion durant les mois précédents. Mais ses fidèles auditeurs le savent : les projets du membre du Turf sont toujours gages de qualité et font de lui l’un des trésors les mieux cachés du rap français. Chambre Noire ne déroge pas à la règle. Dès le premier morceau intitulé « Karma », le ton est donné. Sur une production courte et explosive de Just Music Beats qui produit l’intégalité de l’opus, Perso apparait plus incisif et déterminé que jamais. Habitué à distiller des phases subtiles, ce morceau contient sans doute l’une des plus lourdes de sens de l’EP : « Conçu pour durer c’est ma Cliqua, j’ai l’Arsenal pour t’enterrer, chaque texte un épitaphe / J’ai pas d’argent mais l’âge d’or j’y ai pris part, tes idoles je ne les prie pas, nique leur mode et leur dictat ». Puis, l’écoute de « Comment » nous fait réaliser que le temps fut long depuis Gratte Ciel et ô combien l’avignonnais nous avait manqué. Les titres s’enchaînent et le constat est sans appel. L’alchimie avec le duo de beatmakers marseillais est totale. Les images pleuvent, les flows s’alternent. Par la suite, on se dit aussi que « Devise » ou « Démon » mériteraient sans doute un clip. Ce qui est sûr, c’est que Perso met un point d’honneur à garder la même ligne directrice depuis ses débuts. Rapper ce qu’il aime et aimer ce qu’il rappe. Sans se soucier des nouveaux codes, des nouvelles modes. Au détriment d’une majeure visibilité ? Qu’importe. C’est la tête haute qu’il vient conclure Chambre Noire. « La musique c’est un style de vie, eux ils veulent faire des hits, mais vu le public visé ils ne m’auront jamais dans leur ligne de mire ».

Le son : Freeze Corleone – « Freeze Raël »

Difficile de ne pas avoir été submergé par le raz de marée Freeze Corleone cette année. La sortie controversée de son album LMF lui aura permis d’exploser et de se faire un nom auprès d’un public plus large que celui gravitant habituellement autour du collectif 667. Sa prestation sur le morceau « Freeze Raël » produit de main de maître par Flem y est pour beaucoup.

Le beatmaker : Lucci

Cela fait plusieurs années que nous suivons le travail de Lucci, architecte sonor du label North Face Records aux côtés des rappeurs Salek, Balao et Bekar. Originaire de la région lilloise, le jeune beatmaker nous avait fait l’honneur, en 2018, d’apparaître à deux reprises sur notre compilation Du Bon Son #4 pour des featurings avec Sado Mc et le 32GANG. Force est de constater qu’en deux ans Lucci a pris son envol. Sa soif incessante de production et son étroite collaboration avec Bekar leur aura permis de signer chez le label Panenka Music et de sortir Briques rouges, incontestablement l’un des meilleurs projets de cette année. Celui-ci reflète à merveille l’etendu du talent de Lucci et la palette hétérogène de sons qu’il est capable de produire. Sa formation de musicien et la sensibilité palbable dont il fait preuve sur chacune de ses compositions lui permettent de transporter l’auditeur dans des univers variés et uniques. Il alterne les instrumentales mélancoliques comme sur « B.E » ou « Hal & Malcolm » avec d’autres plus percutantes (« Briques rouges », « Anxiolytique »). Lucci est aussi capable de polir d’authentiques harmonies et de sublimer des mélodies aux allures de singles. « Soleil s’allume », « Tiekar » ou encore « Les oiseaux chantent » en sont les parfaits exemples. Fin 2020, il est également apparu sur le deuxième volet de Logique de Limsa, plus sur le morceau « ASB ». Celui-ci se détache des autres de part son BPM plus lent et ses ambiances plus chill, plus électroniques. Il offre l’opportunité au rappeur d’Aulnay de chantonner avec succès tout au long de ce titre. Pari réussi. Il est aussi présent sur quatre chansons du deuxième album solo d’Ywill, fer de lance du groupe La Jonction et du rap nordiste, intitulé Arbres à palabres. Pour finir, nous vous invitons à suivre de très près le travail de Balao. Le rappeur du Noth Face Records a distillé plusieurs sons produits par Lucci ces derniers mois. Mention spéciale pour le joyau « Or brut ». Un tel talent ne devrait pas passer inaperçu en 2021.

Le couplet : Limsa D’Aulnay – 4 décembre (troisième couplet)

Limsa fait incontestablement parti des artistes ayant marqué 2020 en publiant Logique Pt.1 et Logique Pt.2. Sur le premier opus, le titre « 4 décembre » se veut introspectif et sincère. Le troisième couplet de l’Aulnaysien est exceptionnel. Plus péchu que les deux précédents, il est mis en valeur par la production abstract et crescendo de Mani Deïz. Un régal.

L’oubli : Kekra – Freebase Vol.4

Depuis 2016, Kekra a pour haitude de nous livrer au moins un projet par an. Cette année le rappeur masqué a sorti en plein confinement Freebase Vol.4. Bien qu’inégal, cet EP regorge des deux bangers « Putain de salaire » et « Dubaï ». Il aurait sans doute mérité une plus grande attention de ma part.

Olivier

L’album : Népal – Adios Bahamas

Adios Bahamas a commencé comme un projet fort du début d’année, pour finir comme un des incontournables de 2020 dans son ensemble. La stratégie qui a consisté à continué à faire vivre l’album à travers une sortie physique en décalé, quelques clips de haute volée, et des inédits à l’automne, a permis de rappeler, si c’était nécessaire, la grande qualité du disque de Népal. Paix à son âme.

Le son : Isha – « Les magiciens » (Prod. Katrina Squad)

La France possède un passé colonial et esclavagiste qu’elle a tendance à vouloir cacher sous le tapis, même en 2020. Le rap français, depuis ses débuts, s’évertue à lui rafraîchir la mémoire, avec des morceaux dédiés comme « Code noir » de Fabe ou « Ecoute le sang parler » de La Rumeur, et quelques phases percutantes au détour de morceaux, tels que le fameux « Depuis les chaînes et les bateaux j’rame, T’inquiète, aucune marque dans le dos man, j’les ai dans le crâne » (Booba – « Ecoute bien »). Trente ans plus tard, comment arriver à être innovant sur le sujet ? Quand Freeze Corleone déplace encore plus loin le curseur de la radicalité, Isha prend le contrepied avec un titre musicalement lumineux et un ton entre fierté et innocence. Avec un vocabulaire châtié, il dépeint l’arrivée de colons évangélistes belges au Congo. Le résultat est redoutable d’efficacité, et cette candeur dans la forme glace le sang comme peu de morceaux sur le sujet auparavant. Il convient de souligner le travail du Katrina Squad sur le morceau, qui prouve une fois de plus (souvenez-vous, JVLIVS) sa capacité à sublimer des histoires rappées au travers de ses habillages sonores.

Le beatmaker : Prof366or

Si Mac Tyer est revenu en forme comme jamais avec Noir, son EP paru cet été, Prof366or n’y est pas pour rien. Il est en effet derrière les instrus d’une grosse moitié du dix titres (au même titre que le beatmaker OGS), dont les excellents « Moto », « Compton » ou « Fais le beau ». A noter qu’il a également produit pour Remy et Leto sur le dernier trimestre.

Le couplet : Nessbeal sur « Rentrez pas dans ma tête »

Depuis son dernier album Sélection naturelle en 2011, Nessbeal s’est fait rare. Avant 2020, ses deux dernières apparitions dataient de 2015 avec le morceau « Gosse du monde » sur l’album 20ZO de Zesau, et le single clippé « Jeune vétéran », qui annonçait un retour qui n’a jamais eu lieu. De fait, selon les récents dires de DJ Bellek dans le podcast Featuring, c’est un album plus ou moins prêt qui n’a pas vu le jour cette année-là. Donc, quand Jul a dévoilé le tracklist de La machine et son featuring avec le roi sans couronne au printemps dernier, une certaine fébrilité s’est emparée du milieu rap. Sous quelle forme allait-il revenir ? La combinaison allait-elle fonctionner ? Le supplément d’âme qui caractérisait sa plume sera-t-il encore présent ? Les premières mesures rassurent immédiatement quant à l’écriture du rappeur de Villiers-sur-Marne (« Rentrez pas dans ma tête ma vie est discrète« ), et l’instru mélancolique de DJ Bellek, teintée d’adlibs lointains et autotunés offre un terrain de jeu idéal pour laisser s’exprimer la mélancolie du rappeur, tout en respectant l’univers sonore de Jul. Ce dernier offre d’ailleurs un deuxième couplet à NE2S un peu plus loin dans le morceau, mais pour cette catégorie nous garderons le premier, pour tout ce que symbolise son entrée sur le morceau. Il convient également de souligner la générosité de Jul, qui en 2020 aura offert de nombreux coups de projecteurs cinq étoiles à quelques anciennes gloires.

L’oubli : l’album Life de tess d’Igor LDT

Techniquement cet album est sorti à la toute fin de 2019, après le bouclage de nos bilans, mais nous aurions pu en parler début 2020. Ca n’a pas été le cas, puisque nous n’avons découvert le timbre de voix chaud et les schémas de rimes élaborés du Lascar de tess qu’au printemps avec sa participation au Paname All Starz Challenge et son excellent morceau « Rue ». Nous vous invitons donc à vous replonger dans Life de tess, ainsi qu’à découvrir « Gucci » sa collaboration avec ALP parue en juin dernier.

Sarah

L’album : Isha – La vie augmente Vol.3

En toute subjectivité : pas mieux, depuis plus de dix mois. Le petit dernier de la trilogie du Belge nous a fracassé le dentier en douceur en début d’année (on vous en parlait dans le détail ici) et depuis, malgré le beau millésime que fût 2020, on se surprend à regarder passer les mois en espérant simplement voir tomber un nouveau projet d’Isha. Avec sa trentaine de minutes à cheval entre chillance urbaine, coup de savate dans le derrière et flèches tirées au cœur, le Bruxellois nous a convaincus qu’il nous avait donné cette année le dernier échantillon d’un talent immense, mais que les présentations étant dorénavant complètement terminés, il allait s’atteler à nous envoyer le niveau du dessus, bientôt. On avait ainsi eu vent d’une potentielle sortie d’album pour la fin d’année, on se contentera finalement de jolies collaborations égrainées tout au long de 2020. Patients, on se repasse donc les Vies Augmentent et ce troisième volet en particulier, en attendant de se faire les dents sur l’os qu’il nous lâchera en 21.

Le son : Jewel Usain – « Skateboard »

Est-ce la prod toute en ressac de Furlax, le flow si subtilement sophistiqué du jeune trentenaire d’Argenteuil qui caresse une houle inquiétante ou son enchaînement de punchlines aux rimes aussi riches qu’intéressantes ? Difficile de retranscrire l’alchimie qui s’est faite entre 2020 et « Skateboard » mais il se trouve que parmi la multitude de très bonnes choses que cette année exceptionnelle a pu offrir, c’est avec ce son-ci, qui lui ressemblait bizarrement, qu’on l’a regardée flotter, tanguer, couler. En mode ride tranquille entre les crocodiles, le flegme en bandoulière, c’est ce morceau qui nous a aidé à garder la distance et le détachement nécessaire pour garder la tête hors de l’eau.

Le beatmaker : Phazz

Une année moins faste que 2019 pour le Lyonnais, mais un bon cru quand même pour celui qui signe une des prods les plus efficaces et les plus jouissives de cette année pour le moins détonante. En offrant à Sneazzy un décor rebondissant et hyper mélodieux pour soutenir le freestyle « Feu Régulier », destiné à annoncer un vrai premier album solo pour l’ancien membre du 1995, Phazz rappelle son sens du détail et son goût des pistes enroulées autour de différents mouvements aux impacts complémentaires. Ici, le petit aiguillon d’une cymbale bien tapée vient harceler quelques accords électrisés méchants comme il faut, tandis qu’une flûte sortie de nulle part, mais du meilleur effet, vient balancer les bruitages en tous genres qui apportent profondeur et second degré. Sneazz s’y éclate et on prend deux minutes de franc plaisir, que notre bouton repeat ne nous a pas vu bouder.

Le couplet : SCH sur « Bande organisée »

Un beau direct, bien placé sous la pommette et juste devant l’oreille, voilà un touché très précis qui tape bien fort. En posant avec une classe insoutenable les premières quarante secondes du premier morceau d’un des projets les plus volcaniques de l’année, SCH endosse fièrement la responsabilité d’accrocher les fans, les sceptiques et tous ceux qui n’ont rien demandé, dans le tourbillon d’une prod Julesque à souhait. À la fois flegmatique et surpuissant, il nous accueille et nous éclate. Imperturbable pour cet assaut, il nous offre un joli jeu de jambe, posé sur un style imagé très efficace, survolant le ring avec la subtilité d’un teneur de titre. Physique, il pulvérise alors le combat, tapant sur tous les temps qui font mal, malmenant la prod en frontal, balançant les rimes en latéral. Finalement, en même pas douze mesures, il nous a saisis au corps (tricheur, un peu) et on se retrouve KO alors même que les sept challengers se préparent à entrer dans l’arène pour un morceau fleuve de six minutes… Clairement, sur tous les autres morceaux où il apparaît au sein du 13 O’, SCH arrache tout. Ce format lui convient incroyablement bien, c’est un tueur de cypher et le positionner ainsi en tête de gondole du premier morceau était assurément à la fois un pari risqué et un sacré défi pour la petite troupe qui enchaîne derrière. Pourtant, comme souvent avec ce que Jul envisage, c’était une idée en or. Car assommé de l’enchaînement qu’on vient de prendre, on en n’est que plus ouvert à recevoir tout ce qui va suivre. Et finalement, un disque d’or en moins de quinze jours pour le son et une quinzaine de parodies de ce couplet-ci fleurissant sur les réseaux en à peu près le même temps, voilà deux preuves de la puissance absolue de ce couplet introductif qui méritait donc bien sa place ici.

L’oubli : Booba – « 5G »

Alors on se demandera, et je le comprends, mais comment est-il même possible de considérer Booba comme un oubli ? C’est une question légitime. Près de huit cent mille streams, rien que sur Spotify en vingt-quatre heures, le single a pourtant fait l’effet d’une bombe à sa sortie, peut être aussi parce que toute la fan base du Duc attend, frémissante, son prochain opus, dont certains murmurent qu’il pourrait être le dernier. C’est donc sachant ses pairs et son public en haleine, épiant ses moindres faits et gestes, que B2O a tiré début novembre, sans crier gare et presque dans la discrétion – toute relative, hein – un petit boulet de canon, droit dans la forteresse resserrée du rap français, encore fragilisée par les scandales de la rentrée. Comptons deux couplets au cordeau et un refrain lapidaire, posés dans le plus grand des calme et la maîtrise la plus aboutie sur une prod pour le moins minimaliste et percutante d’OGs, où les mots frappent fort et les rimes marquent au fer. Le flow de B2O passe de la seconde à la cinquième sur la même mesure et ravive en quelques instants les meilleurs ambiances de fin du monde de Temps Mort remixées au parfum de fin de vie de Nero Nemesis. On est sur du Booba de très bonne facture, celui qui régale dans un style familier tout en parvenant quand même à surprendre. Oui mais voila, pas une ligne sur « 5G » dans nos colonnes ni lors de sa sortie, ni depuis… Alors oui, pour nous, c’est bien un oubli, qu’il s’agit de réparer maintenant, au moment de faire le point sur cette satanée 2020, décidément bien différente des autres.

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