Relo, Marseille avec une plume | Entretien

Sur la Planète Mars, certains rappeurs sont dans la lumière, tandis que d’autres sortent de l’ombre. Jamais dans la tendance mais toujours dans la bonne direction, proposant une musique personnelle, touchante, Relo (ex Napo) du 13ème arrondissement représente Marseille avec une plume. Dans cet entretien fleuve, nous revenons sur son parcours, ses débuts avec Allen Akino, sa signature chez Néochrome, son premier album sorti en décembre 2019, le Rat Luciano, Skyrock, la vie dans les quartiers, le remix de « Marseille en vrai », sa nouvelle mixtape La voix du 13, l’indépendance, son rapport au game et sa montée en puissance.

Étant donné certaines références que tu as pu faire dans différents morceaux, j’ai l’impression que les premiers contacts que tu as eu avec la musique se font avec la variété française des années 80.

T’es dans le vrai. Mon père écoutait beaucoup de Brassens, de Dutronc. Après étant de la génération fin années 1980, on a écouté de la dance, mais les premiers contacts que j’ai avec la musique se font surtout avec Michael Jackson. J’ai découvert le rap tardivement à treize ans. Et la première fois que j’ai pris un stylo, c’était au collège. Une surveillante nous avait parlé d’une scène ouverte aux jeunes qui rappaient. On en a parlé entre nous et à partir de là je me suis mis à écrire.

Au fur et à mesure, tu as commencé à t’organiser, avec notamment Allen Akino…

C’est ça. On s’est fait connaitre à Marseille avec les mixtapes De quoi t’es cap’ ? On en a fait trois volumes. Je me rappelle, on avait stické tout Marseille, on était allés dans tous les arrondissements. Le but de la première mixtape était de se faire rencontrer des valeurs montantes de Marseille avec des rappeurs plus aguerris. Puis, on a élargi au Grand Sud, de Bordeaux jusqu’à Nice. Après on a sorti un projet six titres Boomrush et Première Sommation, qui est le dernier projet avec Allen Akino.

Depuis tout jeune, on enregistrait au studio B-Vice pour des tarifs super raisonnables et avec un ingénieur de qualité qui était L’Adjoint (Skenawin). Et aujourd’hui encore on enregistre ensemble. Jérôme gérait la promotion extérieure sur les réseaux. On s’est retrouvé sur Rap & Rnb, sur Booska-P. C’était vraiment de la débrouillardise. On a eu un certain succès d’estime, parce qu’on ramenait un délire de kickage. On allait à tous les open mics, toutes les scènes underground de Marseille, pour au final se retrouver à faire la tournée de R.E.D.K. pour son album Chant de vision.

Suite à cette aventure collective, tu pars un peu plus en solo et j’aimerais savoir comment toi le Marseillais, tu te retrouves sur le label parisien Néochrome…

Je vais te raconter l’histoire comme elle s’est passée. Avec Allen Akino, il faut savoir qu’on a deux univers musicaux complètement différents. Et faire un album à deux, ce n’était pas forcément évident. Suite à cela, Allen m’a dit qu’il voulait instaurer son univers. J’étais d’accord avec lui et on s’est retrouvés à essayer de construire une carrière solo chacun de notre côté. Tout en se fréquentant parce qu’on est amis, on est tout le temps ensemble, en studio ou dans la vie de tous les jours. Et à cette époque-là, le milieu du rap m’avait un peu saoulé, pas la musique, mais vraiment le milieu, le fait de devoir faire tout, tout seul, de pas être estimé à ta juste valeur… Trop  de choses négatives en fait. Donc je me retrouve seul, à bosser sans but précis.

Et comme par hasard, trois ou quatre mois après, Néochrome me contacte pour que je participe à un de leurs projets. Après ils m’ont proposé qu’on avance ensemble. C’est vraiment en cherchant sur internet et sur YouTube qu’ils m’ont trouvé. C’est rare les labels qui fonctionnent ainsi, qui ne regardent pas les vues, qui ne regardent pas le buzz. La renommée de Néochrome s’est basée sur ça, du pur rap français, après on aime ou on n’aime pas, mais tous les rappeurs du label ont toujours eu une image bien à eux.

A partir de 2015, tu te mets à sortir pas mal de projets, un projet par an en fait !

Les mixtapes #Relo j’en avais eu l’idée avant de signer à Néochrome, histoire de sortir des projets courts de quatre ou cinq titres et d’apprendre comment le système fonctionne puisqu’avant j’étais entouré. J’avais eu l’idée de faire quatre covers et de les réunir pour le projet final à la suite. On a fait les premiers volets mais à cette époque je n’avais pas encore trouvé ma cohérence musicale. Je faisais l’erreur de beaucoup de rappeurs, je posais sur toutes les prods qui me plaisaient. Et en avançant, tu te rends compte que tu perds les gens comme ça et que tu ne te découvres pas. Je pense que mon univers musical je l’ai découvert il y a 4 ans environ, en faisant des concessions, en ne tapant pas de partout sous prétexte que la prod me plaisait. Donc #Relo 1 et 2 j’étais vraiment dans l’expérimentation. Napologie vol1, il y a vraiment quelque chose qui me définit, avec notamment le morceau Marseille en vrai qui m’a permis de me faire connaitre à Marseille. Et ce qui est fou mais qui m’a conforté dans mes choix, c’est que c’est un morceau sans refrain avec beaucoup de contenu.

Comme je suis passionné et que j’enregistre tout le temps, quand il y a une Face B qui me plait et qui rentre dans mon délire, je pose dessus. On est donc partis sur le projet Face B en 2018. Et en 2019, je sors mon premier album Plume 13 parce qu’on dit de moi que j’ai une écriture 100% marseillaise avec les codes marseillais de l’époque IAM, FF, Carré Rouge. J’ai appelé l’album ainsi parce que je voulais représenter ma ville. Je dis dans une chanson « je suis entre les faits divers du JT et la carte postale ». J’essaie de raconter ce que les marseillais vivent. Parce qu’à la télé, pour montrer la cité phocéenne, on nous propose que des documentaires sur les kalachnikovs, sur les plages en été, Les Marseillais à Cancun et Plus belle la vie.

Tu as imposé ta marque de fabrique de tout un tas de manières, en cachant ton visage, en n’apparaissant pas dans tes clips, en changeant de nom, avec un symbole qu’on retrouve sur la pochette de ton dernier album…

Je suis un jeune trentenaire et je viens d’une époque où on se foutait de l’apparence de l’artiste. Le Rat Luciano qui est une figure emblématique de notre ville, je n’ai su à quoi il ressemblait qu’au moment où était sorti l’album Art de Rue. Avant je ne savais pas à quoi il ressemblait et je m’en foutais parce que j’étais à fond dans ses textes ! Donc j’ai voulu cacher mon visage pour créer de vrais supporters, qui kiffent vraiment ma musique. Savoir de quelle origine je suis, comment je suis, comment je m’habille, on doit s’en foutre de ça. Je le dis dans un morceau : « La musique s’entend avec les oreilles, elle ne s’entend pas avec les yeux ». Même si aujourd’hui, on est dans le culte du personnage… Pour moi, la musique, c’est l’émotion, c’est toucher les gens.

Ne pas privilégier l’image, c’est entrer en contradiction avec le fait que la musique actuellement se regarde presque plus qu’elle ne s’écoute…

J’en suis totalement conscient et peut-être que j’aurais une plus grande audience si je montrais mon visage. Il y a des vidéos de chats qui font des millions de vues, il y a des gens qui montrent leurs fesses sur YouTube… Il n’y a plus de code, il n’y a plus de règles. Et montrer mon visage ne me garantirait pas la réussite, même si ne pas le faire met une barrière. Mais l’aspect positif, c’est que les gens qui me suivent ne sont pas volatiles. J’aime que les gens me connaissent à travers ma musique. C’est pour ça aussi que je fais peu d’interviews.

Revenons sur ton « changement de nom ». Tu n’es pas le premier à ne plus avoir le même blaze, Isha ou Ateyaba ont eu la même démarche.

Napo en fait c’est un surnom que j’ai depuis mes dix ans, tout le monde m’appelle ainsi, c’est limite si ma mère ne m’appelle pas Napo. (rires). Dans mon quartier, certains ne connaissent même pas mon vrai nom. Ça remonte à l’époque où minot, ce sont tes parents qui t’habillent et mon père qui bossait à la SNCF m’avait ramené des bottines de la SNCF. Et un collègue m’avait sorti « on dirait Napoléon », d’où le Napo, tout simplement.

Et pourquoi le changement de nom ? Comme beaucoup de Marseillais, je ne suis pas dans l’administratif et je n’ai jamais déposé le nom Napo. Le jour où j’ai voulu le faire, le nom était déjà déposé, c’est un gamer qui l’a. Je me suis rendu que je ne touchais pas l’argent de la SACEM parce que c’est lui qui le touchait ! J’ai donc été obligé de changer de nom. Et Relo c’est une expression de mon secteur qui veut dire « frérot ». Et ça correspondait bien au sentiment de proximité que je veux avoir. En plus, dans Walking Dead, il y a un personnage qui s’appelle Negan qui a une communauté et celle-ci dit « Je suis Negan », parce que ses membres se sentent tous représentés par ce personnage. Parce que ce que je fais, toi-même tu peux le faire.

Ça fait penser au morceau « Thug Life » de Kery, dans lequel il dit « Je suis Mafia K’1 Fry »…

C’est ça. Je n’ai pas envie que les gens pensent que je suis différent d’eux.

Abordons à présent l’album Plume 13, sorti le 13 décembre 2019, avec 13 titres. Une des forces de l’album est qu’il s’agit d’un album sur lequel on revient et j’ai l’impression qu’il te suffit d’ouvrir ta fenêtre, de descendre en bas de chez toi ou de rouler en voiture, pour trouver l’inspiration.

Tu as tout dit. D’ailleurs j’ai un morceau qui s’appelle « De ma fenêtre ». J’écris tout le temps parce qu’il me suffit de marcher ou de rouler pour trouver l’inspiration, les images viennent d’elles-mêmes. Il suffit de vivre et d’avoir le sens de l’observation. Des trucs qui peuvent paraitre banaux, je vais les décrire d’une certaine façon qui peut te toucher, te les montrer sous un autre aspect. Même si ce n’est pas une punchline, je dis « la nuit c’est dur, ça rend fou même les gens honnêtes, c’est pour ça qu’on redoute d’ouvrir nos boites aux lettres ». Et cette phase a parlé aux gens parce que tout le monde, honnête ou pas, craint le courrier qui vient de la banque, du Trésor Public, du Ministère de l’Intérieur…

J’ai retenu beaucoup de phases qui vont parler à pas mal de personnes, comme quand tu dis « Nique ce prof qui ne se savait pas lire ton nom », « On vient d’un coin où les daronnes se mordent la langue avant de te savater », « Le père zappe quand il y a des scènes olé olé », « On freinait en mettant la semelle sur la roue arrière du BMX ».

Les trois quarts des personnes ont vécu tout ça ! Tu peux toucher les gens sans être vulgaire, tu peux dire des trucs très violents sans parler d’armes à feu, etc. Dans un morceau je dis « des fois la violence est involontaire, comme dire à un couple stérile : « c’est pour quand les enfants ? ». Pour moi c’est hyper hardcore et je ne parle pas d’armes, de drogue, etc. C’est ce que j’essaie de transmettre dans les ateliers d’écriture : faut essayer de se creuser les méninges pour dire les choses de manière imagée. A l’école, je me rappelle, j’étais nul en Français, on me reprochait de ne pas approfondir. Je n’arrivais pas à rédiger une feuille double. Aujourd’hui, j’ai travaillé sur ça en me donnant des thèmes. Parce qu’aujourd’hui, ça se perd les thèmes, alors que les thèmes, c’est la meilleure des choses ! Ça t’oblige à puiser au plus profond de toi.

Tu faisais référence à la violence qu’on pouvait aborder sans forcément être vulgaire ou parler d’armes, de trafics, etc, et c’est justement un reproche que je fais à un rap marseillais qui tombe dans la surenchère et la glorification de l’identité crapuleuse des quartiers, en faisant le jeu des émissions racoleuses comme Enquête Exclusive ou Zone Interdite

C’est vrai, mais ce n’est pas le cas qu’à Marseille ! A Paris aussi ils se régalent à parler des quartiers Nord. C’est le côté rap qu’on ne peut pas maitriser, même si on répète qu’il y a des jeunes qui écoutent, qui peuvent prendre les textes au pied de la lettre, des rappeurs se cachent en disant qu’ils ne sont pas responsables des actes des autres. Il y a malheureusement des pères qui laissent leurs gosses devant des jeux comme Call of Duty… C’est sûr que c’est triste, d’autant que beaucoup de rappeurs n’ont pas vécu ce qu’ils racontent. J’en parlais dernièrement avec un collègue, Soso Maness : des rappeurs qui sont dans la surenchère ne connaissent même pas la tristesse d’une daronne ou d’un daron qui a perdu un enfant dans un règlement de compte. Ils ne connaissent pas non plus la honte que peut ressentir toute une famille dont un des membres vendait de la drogue, une famille qui va être connue partout pour cette raison. Tu peux décrire ce quotidien, parce qu’il existe, mais il ne faut pas tomber dans la surenchère. Et je ne fais pas référence qu’aux rappeurs marseillais, parce qu’à Paris, ils ont aussi ce problème. D’autres rappeurs vendent du rêve aussi en faisant croire qu’ils vivent dans des yachts, avec des gamos à 100 000 euros, alors qu’ils mangent des patates à l’eau. La surenchère, c’est vraiment quelque chose qui me dérange.

Sur le morceau « Ton grand frère et moi », je trouve que tu as un regard très tendre sur ta jeunesse, sur les années 90/2000 et cette nostalgie, c’est une marque de fabrique du rap à Marseille.

Complètement. Si tu remarques bien, il y a Djel sur ce morceau et ça me tenait à cœur d’en faire un avec lui parce qu’il m’a toujours suivi et aidé. Je voulais faire un morceau qui sonnait vraiment FF, que ce soit sur le BPM, la couleur. Sans jouer au vieux con, je voulais qu’un jeune ou qu’un trentenaire puisse s’y reconnaitre, comprendre cette époque où il n’y avait pas d’iPhone, pas de réseaux sociaux, quand on voulait voir un collègue, fallait aller sonner chez lui… C’était un morceau souvenir juste pour se rappeler comment c’était. Quand on voulait aller à la plage, on faisait le tour du quartier, à la Marie, puis à Val Blanc, Frais Vallon, etc, et on partait tous en bus. Fallait voir l’ambiance dans le bus ! Que des petits des quartiers Nord, en plein été, tu imagines le délire pour le chauffeur… (rires) Parce qu’on mettait plus d’une heure pour arriver à la plage. Mais quand t’es petit, tu te contentes de peu, t’es avec tes collègues, ça suffisait.

Tu évoquais la FF et dans ce morceau tu fais référence au Rat Luciano et à son album Mode de vie béton style. Tu te rappelles dans quel état d’esprit tu étais quand l’album est sorti ? Parce qu’il a reçu un accueil mitigé, du fait des sonorités. Le Rat semblait capable de faire bien mieux. C’est un très bon album mais ce n’est pas un classique.

Je te rejoins. Ce n’est pas un classique dans le sens où il ne fait pas l’unanimité dans toute la France, mais à Marseille, c’est un truc de fou. Le Rat Luciano, c’est comme un emblème. Tu parlais des prods, on s’en foutait un peu à l’époque. Le Rat était tellement fort, il dégageait tellement de choses, tu avais l’impression que c’était un mec de ton coin. Tu vois le premier single c’était « Sacré » avec son refrain fédérateur. Et il vient du Panier qui est un quartier historique de Marseille, qui a accueilli toutes les vagues d’immigration, donc au cœur comme dit Soprano de la « Cosmopolitanie ». Quand tu écoutes Mode de vie béton style, c’est trop réel ! Cet album c’est un classique pour beaucoup de gens !

Toujours sur le morceau « Ton grand frère et moi », j’ai aimé que tu réhabilites un peu Skyrock en citant La Nocturne, qui a été une émission très importante, mais peu le disent.

En fait il faut recontextualiser. A cette époque, il n’y a pas de réseaux sociaux, il n’y a pas YouTube, il n’y a rien. Pour un rappeur inconnu, tu n’avais pas de possibilité de passer sur un média national. Mais quand tu envoyais un CD à Fred, il pouvait le passer. Dans l’émission, il y avait des exclus, on enregistrait ça sur cassette. Les gens qui écoutaient du rap étaient vraiment des passionnés. Quand j’achetais un album, j’étais heureux et je me languissais de rentrer chez moi pour l’écouter. C’est sûr que c’est différent d’aujourd’hui où au bout de trente secondes les gens passent à autre chose. L’album sort à minuit, à 00h10, les gens se sont faits leur avis.

Le morceau « Y a pas moyen », dans lequel tu reprends en partie le refrain d’Expression Direkt (« Arrête où ma mère va tirer ») est un peu un ovni de nos jours, puisqu’il a un thème, en l’occurrence les parents, et c’est devenu rare ce genre de morceaux à thème.

Quand je vois mes parents, je me dis que je ne leur arriverai jamais à la cheville. Je parle de mes parents mais ça concerne tous les parents de notre génération. La vie était beaucoup plus dure avant, ils étaient peu payés, les moyens de distraction étaient limités. Les immigrés vivaient dans un pays qu’ils ne connaissaient pas, ils devaient s’adapter à une nouvelle culture, éduquer leurs enfants… Nos parents sont beaucoup plus forts que nous ! Il n’y a pas photo. Tu vois mes parents ont plutôt bien vécu le confinement, ils ne sont pas comme nous à devenir fou, à se plaindre…

D’un point de vue général, tu oses pas mal dresser un constat amer et critiquer par touche la communauté, la vie de quartier, les personnes qui pensent que l’habit fait le moine…

Je pense que dans la vie, pour essayer d’être heureux, faut être honnête avec soi-même. Ce ne serait pas nous rendre service que d’affirmer que nous faisons tout parfaitement et que la réussite ne vient pas, si nous ne faisons pas nous-mêmes notre autocritique. Si tu zones dans le quartier, à te plaindre de n’avoir pas de travail mais que tu n’envoies même pas de C.V… Ceux qui veulent se faire passer pour des personnes pieuses mais qui ne respectent même pas les principes de base sont à critiquer aussi.

Si certaines personnes apprécient ma musique, je crois que c’est parce que j’essaie d’être honnête. Bien sûr des fois j’abuse, j’extrapole un peu, c’est le rap. Je suis peut-être naïf mais j’ai l’ambition que ma musique serve ne serait-ce qu’à une seule personne. Si elle touche dix personnes, tant mieux, cent personnes, tant mieux. Quand j’écoute certains rappeurs, je me dis qu’ils ont raison de critiquer la street. Lino avait balancé « Tu connais quoi de la rue à part le bas de ton immeuble ? ». R.E.D.K. disait « Je ne peux pas être plus street qu’un sans-abri ». Les trois quarts rappent la rue, alors qu’ils ont un toit, qu’ils ne crèvent pas de faim et qu’ils n’ont pas galéré. (Il appuie ce dernier mot)

Abordons à présent une des forces de l’album mais qui pourrait aussi en être sa faiblesse. Dans le morceau « Sans refrain », tu termines en disant « il n’y a plus de petit il n’y a plus de grand » et on comprend que tu as beaucoup aimé une certaine époque. Est-ce que tu penses réussir à critiquer la situation actuelle sans sombrer dans le « Avant c’était mieux » ?

Je ne pense pas que dans mon discours tu entendes qu’avant c’était mieux. J’ai une phase où je dis « Je ne suis pas dans le rap engagé, je suis dans le constat contestataire ». Et c’est vrai qu’à l’époque, tu ne trainais pas avec des grands, de nos jours, des gars de trente ans trainent avec des petits de vingt ans. Comment tu veux mettre une barrière après quand tu traines tous les jours avec des petits ? C’est pour ça qu’il y a beaucoup de problèmes dans les quartiers, que les jeunes n’ont plus de limites, n’ont pas peur de t’allumer, c’est presque un rite de passage. On en est dans la situation où les jeunes doivent se faire un gars pour avoir un nom.

J’essaie vraiment dans ma musique de ne pas tomber dans le discours du vieux con. Déjà le rap n’était pas mieux avant, c’est faux. Le but à l’époque était de ne pas se ressembler : Booba ne ressemblait à Rohff, Rohff ne ressemblait pas au Rat Luciano, Le Rat ne ressemblait pas à Rim’K, qui ne ressemblait pas à Diam’s. Mais il y avait beaucoup de rappeurs claqués à l’époque. Et aujourd’hui avec internet, tu as accès à beaucoup plus de merde. Mais ce n’est pas pour rien qu’aujourd’hui, le rap est la musique la plus écoutée en France ; il y a beaucoup de bons rappeurs. Par contre, il y avait beaucoup plus de passionnés avant. Maintenant, on va être attentif aux followers, aux vues… Ça ne veut rien dire « le rap c’était mieux avant ». Si tu fais écouter à un petit d’aujourd’hui du Fabe et du Niro, qu’est-ce qu’il va te dire ? Il va te dire qu’il préfère Niro, parce que ça représente une époque.

Il faut que l’on évoque le remix de ton morceau « Marseille en vrai » dans lequel tu as invité du beau monde…

Ce morceau m’a permis de dépasser les 400 000 vues ce qui est énorme à mon niveau. Je suis très content de ce son. Je trouvais que cela faisait longtemps qu’on n’avait pas eu une très belle combinaison. Dans le morceau originel, je parlais de chaque arrondissement marseillais. Là j’ai voulu inviter des gens de différentes zones de la ville. Je ne vais pas te mentir, tout le monde ne m’a pas dit oui, mais au final, ceux que je voulais vraiment, j’ai réussi à les avoir. Je me rappelle certains m’ont dit par exemple « Mais pourquoi tu invites Keny Arkana, elle ne sort plus rien, elle n’a pas de buzz ». Ils ne se rendent pas compte de qui est Keny ! Elle a un vrai discours, elle parle des gens, elle est très forte rapologiquement parlant et c’est une très bonne personne. Tous ses albums sont disque d’or, elle a fait de vraies tournées, des festivals, pas des shows cases. Je l’ai appelée pour lui proposer, elle m’a dit qu’elle avait trouvé « Marseille en vrai » chaud et que je pouvais compter sur elle. Une semaine après elle m’avait envoyé son couplet ! C’est rare une telle attitude ! R.E.D.K. c’est la famille, on est du même secteur, il était chaud aussi. Kalash L’Afro, on se connaissait, il est très fort. Il me tenait à cœur d’avoir un jeune, en l’occurrence Dibson, qui est très bon. Enfin, il y a DJ Soon, de Carré Rouge, qui m’a donné pas mal de coups de main durant mon parcours. Sans le vouloir, on a réussi à avoir donc une personne du centre-ville avec Keny Arkana, deux personnes des quartiers Nord, R.E.D.K. et moi, un gars des quartiers Sud avec Dibson et Kalash L’Afro de L’Etang de Berre. Et je ne sais pas si les gens ont remarqué, mais je voulais absolument que chaque rappeur porte un maillot de l’OM d’une époque et certains portent des maillots collector comme celui de 1985-1986 qui est en coton (rires) ! Mamadou Niang m’a donné son accord immédiatement, Soso Maness aussi, on a chopé l’acteur qui jouait dans le clip d’IAM « Petit Frère »… On voulait vraiment faire un morceau marseillo-marseillais ! Et il a été repris au Stade Vélodrome par les MTP, que j’embrasse d’ailleurs ! Les gens se sont reconnus dans ce morceau. 

Ce morceau t’a permis de franchir un palier et un autre morceau t’a permis d’en passer un autre, je pense au feat sur le dernier album d’IAM.

(Il cherche ses mots) Pour moi c’était une fierté… Je les remercierai toute ma vie. On a enregistré dans de superbes conditions, après on a fait des scènes avec eux. AKH, je l’ai connu, je devais avoir 20 ans, j’étais allé taper chez lui à La Cosca. Plus tard, on s’était recroisés à Canal Plus pour un plateau télé et il n’avait pas fait le mec qui ne me reconnaissait pas, il est venu me voir, on a discuté et il m’avait proposé qu’on se voie à Marseille. Par l’intermédiaire de Buddah Kriss aussi, il m’avait invité sur l’émission sur Mouv pour un freestyle, avec Allen Akino, Big Flo & Oli notamment. L’an dernier, comme je suis souvent avec R.E.D.K. qui faisait la première partie d’IAM avec son groupe Carpe Diem, il m’a proposé qu’on fasse un morceau ensemble. Et en avril 2019, il m’invite pour faire un feat sur Yasuke. C’est une fierté sans nom d’être sur leur album, parce que les écoutais j’avais onze ans… Ce n’est pas une consécration mais une reconnaissance.

On va basculer sur la mixtape La voix du 13 qui sort le 23 octobre 2020. Qu’est-ce qui t’a poussé à la faire ?

Le truc c’est que j’enregistre tout le temps donc j’ai beaucoup de morceaux. Je les ai envoyés Dj Myst, qui est un pote pour avoir son avis. Il me rappelle et me dit qu’il en a fait un projet. Il a très bien enchainés les titres, vis-à-vis du BPM notamment pour qu’on ait une suite logique et même moi j’ai eu l’impression de redécouvrir les morceaux ! En cinq jours, il avait fait le taf. Pour la cover, j’ai bossé comme toujours avec Cros2, un très très bon graphiste, engagé socialement dans les quartiers en plus. Vu que je voulais confirmer le travail fait sur Plume 13 et que je rappe sur ma ville, on a appelé ce nouveau projet La voix du 13. Cette année, je veux devenir une évidence à Marseille, pas le meilleur, parce que je m’en fous, à la limite meilleur que la veille c’est bien. Quand on parle de Marseille, je veux que mon nom revienne dans les discussions.

La tape était prête depuis quelques mois et elle sort enfin après que tu aies réglé un problème avec ton label, ou plutôt ton ancien label, tu peux nous en dire un mot ?

Ce n’est pas un problème. On attendait de recevoir certains papiers parce que j’avais signifié que je voulais quitter le label. Ils ont été cools parce qu’ils ont accepté alors qu’ils n’étaient pas obligés et que j’étais encore lié par contrat. Il a juste fallu attendre un peu que tout se règle d’un point de vue administratif, que tout se fasse de manière officielle. Pour être un peu plus précis et sans vouloir être dans la polémique, c’était mieux pour le label et moi que nos voies se séparent. En tout cas, ils ont été cools de me libérer de mon contrat.

Précédemment, tu bénéficiais de l’appui de ce label, maintenant que tu te retrouves en indé, ça doit provoquer une certaine fébrilité, parce que tu es seul, que tu dois peut-être monter une structure ?

Franchement non parce que même quand j’étais dans un label j’étais seul en studio avec mon équipe de Marseille. Ils nous faisaient un retour sur ce qu’on faisait mais je me chargeais de 85% de l’artistique. Ils me donnaient beaucoup de conseils, d’idées pour les clips, l’image. Mais depuis toujours je travaille en autonomie et ils ont été là pour m’ouvrir certaines portes que je n’arrivais pas à ouvrir. En partant du label, j’ai privilégié le confort de ma création artistique. Je veux travailler de manière apaisée. Donc je n’ai pas le vertige, je ne me sens pas fébrile, je n’ai pas peur. Je sais que des gens m’épaulent et les planètes semblent alignées. Je sors ce projet pour remercier ceux qui ne m’ont pas lâché, qui m’ont soutenu.

Ce projet était prêt juste après le confinement mais ne sort que maintenant ; comment as-tu vécu ce contretemps ?

Au début j’étais contrarié mais rapidement je me suis concentré sur le travail et je me disais que le projet sortirait quand Dieu le voudra. Maintenant je travaille avec la team Otaké qui m’a donné un coup de main pour que ce projet ait un certain écho. J’ai utilisé ce temps pour m’investir davantage dans mon association auprès de jeunes qui ne sont jamais allés en studio, qui ont besoin de conseils, comme on le faisait avant et comme j’ai pu en bénéficier aussi par le passé. Et ça m’a appris des choses aussi même s’ils sont plus jeunes que moi, ça m’a sorti de ma zone de confort, en terme de flows par exemple, même si on est restés cohérents par rapport à ce que je faisais. C’est un projet qui devrait arriver très rapidement.

Ton rap est conforme à la norme marseillaise mais as-tu l’ambition d’avoir une audience plus large que l’échelle marseillaise, et atteindre notamment la capitale ? Parce que tu as des références qui vont être comprises par les locaux, quand tu évoques le sens interdit de Val Plan ou les couleurs de Consolat, mais pas forcément par le public qui ne vit pas à Marseille. Est-ce que ça, ça n’est pas un frein à une audience plus large ?

Je l’entends et je suis d’accord avec toi. Mais pour moi, c’est une étape obligatoire. Je ne veux pas être un rappeur qu’on connait d’abord à Paris et à Lille, alors qu’on ne me validerait pas dans ma propre ville. Donc je suis marseillais, j’aime l’OM, j’embrasse nos défauts comme nos qualités, j’aime notre accent. Maintenant tu as plein de rappeurs marseillais, tu n’entends même plus leur accent… Moi je rappe comme je parle.

Le premier morceau de la tape est très rentre dedans, avec des scratches, il n’y a pas de refrain et c’est une constante dans tes projets les morceaux sans refrain.

Je ne me vois pas faire un refrain dans certains morceaux. Un refrain sert à être répété par les gens pour que l’idée du morceau puisse rester en tête. Mais il y a des morceaux, des thèmes, où tu n’en as pas besoin. Un « Demain c’est loin », tu le verrais avec un refrain ? Un « Regretté » de Rohff, un « Repose en paix » de Booba ? Tu as besoin d’efficacité et d’émotion dans un morceau. Par contre, pour la scène tu ne peux pas te passer d’un refrain dans certains morceaux. Surtout que j’ai commencé par la scène avec des morceaux sans refrain et je voyais que je n’arrivais pas à faire participer le public. Faut trouver le bon équilibre.

Que ce soit sur la tape La voix du 13 ou dans l’album Plume 13, on sent que tu en veux aux rappeurs qui se contentent de faire de la multisyllabiques et de ne soigner que la forme.

Quand je dis « Vous vous branlez sur des multisyllabiques », je ne parle pas des rappeurs mais du public, d’un certain public. Un morceau ne peut rien dire, sous prétexte que ça rime, c’est validé… Alors qu’il n’y a pas de fond.

Et quand je dis que le milieu du rap me dégoûte, il me dégoûte réellement. Il met juste en exergue le mauvais côté ou la vraie personnalité des gens. Le rap peut rendre fou par rapport aux enjeux économiques, au manque d’estime, à la frustration engendrée… Je parle vraiment du milieu je ne parle pas du rap. Il y a de bonnes personnes, Djel, les gars du studio Beat Bounce… A Paris, c’est pareil, l’équipe de Nasme, Blaiz, Flynt. C’est des passionnés du rap et des bonnes personnes.

A un moment tu dis que tu ne rappes pas pour les rappeurs mais pour les gens. Tu arrives à visualiser comment est composé ton public ? J’ai l’impression qu’il doit être composé essentiellement de trentenaires.

Déjà cette phase c’était pour faire un  big up à Youssoupha qui dit ça dans le morceau Entourage. En plus c’est une phrase que je disais déjà à l’époque. Je ne me force pas à faire une musique pour les petits, à utiliser certaines expressions pour que les plus jeunes me suivent. Je veux être honnête avec moi-même. Après si ce sont les trentenaires qui m’écoutent, pas de souci, c’est que je rappe une partie de leur vie. Mais je ne calcule pas l’âge. Quand j’écoutais IAM, ils avaient 30 ans et j’en avais 10. Quand 50 Cent sort Get Rich or Die Tryin’, il a 28 ans et j’en ai 15. Il n’y a pas plus ringard qu’un mec de 35 ans qui veut faire le jeune. Et un mec de 20 ans peut tout à fait être très fort. L’âge c’est un faux débat. Alonzo a 37 ou 38 ans et regarde comme il kicke ! Booba a 43 ou 44 ans et les petits écoutent sa musique.

Tu privilégies plus les thèmes aux egotrips, tu ne joues pas de personnage et ta principale force, ton humilité, pourrait être ta faiblesse, même si tu ne sembles pas en souffrir.

J’en souffrais peut être quand j’étais plus jeune, aujourd’hui, pas du tout. Je me suis trouvé et je sais que je suis honnête avec moi-même. Je sais que ma mère peut écouter mes sons, je n’ai pas honte. Il y a un truc qui m’a toujours fait peur, c’est d’être dans mon quartier et que les gens disent que je suis un menteur. Je ne suis pas un voyou, je ne suis pas un gangster, je suis comme tout le monde.

Tu as tenté des trucs sur ce projet ? Y a-t-il des nouveautés par rapport à ce que tu faisais par le passé ?

Pas mal de rappeurs disent « je vais essayer de me découvrir, je vais essayer de tester tel truc… ». Je ne suis plus dans la phase du test. J’ai trouvé ma direction artistique, j’ai trouvé ma cohérence. Je ne vais pas resservir la même soupe mais les gens ne vont pas être déboussolés. Et il y aura des collabs parce que je n’en faisais pas beaucoup, si ce n’est « Marseille en vrai remix » ou des morceaux avec mon entourage, Allen Akino, R.E.D.K. Cette année je vais faire beaucoup de featurings inédits que les gens attendaient.

On dit un mot des gens avec qui tu travailles ?

Je suis très famille, je travaille souvent avec les mêmes personnes. Pour le beatmaking, c’est l’équipe Skenawin Music, L’Adjoint, Franklin, Pavillon Noir, Curtis, Member-K, Don Beatz, Nico Lox, Dech et Professeur Skenawin. Lorenzo aussi. Il y a aussi Nef, Just Music Beats, Fabio, Ludo. J’espère ne pas oublier quelqu’un. En vidéo, c’est Mathieu Constance, Kaktus et CLEMENTRPT. Pour les cover, c’est Cross2, qui est très fort !

Ces prochains mois tu devrais être très présent…

Le rap c’est ma passion, c’est comme si j’allais au foot. Tout est prêt, on a fait les clips, les covers, là on va faire le mix de deux morceaux, on attaque la promo. Cette fois-ci, je veux vraiment me saigner. Je ne vais pas m’arrêter, je vais être à flux tendu. Je suis excité.

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