Entretien intergénérationnel autour du rap marseillais

Alors que le rap marseillais semble connaitre un nouvel âge d’or, si cela veut dire quelque chose, qu’une partie de la scène phocéenne cartonne en bande organisée, nous avons voulu, osons l’expression, faire un pas de côté pour revenir sur plus de 20 ans de rap marseillais, sur ses évolutions, son rapport avec le game, ses hauts, ses bas. Pour en parler, nous avons convié Dj Djel de la Fonky Family, le 3e Œil, des « anciens » qui ont tout pété dans les nineties ainsi qu’avec Hermano Salvatore, le « rappeur pas connu qu’on reconnait dans la rue » et Misa, jeune loup qui risque de faire grand bruit très prochainement. Interview conforme à la norme marseillaise, entre hier, aujourd’hui et demain.

Photos : Zephir

Hermano / Misa : Quel regard vous portez sur le rap marseillais et français de la fin des nineties ?

Misa : A la base, je me suis branché sur le rap marseillais mais aussi français des années 1990 quand j’ai commencé à écouter du son. Parce que c’est là que j’ai trouvé les bases en terme de flow, de rimes, je trouvais ça brut. Après je me suis élargi à d’autres trucs.

Hermano Salvatore : Ça a été une grosse source d’inspiration puisque j’ai grandi avec les albums d’IAM, FF, 3e Œil, etc. Et on a connu l’évolution. Mais j’ai toujours autant de plaisir à réécouter le rap de cette époque. Tu vois pendant le confinement, il y a eu beaucoup de sessions qui remettaient à l’honneur ce rap-là, grâce notamment à Djel (sourires) et ça faisait du bien pour tout le monde j’ai l’impression, même pour les plus jeunes de se replonger sur cette période où en terme de plume c’était quelque chose, parce qu’aujourd’hui on est beaucoup sur la musicalité.

Et vous le Troize et Djel ? Quel regard avez-vous sur cette période durant laquelle vous avez été pleinement acteurs?

Mombi : C’était l’époque faste du rap marseillais avec le premier album de la FF, après le nôtre aussi, les compils qu’il y a eu, Chroniques de Mars, Sad Hill, Taxi, qui ont permis l’émergence de plein de groupes que le grand public ne connaissait pas forcément. A partir de là, ça a amené une grosse visibilité sur Marseille.

DJ Djel : Marseille avait un côté capitale du rap français à cette époque, mais ça ne l’a plus été par la suite, donc il y a des montées, des descentes et je pense qu’on est dans une nouvelle ère, avec une nouvelle école, qui va amener quelque chose à Marseille, j’en suis persuadé. Et dans cette nouvelle ère, ce qu’il y a de bien, c’est qu’elle est multiculturelle. Elle concerne bien évidemment les jeunes qui vivent leurs vingt ans. Et c’est une époque formidable ses vingt ans. Quand on me dit le rap c’était bien avant, je dis non, c’étaient tes vingt ans qui étaient bien. Le rap s’influence de plein de choses pour évoluer et la nouvelle école ramène de nouvelles choses et c’est bien ! Les anciens comme on les appelle même si je n’aime pas trop cette expression parce que c’est un peu péjoratif, qui ont plus de carrière, reviennent et amènent aussi de nouvelles choses.

Boss One : Je dirais qu’on a vécu une époque formidable aussi, qu’on a eu sur nos épaules le poids de placer Marseille sur la carte du rap français voire même international puisque des groupes comme IAM, comme FF, comme nous, sont sortis des frontières nationales. Après il y a eu un creux d’une dizaine d’années où à Marseille ça vivotait, c’était instable. Et tous les groupes de cette génération sont passés par là à un moment. Puis ça revient. On voit qu’IAM tourne toujours autant voire plus, pareil pour nous. Donc on a ouvert un chemin.

Tu as devancé ma question suivante puisque je voulais vous interroger sur ce creux des années 2000 qui a duré plus de dix ans, qui a touché et le rap marseillais et le rap français. Comment vous expliquez ce passage à vide ? C’était dû à un manque de structures, à un manque de compils ?

Mombi : Pour moi c’est dû à l’apparition du net qui a tout chamboulé au sein des labels, des maisons de disques. Il y a eu un changement de direction musicale aussi. Les maisons de disques et les radios essayaient de ramener autre chose. Et nous on était d’une école un peu contestataire quand même, on dénonçait beaucoup de choses. Aux Etats-Unis ces changements avaient déjà eu lieu avec les artistes qui parlaient de la société et de ses problèmes qui ont été mis sous silence. Il y a eu une nouvelle façon d’écouter de la musique et l’avènement d’internet a confirmé ça, avec le téléchargement aussi. Et nous n’étions pas prêts nous-mêmes à ces changements, on ne les a pas vus venir.

Tu pointes du doigt des éléments périphériques qui se sont mis au cœur mais est-ce que les artistes n’ont pas eu une crise d’inspiration, en ne sachant pas se renouveler convenablement ?

Hermano Salvatore : J’ai l’impression que le dirty a fait du mal au rap français, notamment aux artistes confirmés qui étaient dans le sample et qui étaient forts dans ce style mais qui ont eu du mal avec les instru électriques, dirty. Après la trap a ouvert une nouvelle ère pour beaucoup de rappeurs. Tout à l’heure tu parlais de creux mais ce qui est intéressant c’est qu’on a des artistes, peut-être pas en quantité mais qui ont eu un chemin singulier, comme quasi personne n’a eu en France, comme Soprano qui pendant toute cette période a creusé son trou pour atteindre un stade de fou. Ou Keny Arkana ou Jul qui est arrivé après.

Mombi : Comme Hermano disait, il n’y avait pas beaucoup d’artistes à Marseille mais en terme de qualité, avec les Psy4 c’était quelque chose. Mais c’est vrai que pour défendre Marseille, il n’y avait pas cent mille groupes. Après nous, il y a eu les Psy4, L’Algerino et puis voilà.

DJ Djel : Après la période dont tu parles, de 2000 à 2010, personne n’a fait le beau, tu sais pourquoi ? Comme l’a dit Mombi, il y a eu l’arrivée des CD-R, des copies, des téléchargements, d’internet. En 2006, on sort Marginale Musique avec une pression sur les épaules, sous-entendu si on marchait, les autres allaient marcher. On a été découpés sur les chroniques d’albums et c’était une période sombre pour tout le monde. Tout le monde galérait. Le dirty était aussi un style nouveau pour la France, donc il a fallu s’adapter, comprendre les codes. En France, on a toujours singé les américains et au passage, un des premiers à ne pas singer c’est Jul. Il nous a donc fallu du temps pour nous mettre à jour.

Boss One : Et c’est toujours pareil, ça commence par arriver sur Paris puis sur le reste du territoire. Regarde la Drill est en train d’exploser, les artistes doivent s’y adapter. Pour moi le baromètre c’est Lino. Il a testé des choses, avec plus ou moins de succès.

DJ Djel : Oxmo s’est essayé à la trap par exemple, même s’il s’est planté.

Il ne s’y est peut-être pas mis pour de bonnes raisons.

DJ Djel : Ça on ne sait pas. Mais tu tentes et des fois ce n’est pas ton truc, faut le reconnaitre. Jay Z ne fait pas de la trap, Nas ne fait pas de la trap. Si on regarde les artistes qui ont une carrière, ils suivent un fil conducteur. Slim Thug ne fait pas de boom bap.

Misa : En fait c’est bien des fois de s’essayer à de nouveaux styles et chacun est force de proposition. Aujourd’hui, tu as de plus en plus d’artistes, de médias, de radios donc le truc s’est globalisé. Je n’ai pas vécu les années 90, je suis né à une époque où il y avait déjà une grande diversité de styles, où chacun amène son délire, a sa propre patte et c’est ce qui fait la singularité de cette musique.

DJ Djel : Si tu écoutes Mac Miller, il fait plein de choses. J’appelle ça la génération Iphone. (S’adressant à Misa) Toute votre génération est arrivée en même temps que Spotify, etc, donc vous écoutiez plein de musique. Nous, on était des nazis du rap. On n’écoutait que du rap. On disait que la techno c’était de la merde, le rock, de la merde, la soul ? Sûrement de la merde. Puis on a grandi, on a compris après. Mais nos générations ont cette différence. Aujourd’hui quand j’écoute des rappeurs qui font plein de styles différents ça me plait, tant qu’ils les maitrisent. Parce que tu en as qui s’ouvrent mais qui ne devraient pas.

Hermano Salvatore : Si tu prends un rappeur comme Django, il a essayé de faire un album comme XXXTentacion, ça a flopé de ouf, il a essuyé plein de critiques puis il a laissé passer deux mois, il est revenu avec son style d’avant et ça a repris.

DJ Djel : Tu peux faire un album et il disparait en six mois.

Boss One : Dans l’idée, il faudrait que notre génération soit un peu plus à l’écoute de la nouvelle génération et s’en inspire. Aujourd’hui, c’est à nous de nous adapter et pas l’inverse. Il ne faut pas avoir peur ni honte de se dire qu’on a été en haut à un moment et qu’un jeune maintenant est capable de nous donner des leçons sur la musique.

Tu parlais de Lino, il y a forcément Rim’K qui est pour beaucoup l’exemple d’ancien qui s’adapte aux nouvelles tendances.

Mombi : Pour se renouveler, tu dois t’inspirer de ce qui est plus jeune que toi, sinon tu restes cloitré dans ton monde. C’est là la force d’un artiste, essayer de sortir de sa zone de confort. On veut tenter des trucs tout en respectant l’âme du groupe 3e Œil.

Boss One : Honnêtement, on ne peut concurrencer personne aujourd’hui. Il ne faut pas avoir d’ego et c’est le plus difficile. Ainsi, tu peux t’adapter n’importe où. En concert, si tu pars avec ton ego en te disant que dans les années 90 tu étais au sommet, tu vas te retrouver sur un plateau avec un jeune de 17 ans qui va jouer devant toi et à la fin de son show, tout le public va partir, tu vas rien comprendre.

Misa : C’est ce qui s’est passé quand il y avait le concert avec Timal et Lefa au Moulin (ndlr : salle de concert à Marseille).

Hermano Salvatore : On était justement en première partie avec Tous Salopards et je me disais que pour Lefa, c’était un truc de dingue, la salle s’est vidée devant lui.

Une autre grande tendance à côté de l’arrivée d’internet et de You Tube, c’est l’arrivée des classes moyennes en tant qu’auditeurs et acteurs dans le rap et c’est, il me semble, une grande différence avec les nineties.

DJ Djel : C’est logique. Ça devenait une musique populaire, aux Etats-Unis ça avait explosé. Tu avais des hits avec Vanilla Ice, Kriss Kross, Dre, L’Ecole du Micro d’Argent, Doc Gyneco… Le rap parlait de tout le monde et à tout le monde. Les Johnny et tout ça ne vendaient plus de disques en fait. Il n’y avait qu’une radio et la moitié de la France l’écoutait alors quand c’est devenu la mode, c’était normal que les classes moyennes s’y mettent, parce que ça faisait bien d’écouter du rap… C’est comme ceux qui te disent « j’aime pas le rap mais j’adore Gims » ou « j’aime pas le rap mais j’adore Soprano »… Les gens n’y sont pas du tout… Le rap est devenu la musique pop, dans le sens populaire et c’est très bien !

Boss One : Black M aussi a pris une direction qui a un peu plus ouvert cette brèche. Quand tu vois que Gims qui vient du rap remplit deux stades à Paris, que Sopra a fait trois Vélodromes, même Jul fait une musique populaire qui brasse tellement de personnes… Parce que t’as l’impression que Jul n’est écouté que par les petits des quartiers alors qu’il est écouté par les parents, les familles, les filles, les vrais kassos, les mères célibataires, il est écouté par tout le monde !

Depuis 2015 environ, il y a l’émergence d’un rap marseillais instinctif, street, hyper productif, limite générique, avec Jul justement, L’Algerino, Alonzo, Naps, Soso Maness, Kofs, YL et c’est ce rap qui truste les charts. Est-ce que ce succès vous semble logique ?

DJ Djel : J’aimerai bien entendre la nouvelle génération répondre avant que je réponde !

Hermano Salvatore : Le rap de quartier c’est le style qui marche en France en fait et pas qu’à Marseille. Ce n’est pas méchant ce que je vais dire mais pour moi l’industrie de la musique c’est un peu une communauté bobo qui fantasme sur la vie de quartier et les maisons de disque signent celui qui va faire le plus peur, qui va avoir l’air le plus méchant… Ça commence à tourner en rond. Grace à Dieu, aujourd’hui, il n’y a pas que ça qui passe, il y a tous les styles de rap donc il y en a pour tout le monde. On parlait de Jul, il y a une couleur quartier qui est indéniable mais son message touche tout le monde. Et les plus gros vendeurs ne sont pas que ceux que tu as cités, c’est ce qui donne un peu d’espoir : on n’est pas obligés de rentrer dans ce moule. Et je pense qu’à Marseille, il manque d’autres cases à développer, d’autres visages, d’autres couleurs de musique, pour représenter le Sud.

Dj Djel : Ces gars-là d’ailleurs ne sont pas tombés du ciel, certains sont là depuis longtemps, ils ont travaillé leur carrière pour arriver là où ils sont. C’est logique qu’ils en soient arrivés là parce qu’ils ont beaucoup travaillé. Ce qu’ils font, c’est actuellement mainstream, mais on n’est pas à l’abri qu’un gars comme Hermano Salvatore ou comme Misa sorte un truc et parce qu’il est différent fera la différence. Je pense vraiment qu’il y a des tournants tous les cinq ou dix ans et qu’il faut être là pour les prendre.

Quand on compare vos parcours, on remarque que vous avez vécu différents types de succès. Toi Djel, vous avez pété le score avec Bad boys puis votre premier album, le 3e Œil vous avez eu le titre « La vie de rêve » sur la BO de Taxi et votre premier album ; Hermano, à côté de ton parcours en groupe, tu es devenu champion du RC, avec des battles devenus classiques, quant à toi Misa, tu as gagné le Buzz Booster Paca et ton nom commence à circuler dans la région notamment. J’aimerai donc savoir comment vous avez vécu le succès ?

Misa : Moi pour l’instant c’est léger (sourire). C’est un cheminement pour le moment, ça parle un petit peu, ça prend des contacts, en fait je n’ai pas eu d’accomplissement qui me ferait dire que j’ai un succès à mon actif. On évolue étape par étape, c’était cool de remporter le Buzz Booster Paca, de faire des scènes, que des gens citent ton nom, que des gens te partagent sur les réseaux, mais ce n’est pas encore notable donc je travaille pour rester sur cette dynamique.

Hermano Salvatore : Je vais enchainer, j’ai connu un peu le succès via les Rap Contenders, mais ça n’a pas dépassé le cadre du battle rap. Donc pour être honnête, j’ai connu un peu de frustration par rapport à ça. Mais ce qui est bien c’est que j’ai transformé ça en motivation parce que je sais que j’ai quelque chose à faire dans le rap. On va s’énerver, on va prendre un rythme en étant productif et petit à petit, je commence à recevoir plus de force donc cette énergie positive fait plaisir et on la retranscrit dans la musique.

Misa : J’ai l’impression que lorsque les gens te découvrent dans un domaine, par exemple toi dans les battles, ils t’étiquettent rapidement et c’est compliqué de sortir de cette case. Pour eux Hermano c’est un clasheur, pas un rappeur. Je pense qu’il faut direct habituer son public à la diversité dans ce qu’on fait.

Boss One : C’est une période trouble le succès et elle a joué des tours à plein de gens. Mais c’est humain. Nous-mêmes, on ne maitrisait pas tout. Quand tu viens du bas et que tu as un gros succès, tout le monde te dit que tu es El Manifico et à un moment, tu te fais avoir. En tant qu’artiste, il faut vraiment avoir des gens autour de toi, qui vont te remettre sur terre. Ce que j’aime dans la nouvelle génération, c’est qu’après un succès, lorsqu’elle a le buzz, elle ne va pas attendre pour sortir des morceaux. Nous, on attendait trois ans, quatre ans, pour ressortir un album.

Mombi : Les conditions de distribution n’étaient les mêmes aussi.

Boss One : Oui, mais on se mettait dans un certain confort.

DJ Djel : Avec la FF, on se disait qu’on avait beaucoup de chance de connaitre le succès. On avait beaucoup travaillé aussi. Mais on ne pensait pas que ça allait marcher. Skyrock ne voulait pas passer l’album Si Dieu Veut par exemple. Ça n’a pas été si facile que ça. Les dix ans avec la Fonky Family, ça a été un rêve. Quand tu es numéro 1 du rap français, tu vis un rêve. Tous tes concerts sont sold out, tes albums sont disques d’or en un mois, c’est un truc de fou. Sauf que le succès ne dure pas. Ça dépend pour chacun mais personnellement, c’était mon rêve de vivre de la musique et lorsque la FF s’écroule, mon rêve s’écroule. Je rentre en dépression pas mal de temps et faut se relever après. Et dans ces moments-là, tu n’as pas beaucoup d’amis. J’ai des amis dans le rap marseillais mais pas beaucoup dans le rap français. Faut donc avoir confiance en soi, sortir des trucs, revenir, ce n’est pas évident. C’était un truc de fou Fonky Family mais c’est derrière.

Boss One : Djel Tu disais que vous n’étiez pas sûrs d’y arriver avec FF, mais personnellement, j’étais persuadé que vous y arriveriez.

DJ Djel : C’est vrai que nous aussi, en écoutant Hier, Aujourd’hui, Demain, on se disait que c’était un classique.

Mombi : Alors que nous nous n’en étions pas sûrs.

DJ Djel : On se disait que si on vendait 30 000 disques de Si Dieu Veut on était les rois du monde.

Misa : Et puis tu n’es jamais objectif sur ta musique. Si tu es sur de toi, d’un côté tu te brûles les ailes et si tu n’as pas assez confiance en toi

DJ Djel : (Il le coupe) Elles ne volent pas. (sourire)

Boss One : Alors ça va peut-être paraitre prétentieux, mais j’étais sûr que pour nous ou pour Fonky Family ça marcherait. Je ne savais pas à quel point par contre. Parce que j’ai vu le nombre d’heures passées au boulot, le nombre d’heures où on s’est amusés. On avait aussi une histoire avec La Friche où on répétait, on passait du temps à n’en plus finir. Pone et Choa nous recevaient chez eux aussi. Tous ces moments font que j’étais persuadé que ça marcherait. Mais c’est allé très vite en fait. On a créé le groupe en 1994, fin 1997 on était déjà sur la tournée d’IAM, 1998 on nous propose Taxi, 1999 le premier album, 2001 le deuxième album, entre temps tu passes de Côté Obscur à Sony Music. J’étais sûr que ça allait fonctionner parce que c’est allé très vite. Il y avait du travail et des gens se sont battus pour nous, nous ont soutenus.

J’aimerais qu’on évoque à présent l’évolution du format, puisque les morceaux avec 3 couplets deviennent rarissimes, on a la dématérialisation de la musique avec You Tube, les plateformes, les réseaux sociaux aussi, les labels ont moins d’importance, les artistes sont très, peut-être trop, productifs, est-ce que le risque actuel n’est pas de faire de cette musique quelque chose de jetable, d’éphémère ?

Mombi : C’est ce qui va arriver malheureusement.

Hermano Salvatore : C’est déjà le cas.

Mombi : Comme dans toutes les grandes musiques, à partir du moment où il y a une visibilité, tu vas perdre ce truc qui en faisait le charme. Avant on faisait des vingt-quatre mesures, les morceaux duraient cinq minutes. Aujourd’hui, le format c’est deux couplets, un pont, le fameux pont (il appuie ironiquement sur ce dernier mot), un refrain et le morceau ne doit pas durer plus de 3 minutes – 3 minutes 30. Tu n’as plus le temps de dire ce que tu as à dire, c’est comme si tu étais contrôlé.

Boss One : Vous vous rappelez à un moment les gens s’offusquaient parce que Bouneau à Skyrock coupait les morceaux ? Il faisait des edits et nous on montait au créneau en apprenant ce bordel en refusant qu’il passe notre morceau s’il le coupait. Aujourd’hui, les artistes eux-mêmes coupent leurs morceaux. Un couplet de douze mesures ce serait trop long à présent ! Tu t’adaptes ou ta musique n’est pas diffusée.

Hermano Salvatore : On parle beaucoup de singles là mais dans ton album tu fais ce que tu veux. Des gars qui vendent beaucoup comme Orelsan par exemple fait des chef d’œuvre comme « Notes pour trop tard », le morceau dure plus de sept minutes je crois, il slamme par moment et il arrive à parler à tout le monde sur des formats comme ça.

Misa : Après tu construis ton projet avec différents formats, sur certains morceaux tu vas être en mode single, sur d’autres tu vas te lâcher. On va lisser des morceaux pour la radio, pour les plateformes, qui feront deux minutes pour que les gens restent sur leur faim et le réécoutent, c’est stratégique, c’est calculé.

Boss One : A l’époque Bouneau recevait ton album et décidait si tu allais marcher ou pas. Quand il écoutait ton album, le morceau le plus pourri pour toi, c’est celui-là qu’il décidait de diffuser à l’antenne. Dernièrement Bosh disait qu’il comptait supprimer de son album son titre « Djomb » et c’est celui-là qui a été diffusé. Il disait que ça aurait été l’erreur de sa vie…

Misa : Pour lui c’était un morceau qui ne lui plaisait pas alors que pour la radio, il était très bien.

Mombi : Parce que ce morceau ne met pas en avant ce qu’il fait d’habitude. Les gens attendent maintenant de sa part des morceaux dans le style de « Djomb ». Après avoir sorti « La vie de rêve » les gens attendaient de notre part que des morceaux dans ce genre, alors qu’on avait d’autres choses à proposer.

Hermano Salvatore : J’ai l’impression qu’aujourd’hui, quand tu trouves ta griffe, les gens vont vouloir t’écouter en boucle dans ce style et ne vont pas être soulés de ça. Tu prends un mec comme Jul, son public ne se lasse pas. Alors que ça peut être frustrant pour l’artiste de faire tout le temps la même chose, tu risques de perdre ton inspiration, ta créativité.

Boss One : Pour en revenir à Bosh, je pense qu’il n’a pas eu le choix. Si Bouneau appelle son label ou sa maison de disques pour jouer tel titre, il n’aura pas son mot à dire. Sinon tu es mis dans un tiroir et ta carrière est cuite. Et on ne peut pas marcher en indé après avoir été en major. Tu n’as pas la même force de frappe. Les maisons de disques se sont adaptées à l’époque à laquelle on vit. Il leur a fallu quatre ou cinq ans où elles étaient dans le trouble mais aujourd’hui, elles savent comment ça fonctionne. Elles signent des artistes qui ont déjà leur buzz, qui ont des millions de vues, qui ont déjà tout fait. Après on ne peut pas jeter la pierre sur Skyrock parce qu’ils ont fait des artistes et on fait partie de ceux-là, il ne faut pas se leurrer. On ne serait pas passés sur Sky ça aurait été beaucoup plus difficile. Mais Skyrock doit aussi être reconnaissante d’avoir eu tous ces artistes qui ont fait la renommée de leur radio.

Après artistiquement, dès l’instant où tu sais où tu vas, peu importent les moyens qu’on te donne. Aujourd’hui, les moyens sont très larges, tu peux faire ton buzz, ça peut prendre du temps mais tu peux y arriver. Regarde Soso Maness. On l’a connu tout gamin, il avait un groupe à Font Vert, ils ont fait leur tambouille. Les gens ont l’impression que Soso est un nouveau qui arrive mais ça fait des années qu’il est là. Kofs c’est pareil. Toute cette génération qui fonctionne à Marseille est nouvelle pour le grand public mais elle est là depuis longtemps… J’ai le souvenir d’un freestyle où il était avec nous, avec Sat. Et il a su se servir des erreurs et des forces de chacun de nous. En communication, c’est le plus fort, il a tout compris à la nouvelle génération. Encore un mot sur la nouvelle génération de rappeurs qui cartonnent si tu permets. Pour moi, ceux qui marchent ne collaborent qu’avec ceux qui marchent parce que tout est calculé.

C’est une différence avec ce qui se passait avant, les têtes d’affiche collaborent énormément entre eux parce qu’ils boxent dans la même catégorie et voient moins l’intérêt de se mélanger avec des artistes plus petits.

Boss One : C’est pour ça que le jour où il y en a qui s’éteint l’autre aussi. Ils ne prennent aucun risque, tout est calculé et ce n’est même pas eux qui le calculent. C’est effectivement la différence avec nous. Des fois on faisait plaisir à des gens qui venaient d’un village, on ne les connaissait même pas, on le faisait juste pour faire plaisir aux gens, même si ça ne rappait pas très bien. On n’aurait peut-être pas dû d’ailleurs. Mais là tout est quadrillé, verrouillé. Peut-être qu’ils ont raison. Rim’K a tout compris et il est de notre génération.

Misa : Ce sont des écoles différentes, toi tu viens d’une école du cœur et de la spontanéité, il y a une autre école qui recherche le succès.

Hermano Salvatore : C’est aussi une différence entre Paris et Marseille. J’ai un peu vécu à Paris et la musique est un vrai business là-bas. Tu vas payer ton feat et tu vas l’avoir, ici à Marseille, tu ne vas pas payer ton feat mais tu vas attendre pour l’avoir… (sourire) On est un peu plus dans le partage. Je me souviens il y a dix ou douze ans on faisait un morceau avec le 3e Œil par exemple alors qu’on était degun.

DJ Djel : C’est un travail le rap. Si tu te lèves le matin en faisant du rap comme un travail, tu le fais sérieusement. Si tu veux que ça fonctionne, il faut le faire comme un travail, sinon tu te contentes de faire un morceau de temps en temps. Je dirais même que notre génération a été bête de ne pas être aussi structurée qu’il aurait fallu, les nouvelles générations ont raison de voir ça comme un travail. C’est pour ça qu’ils sont auto produits, qu’ils font rentrer leur oseille, qu’ils arrivent à trouver des partenariats avec des marques, etc. Nous on était aux fraises avec tout ça. Maintenant ça calcule les posts Instagram, à quelle heure l’envoyer, comment… Comme l’a dit Boss One tout à l’heure, il faut que nous, anciens, on s’inspire de ça. S’il y a un outil dans une caisse à outils, il faut s’en servir. Evidemment, si la nouvelle génération avait été à notre époque, elle aurait galéré comme nous.

Boss One : Je ne comprenais pas pourquoi il y avait autant de gens autour des artistes. Nous on avait un manager, une petite équipe de sécurité, on partait en tournée et c’était le Collège fou fou fou. Aujourd’hui, je vois qu’il y a un manager, un tour manager, un cameraman, un psychologue, une autre personne qui se charge de la communication… Toutes ces choses font que l’artiste est dans un certain confort, parce que c’est la poule aux œufs d’or. Nous c’était n’importe quoi, quand j’y repense. Les artistes aujourd’hui gèrent leur carrière, nous on ne gérait pas notre carrière.

Je n’ai pas l’impression Hermano et Misa que dans votre musique vous vous interdisiez quoique ce soit, en terme de mélodies, d’autotune, de sujets aussi, comme les relations hommes / femmes. Pour vous, c’est zéro limite ?

Misa : Il n’y a pas de sujet que je m’interdis. Des fois tu écris des trucs, tu as des doutes et tu te dis que si tu l’as écrit ce n’est pas pour rien. Au début j’avais cette pudeur mais aujourd’hui je l’ai moins. En terme de forme, de couleur, de musique, je ne m’interdis plus grand-chose. En fait je m’écoute, si j’ai envie de faire un truc, je le fais, j’ai envie de dire un truc, je le dis.

Hermano Salvatore : C’est exactement pareil pour moi. Au bout d’un moment effectivement, tu te mets à traiter de sujet comme les femmes parce que tu as envie d’évoluer. Longtemps, j’ai fait du rap pour les rappeurs et sans m’en rendre compte, mais tu ne touches pas les gens réellement. Et puis tu comprends que lorsque tu traites de sujet comme l’amour, tu touches tout le monde et c’est ce qui est intéressant quand tu le fais avec ton propre style que tu as travaillé pendant des années. Je suis vraiment dans cette démarche, j’écoute la musique et je pars là où j’ai envie d’aller. L’autotune est un instrument comme un autre par exemple. Je l’utilise à ma façon, sans trop forcer, juste pour m’ambiancer un peu. Je me dis que si ça me plait, ça plaira.

Djel, j’ai l’impression qu’après la période FF, tu es allé dans plein de directions au point d’avoir une deuxième carrière. Etait-ce parce qu’avant tu étais occupé avec le groupe, tu te limitais, ou tu as voulu brouillé les pistes ?

DJ Djel : C’était volontaire. En 2006, quand FF s’arrête après Marginale Musique, c’était une période sombre et je ne me revoyais pas dans le rap. J’en avais marre du rap, je voulais écouter autre chose. J’avais envie de jouer dans des endroits un peu spéciaux, dans des teufs, des rave party, je voulais m’ouvrir à autre chose. J’ai commencé à faire des mixtapes de pop, de R’n’B, de rap, de dancehall, de reggae, de soul… Je suis revenu à la culture skate où ça écoute de tout et où il y a une culture underground très forte. Pour faire de la musique et plus du rap. Je suis issu du hip-hop mais mon truc c’est faire de la musique. Depuis que je tire sur toutes les cordes du djing, je suis beaucoup plus épanoui. Au début d’internet j’avais dit que DJ Djel était mort et que c’était la naissance de Diamond Cutter, mais le rap ça reste de la musique. Le côté social m’intéresse moins que le côté introspectif. Avant le « on » était en avant, maintenant c’est plus le « je » et c’est aussi très intéressant. Nemir qui est de la middle class est très intéressant, Bekar, Zamdane, Tétris, Poz, L’Ami Caccio a fait un album de ouf… J’ai envie d’écouter de la musique et non les rappeurs qui parlent des problèmes des quartiers.

Je rebondis sur ce passage du « on » au « je », qui est une grosse tendance avec la disparition des groupes depuis une dizaine d’années, avec la surreprésentation des artistes solos.

DJ Djel : C’est très dur pour un groupe de durer de toute façon. Il ne reste qu’IAM. Mais même quand on parle de rock, de soul, les groupes explosent. C’est logique que dans un groupe tu aies des personnalités très fortes, regarde Gims dans la Sexion, nous on l’a vu avec Le Rat, Chill dans IAM. Et on est dans une époque assez individualiste avec des trucs personnifiés. C’est le fruit de l’époque.

Hermano Salvatore : C’est dur les groupes, je peux bien t’en parler parce que j’étais dans un groupe de huit personnes et c’est un délire (sourire).

DJ Djel : Vous êtes fous vous !

Boss One : Huit personnes dans un groupe…

Hermano Salvatore : Avec des caractères différents. C’était une MJC ! Dans la musique, tu aimes bien raconter certaines choses et dans un groupe, ton temps de parole est divisé forcément. Le « je » est intéressant parce que tu parles de toi mais tout le monde se reconnait dans ce que tu racontes, en fonction de ce que tu racontes aussi. Ce qui est un peu triste c’est qu’actuellement, le « je » est utilisé pour dire « je suis dans le quartier, je vends de la drogue », en boucle. Et mes morceaux dont on me parle le plus c’est en général des morceaux très personnels.

Abordons à présent le confinement que l’on vient de passer. Misa ça t’a empêché de faire quelques concerts il me semble, Hermano ça t’a donné du temps pour balancer encore plus de morceaux, de freestyles, de capsules. Le 3e Œil, vous avez charbonné et des choses devraient arriver. Djel, tu as du arrêter les soirées mais tu as été très présent avec tes lives Insta. D’un point de vue général, est-ce que ça a été une pause salutaire pour le game, pour qu’il y ait une nouvelle donne, un peu plus de fraicheur ces prochains mois ? Ou est-ce que ça a coupé l’herbe sous le pied des artistes ?

DJ Djel : Ça a coupé l’herbe sous le pied de certains. On n’entendait plus les têtes d’affiche, pas un single, pas un clip. On ne voyait plus leur vie sur les réseaux, à part Booba, Kaaris. Et c’est dommage parce qu’ils auraient dû être un peu plus présents. D’ailleurs, s’unir pour faire des morceaux sur les hôpitaux, on n’en pas vu. On n’a vu que Jul vendre ses disques d’or. Sinon, les plus petits étaient actifs, comme Yoshi, Hermano, R.E.D.K., d’autres travaillaient les visuels, les clips, les instrus. Ça a donné du temps pour faire ce que tu as jamais le temps de faire.

Hermano Salvatore : Les gens étaient à l’écoute surtout, parce qu’ils étaient disponibles. Tu sortais un truc à n’importe quelle heure, ils étaient là, ça tournait. Les artistes comme nous sommes obligés de toujours calculer la bonne heure alors que là tu n’avais qu’à balancer. Et j’ai ressenti la différence lors du déconfinement où ça flopait plus (rires). J’en ai profité pour apprendre à faire mes propres montages vidéos, histoire de pouvoir tout faire tout seul, m’enregistrer, mixer, je faisais mes prods et j’envoyais mes clips sur les réseaux. Et j’ai ressenti une écoute différente dans le rap. Dans cette période sociale un peu compliquée, je trouve que l’on s’est penché sur un autre style de rap plus profond ou sur les classiques.

On arrive à la fin de l’interview. En 2013, Marseille était capitale européenne de la culture et le rap était absent des programmations, il y a deux ans il y a eu le concert pour les sinistrés de la rue d’Aubagne qui a été organisé, le festival Marsatac intègre pas mal de groupes locaux ; à quand un évènement marseillais digne de ce nom ?

DJ Djel : Les festivals commencent hip-hop et ils deviennent electro, c’est pas cool (rires).

Mombi : On est en train d’y penser avec Boss. Marseille se doit d’avoir un festival mais fait par des rappeurs, en invitant des artistes tout en faisant découvrir la scène locale. Avec l’âge je pense qu’on a l’expérience pour faire ce type de festival. C’est un de nos projets.

Quels sont vos projets à venir à tous ?

DJ Djel : Un album qu’on travaille avec Nid de renard, avec de belles pépites, peut-être une émission sur Radio Grenouille.

Hermano Salvatore : Pas d’album pour l’instant, juste des cartouches toutes les semaines, tant que j’ai l’inspiration, j’y vais.

Misa : Je reprends ma série de freestyles et un projet arrive en fin d’année.

Boss One : On est sur un album, on le finalise même si on n’a pas de deadline. Je pense qu’on va en surprendre plus d’un et ceux qui nous connaissent vont se reconnaitre dans cet album. On a vraiment réussi à s’entourer, on en parlait tout à l’heure, on a été très bien encadrés. On a hâte de faire écouter tout ça et on va sortir un premier titre dans peu de temps.

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Chafik

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