Kamnouze, l’interview « 10 Bons Sons »

Les lecteurs ne s’en doutent pas forcément, mais les journalistes rap amateurs, tels vos rappeurs favoris, ont tous des papiers et maquettes jamais sortis dans leurs disques durs. Par faute de temps, désaccords, données endommagées ou autres. COVID aidant, j’ai pris l’initiative d’achever ce travail de retranscription entamé… il y a quatreans. L’interview qui suit étant assez intemporelle, elle en valait la peine. D’autant que l’artiste en question vient de sortir en streaming un best-of en quatre volumes retraçant sa discographie intitulée Rewind.

Lundi soir, hiver 2016. Rendez-vous est pris avec Kamnouze au MacDo de Jaurès, après nos journées de taf respectives. Il a un agenda bien rempli mais se prête volontiers au jeu de l’interview, sans zieuter sa montre ni éluder le moindre sujet. En 2h40, nous avons pris le temps de revenir sur tout un tas de sujets : ses débuts dans le rap, la scène de l’Ouest, la légende autour du pressage de son premier disque, la recette du hit avec Diam’s et Jango Jack, la signature chez Nouvelle Donne, l’épopée Factor X, le concert sur la terre de ses origines, son attachement à son grand-père boxeur, l’agression qu’il a subie, et bien sûr les quelques rencontres importantes de sa carrière. Le globule noir dont la technique et le flow ont fait sa réputation au début des années 2000 nous a donc accordé un entretien fleuve qui déborde autant que la Seine au moment de l’interview. 

Première question, puisque c’est la première fois que l’on se rencontre : d’où vient ton blaze ?

Kamnouze, c’est mon blaze, c’est pas mon prénom. Ça a été un nom qui a été transformé. Avant de m’appeler Kamnouze, mon blaze de rappeur c’était « Maksoun ». Un pote de mon groupe D.O.C, qui s’appelle Monsieur 13, trouvait que ça commençait à faire trop old school comme nom et cherchait à rénover un peu le blaze, et du coup, il a eu l’idée d’inverser les syllabes ; donc « Mak » c’est devenu « Kam » et « Soon » c’est devenu « Nouss ». Mais « Nouss », je n’aimais pas. Je préférais la consonance « Nouze », donc c’est devenu « Kamnouze ». Au final, ça n’a aucune signification précise et ça m’allait très bien comme ça. En inversant les syllabes, j’ai recréé une orthographe inventée de toutes lettres. A une époque où les blazes des MCs, souvent, signifiaient quelque chose comme Akhenaton le pharaon, moi je dis : « Ce qui m’intéresserait vraiment, c’est d’avoir un nom qui ne signifiera rien d‘autre que ce que j’en aurais fait ». Donc quand tu tapes « Kamnouze » (sur internet, NLDR), tu ne peux tomber que sur moi et sur ce que j’ai fait de ce nom.

C’est un blaze visuellement long. Il n’a aucun lien ou jeu avec le lettrage graffiti ?

Je n’ai jamais graffé, jamais taggué. A part sur mes cahiers, pour rigoler, quand j’étais au collège ! J’ai vite vu que je n’étais pas forcément fort dans ce domaine-là. Quand tu kiffes le hip-hop, que tu rentres dans le mouvement, et j’appuie sur le mot « mouvement », en général, t’essayes un peu tout. T’essayes de danser, t’essayes de scratcher, tu fais tout parce que c’est tout le mouvement qui te pète aux yeux.

Là, tu parles d’une autre époque, il y a 20 ou 30 ans. Tu penses que c’est toujours le cas aujourd’hui ?

Non, on est dans une autre époque, c’est différent. Je ne pense pas qu’aujourd’hui, tout le monde…mais après peut-être qu’à l’époque non plus ! Moi en tout cas, j’avais envie. J’ai connu le hip-hop dans les MJC à l’époque où il y avait toutes les disciplines réunies dans un même lieu.

« A une époque où les blazes des MCs, souvent, signifiaient quelque chose comme Akhenaton le pharaon, moi je dis : ‘’Ce qui m’intéresserait vraiment, c’est d’avoir un nom qui ne signifiera rien d‘autre que ce que j’en aurais fait’’.»

Tes prémices dans le hip-hop, c’est tes années au collège, vers Bagneux ?

Début des années 90, j’ai quatorze ans. A Bagneux, exactement. Je suis né à Gare du Nord, hôpital Lariboisière, j’ai grandi à Sarcelles et à Bagneux. Après, je suis arrivé à Cholet. C’était dur parce que c’était la période où je commençais à vraiment rentrer dans le hip-hop. Ma mère nous a fait le coup de déménager, et a eu l’idée de partir à Cholet, et là, je me suis dit que c’était mort, que tout tombait à l’eau. Et en fait, arrivé là-bas, j’ai vu la chose différemment, je me suis dit : « Je suis dans un terrain vierge, pourquoi pas avoir un jour cette fierté d’être dans les premiers à avoir fait quelque chose ? » Il y avait un ou deux groupes qui existaient, dans la cité dite « la plus chaude », mais je n’ai plus le nom en tête. Après, je les ai connus très rapidement parce que c’est petit et dans les gens qui écoutaient du hip-hop à l’époque, on se connectait très très rapidement ! J’ai créé mon groupe là-bas, « D.O.C ». Le premier gars que j’ai connu là-bas et qui était dans le son, c’est un disquaire. Je suis rentré dans un disquaire qui vendait des vinyles hip-hop et j’étais choqué de voir ça là. Du coup, on a discuté pendant très longtemps et il m’a proposé, pour la Fête de la Musique, de faire un truc devant le shop. Là, je prends le micro et je kicke. J’avais appelé mon cousin pour se mettre aux platines avec moi, et on a préparé un show. C’était, au final, mon premier show.

Tu avais tes propres textes ?

J’avais écrit mes textes, et c’était sur des Face B. Mon premier show, je ne l’ai pas fait à Paris, mon premier show je l’ai fait à Cholet ! Dans mes textes, c’était « Le Parisien » ! Enfin, à Cholet, j’étais LE Parisien.

Tu étais à l’aise ?

J’étais à l’aise. J’avais 17 ans, j’étais dans une province, et j’étais un banlieusard ; j’étais plutôt sûr de moi en fait. De là où je sortais, et de là où je suis arrivé, je n’avais pas du tout la pression.

Tu étais comme le jeune joueur formé au PSG qui débarque en prêt dans un autre club de Ligue 1, hyper serein ?

Ouais voilà ! J’étais déterminé. En gros, quand j’ai fait ça, je me suis dit : « Ça va me permettre de voir, dans la ville, qui est dans le hip-hop. » Je pensais que la connexion allait se faire très très rapidement et ça n’a pas manqué. C’est comme ça que j’ai connu les premières personnes avec qui j’ai créé mon groupe D.O.C. (Dimension Ouest Cartel) Il y avait Skredd, qui vient de Cholet, Monsieur 13 qui venait de Lyon, Borniggaz, mon cousin qui arrivait de Paris. Le dernier arrivé dans le groupe, c’est DJ Dyna, un gars de La Roche Sur Yon, qui a produit tous les sons de l’album D.O.C et tous les sons de mon album solo La technique du globule noir. Notre album s’appelle Règlement de compte et est sorti en 1997, sortie nationale, distribué par Pias. 

C’est ta première trace discographique ?

Ma première trace discographique, c’est en 1996, dans Bastion. On a créé la clique Bastion à Angers, avec Sysmix Records, qui était le premier label indépendant de l’Ouest.  Ils voulaient faire une écurie avec les piliers de chaque ville de l’Ouest, donc il y avait Soulchoc, S.A.T, nous (D.O.C), Baraka Possa du Mans…    

Voyais-tu déjà plus loin avec la musique, envisageais-tu d’en faire carrière ou était-ce seulement encore le stade de la passion ?

J’étais déterminé à vouloir ne faire que ça. Je voulais vivre de ma passion depuis tout petit. J’étais vraiment un taré de ça, ce n’était plus de la passion, c’était de la rage ! Il y a aussi mon histoire personnelle par rapport à celle de mon grand-père, qui fait que j’avais cette rage-là de vouloir réussir. Parce que, quand tu grandis avec une maman qui te raconte que ton grand-père était boxeur, que sa carrière montait en flèche et qu’il est mort brutalement… Il avait un décollement de la rétine après un match de boxe contre Marcel Cerdan, et quand il s’est fait opérer, il est mort sur la table d’opération. C’est comme si tu pars pour te faire enlever une dent de sagesse, et que tu y restes… Enfin, bref. Il y a eu tout un procès,  c’était une personnalité connue à l’époque. Il s’appelait François Pavilla, François qui est mon prénom. Ma mère a commencé à me raconter cette histoire quand j’étais petit parce que je n’aimais pas mon prénom. Je trouvais que ça faisait vieux, les petits se moquaient, des trucs comme ça… 

« Quand tu grandis avec une Maman qui te raconte que ton grand-père était boxeur, que sa carrière montait en flèche et qu’il est mort brutalement… »

Du coup, elle m’a raconté pourquoi je m’appelais François et ça a tout changé. Non seulement ça a tout changé par rapport à ces moqueries, qui me passaient au-dessus, mais ça a tout changé dans ma vie, à vie ! Ça m’a donné une conception de la vie, ça a été mon leitmotiv, c’est devenu un héros pour moi, et c’est clairement LA personne qui a fait que j’ai fait tout ce que j’ai fait jusqu’à aujourd’hui. Quand tu as eu quelqu’un dans ta famille qui a été une grande personnalité, dans le monde du sport, et qu’on te dit que sa route a été coupée d’un coup… Ma mère était petite, elle avait onze ans. Elle a toujours pensé qu’il allait revenir. Quand elle était plus âgée, elle s’est dit : « Ça y est, j’ai compris comment il va revenir ! » Elle était enceinte et elle a dit : « Je vais avoir un fils, et je vais l’appeler François ! » Quand tu as une Maman qui te raconte ça, ça te donne une force ultime ! J’ai toujours été dans ce truc : « J’ai une mission ». Alors, au début, j’essayais de refaire sa vie à lui, j’ai fait de la boxe pendant des années, j’ai voulu devenir connu dans la boxe, etc. Après ça me lassait, je me forçais à y aller et au bout d’un moment, j’ai été pris de passion par la musique. Du coup j’ai mûri, j’ai vu la chose différemment. Je suis moi, je ne suis pas mon grand-père. Je pense qu’il y a différentes manières de continuer ce qu’il a commencé, et l’écriture, je trouvais ça une belle chose.

1 – Kamnouze – François Pavilla (Sensations suprêmes – 2009)

Images d’archives

Tu as d’ailleurs dédié un titre à sa mémoire, sur Sensations suprêmes

Exactement ! Il est sur Sensations suprêmes. D’ailleurs, au début, on l’entend parler, c’est une interview de lui. A la fin, il parle aussi. C’est un personnage clef dans ma vie et dans ma carrière, bien que je ne l’ai pas connu.

Revenons-en à tes débuts dans la musique. A quelle période as-tu débarqué à Nantes ?

J’ai bougé à Nantes quand on a sorti le premier truc D.O.C en 1997. Quand je suis arrivé, d’abord j’étais à Malakoff, après j’étais à Baco – Gare Sud et après à Mangin Beaulieu. 

C’est donc dans cette ville que va éclore ton premier projet solo, La technique du globule noir. Pourquoi avoir choisi ce titre d’album ?

Mon concept, à l’époque, vu que j’étais tellement dans le truc « Il faut que je fasse un truc que personne n’a jamais fait ! », c’était : « J’ai tellement l’écriture dans le sang, que c’est plus du sang mais de l’encre qui coule dans mes veines ! » Et puis pour l’encre, j’ai pensé aux globules noirs.

La technique, c’est quelque chose que tu mets en avant dès le titre.

La technique c’est… Moi j’ai commencé à rapper par la technique. C’est vraiment ce qui m’a donné envie de rapper. Avant d’écrire. Ça a été la performance technique, essayer des placements que personne n’avait jamais tenté. Ça a vraiment été ma base, c’est ce qui fait que j’ai aimé le hip-hop. Les premiers artistes qui m’ont fait aimer le hip-hop, c’est des mecs techniques : Fu-Schnickens, Das EFX, Lords of the Underground, Leaders of the New School le groupe de Busta Rhymes… ça débitait ! C’est qu’après, bien après, que j’ai commencé à m’intéresser au rap posé.

Ce premier album sort en 1999. Qui était le distributeur ? MLS ?

C’est un truc spécial, il n’y a pas de distributeur. On a fait un partenariat avec la FNAC et ils m’ont mis en « Attention Talent FNAC » à l’époque. J’étais le premier indépendant à avoir ce statut-là, d’habitude il fallait être en major pour avoir ce statut-là. MLS, c’est Master Lab Systems, une boite de mastering à Nantes, qui fait aussi des pochettes. C’est chez eux que j’ai fait le mastering et tout le visuel de ce projet-là. On est devenus amis et on a mis un petit peu de temps à aboutir ce projet-là. Moi, j’avais fait le tour des maisons de disques, des labels, etc. mais je n’ai pas réussi à trouver de signature. Du coup, je suis rentré à Nantes et eux m’ont dit : « On ne va pas laisser ça comme ça ! J’ai un peu de côté, avec ma boîte. Je suis chaud sur ce projet, j’y crois, donc j’ai envie de miser. J’ai jamais fait, je ne sais pas si… Mais en tout cas, voilà ! » La boite de mastering a misé sur cet album, et l’a sorti donc ils sont producteurs. Ils ont réussi à faire un deal avec la FNAC pour que je sois dans toutes les FNAC de toute la France. Je me suis retrouvé en tournée promo et j’ai terminé ma tournée par un concert avec Faudel et Pierpoljak ! A l’époque c’était… enfin, quand tu te retrouves sur scène avec eux, c’est que t’es en major ! C’est pas un petit Nantais qui sort un projet…

Il a été pressé à combien d’exemplaires ?

Celui-là, je ne sais plus combien j’avais pressé, je ne m’en rappelle plus.

Les diggers et collectionneurs le savent, il est dur à trouver. J’ai entendu parler de cette histoire d’acte malveillant, quelqu’un qui aurait installé un virus sur pas mal d’exemplaires…

Exactement. On voulait apporter un plus, il y avait une plage CD-ROM où il y avait un freestyle, on me voyait en train de bosser… Ils ont dû retirer les CDs des bacs.

A priori, c’est quelqu’un de ta boite de mastering qui a cherché à te nuire. As-tu découvert avec le temps de qui il s’agissait et surtout pourquoi il/elle t’a fait ce mauvais coup ?

Non, je n’ai jamais su. On a soupçonné les mecs qui ont fait la plage CD-ROM, mais ils ont toujours nié.

Ce n’est pas spécialement quelqu’un du hip-hop qui te voulait du mal alors…

On ne saura jamais.

Quel accueil pour ce premier album ?

Le fait d’être sorti des bacs dès le départ (suite à la découverte du virus), ça fait que je n’en ai pas vendu beaucoup. Par contre, vu que j’étais en « Attention Talent FNAC », ça a été ma carte de visite qui m’a permis de partir dans toute la France et de faire parler de moi, et de faire des rencontres, notamment à Paris. A l’époque, comme j’étais tout le temps en train de rapper, dès qu’il y avait un endroit où on pouvait freestyler, j’y allais ! Dans un disquaire, à Ticaret, je suis rentré, je regardais les vinyles, et il y a eu un freestyle qui s’est fait, c’était Dontcha qui était en train de rapper. Le vendeur, qui était aux platines, c’était DJ Spank. Mais c’est des noms que j’ai su après, sur le moment, quand c’est arrivé, je ne les connaissais pas. J’entends que ça rappe, je rentre dans le cercle, et j’enchaîne derrière. Les gars ont kiffé. Le DJ me dit : « Laisse-moi tes coordonnées, on ne sait jamais, sur un projet… C’est bien ce que tu fais. Ta voix me dit quelque chose… » 

« Là, j’arrive dans une maison. Je suis assis sur le canapé, dans le salon, et je vois des disques d’or partout, de NTM. Je dis « Hey mais….où est-ce que tu as eu tout ça ? »Il me dit : « Bah, t’es chez eux ! T’es chez Joey ! » Et là, il est descendu en caleçon, il se réveillait »

Je lui dis qu’on a fait Bastion, et le gars me sort le vinyle : « Mais voilà ! Ah ! C’est toi qui rappe à cet endroit-là ! Je kiffe ! Laisse-moi ton contact, je te rappellerai. » Je l’ai laissé, sur un bout de papier. Après, j’ai zappé. Un an plus tard, il me rappelle. Je ne pensais même pas qu’il allait me rappeler, le papier, pour moi, il était perdu depuis longtemps. Il me rappelle et me dit : « J’ai un projet de compil’, j’aimerais bien que tu viennes poser si t’es chaud. On va organiser ça et on va te faire venir à Paris. » Je reçois un appel : « Allô, Sony Music à l’appareil, on vous appelle pour les réservations du TGV. » Je me dis « Ah ouais, c’est un gros truc ! » J’arrive à Paris, on vient me chercher. Là, j’arrive dans une maison. Je suis assis sur le canapé, dans le salon, et je vois des disques d’or partout, de NTM. Je dis « Hey mais… Où est-ce que tu as eu tout ça ? » Il me dit : « Bah, t’es chez eux ! T’es chez Joey ! » Et là, il est descendu en caleçon, il se réveillait. (Il mime une grosse voix) : « Ouaiiis salut ! » (rires) J’ai compris que j’étais chez Joey Starr ! Après, j’étais tout le temps à traîner avec eux, la clique B.O.S.S. Quand ils ont monté leur radio, j’étais tout le temps fourré là-bas, à rapper. Et c’est comme ça que Nouvelle Donne m’a entendu et a voulu me signer. Ils voulaient entendre ce que je faisais, parce qu’ils m’entendaient freestyler, rapper comme ça des textes, mais ils voulaient savoir si j’avais des morceaux et quels genre de morceaux j’avais. J’avais rendez-vous quelques jours après, je suis arrivé et je leur ai fait écouter « Bloodsport«  et « J’accuse ces mots« , et j’ai signé chez Nouvelle Donne avec deux morceaux.

2 – Kamnouze – Le cercle des potes disparus (La technique du globule noir – 1999)

Revenons maintenant sur un morceau de ton premier album, « Le cercle des potes disparus », en featuring avec Mr 13. En écho à ta pochette ouvertement tournée vers le cinéma, ce titre est aussi un clin d’œil au film de Peter Weir. Peux-tu te replonger dans l’humeur avec laquelle tu l’as écris ? Tu évoques d’ailleurs déjà la mémoire de ton grand-père dans ce morceau…

J’étais vraiment dans le délire cinématographique justement et j’aimais ce concept parce que j’adore le ciné. Même jouer la comédie, j’aime bien jouer.

Tu as fait du théâtre ?

Non, je n’ai jamais fait de théâtre mais j’aime bien quand on fait des clips, ça me plait bien cette partie-là, de jouer la comédie, quand il y a des trucs scénarisés, c’est vraiment un truc qui me plait. Et depuis le départ hein !

Tu te souviens de ton premier clip ?

Mon premier clip, c’était « J’accuse ces mots ». J’ai eu un clip très tard par rapport à l’âge auquel j’ai commencé. Parce que, quand tu calcules, moi j’ai commencé au début des années 90, en 1997 l’album D.O.C il n’y avait pas de clip, mon premier album solo non plus, et c’est après, arrivé chez Nouvelle Donne, au début des années 2000. Je l’avais fait avant qu’ils me signent, ils ont signé et racheté le clip.

Etonnant en tout cas de t’entendre assez calme et posé sur ce thème volontairement sombre, toi qui déborde de flow et d’énergie…

Si tu réécoutes « Le cercle des potes disparus », je ne suis pas posé. Le morceau est posé, mais moi je débite dedans. Il y a des morceaux genre « Depuis 76 » où c’est un flow un peu plus posé. C’est une époque où j’écoute beaucoup Mobb Deep, Nas… Ça s’entend vraiment dans cet album-là. Les caisses claires avec des effets de 10 kilomètres de long… Cet album-là, c’est l’époque de Hell on Earth ! C’est les influences que j’ai à cette époque-là qui m’ont permis de kiffer des flows un peu plus posés, de voir la technique différemment. Parce qu’avant, moi, si ça ne débitait pas, si c’était pas du Busta Rhymes, ça m’ennuyait.

Tu trouvais ton bonheur en France ? 

En France, Busta Flex il était technique au début ! Je kiffais. Mais Busta Flex, c’est arrivé après ; moi j’ai kiffé d’abord Les Sages Poètes De La Rue, les Sléo, les Little… C’est des mecs qui avaient des grosses influences cainries et qui savaient faire le rap en français.

Tu t’es fait tout seul comme tu nous le disais tout à l’heure, et ta carrière, mis à part la parenthèse Factor X, est une longue virée en solo. « Le cercle des potes disparus », c’est quoi : la disparition des proches ? L’accumulation de déménagements ? Les déceptions amicales ?

C’est un mélange. C’est le fait de grandir à un endroit à l’âge où justement, tu as besoin d’être identifié par un groupe de personnes, puis de partir. Tu arrives dans un endroit où tout le monde a grandi ensemble, mais pas toi. T’as pas grandi avec eux, t’es dans LEUR cité, qui est aujourd’hui l’adresse où tu habites, donc tu te refais. Et quand tu te refais, après tu repars. Moi, j’ai pas arrêté. 

C’était dur pour toi de t’intégrer selon les époques et selon les régions ?

Non, ça va, parce que je suis assez sociable et puis au final ça m’a vachement enrichit. C’est le fait de bouger qui m’a aidé et rendu de plus en plus sociable.

Sur ton premier album, on entend déjà Soulchoc ou Prince d’Arabee en invités, autant de noms locaux qu’on va retrouver sur Entends mes images, qui sort en 2003. Tu ressentais l’attente autour de ce second album solo ?

Entends mes images, je pense qu’il était attendu, c’est mon album qui a été le plus attendu dans le sens où je sors du succès de Factor X, le moment où ma cote est au plus haut dans ma carrière, c’est là où je suis le plus connu.  J’ai ressenti le moment où je suis devenu connu dans le premier album de Factor X, pas dans mon deuxième album solo qui était une continuité de Factor X. Avec cet album-là, je n’ai pas vécu une signature en me disant « Ça y est je suis dans les grosses maisons de disque ! », ça je l’ai vécu avant avec Factor X. On a signé avec Factor X, après quand on a sorti nos albums solos, la logique c’était qu’on était déjà chez Universal, donc on a sorti nos albums là-bas. Par contre, y’avait un gros titre avec Diam’s, qui a eu beaucoup de succès.

C’était un peu devenue ta carte de visite ? Honnêtement, c’était ton joker, le single anticipé pour faire un carton ? Tu peux revenir sur cette chanson et sa conception ? Parce qu’il y avait quand même un concept dans le son…

Encore une fois, je suis toujours resté dans le truc de « Ouais, je vais essayer de faire des trucs que les autres n’ont pas fait ». Et à l’époque, j’ai pris un risque. D’ailleurs, on me l’a fait remarquer, on m’a dit : « T’es sûr que tu veux faire ça ? Ce serait beaucoup plus vendeur d’inviter une chanteuse pour faire ce rôle, qu’une rappeuse. » Et moi c’est ça qui m’intéressait. A l’époque où tous les tubes, c’était avec des chanteuses, et bien moi je voulais une rappeuse pour lui donner un rôle de femme. Parce qu’il y avait un vrai problème à cette époque-là, le rap féminin c’était très « garçon manqué », tu vois ? La plume de Diam’s était assez lourde et son interprétation assez puissante pour pouvoir vraiment ramener un côté « femme » dans le rap, sans que ça fasse « garçon manqué ».

« C’est bien d’écouter les critiques, mais il ne faut pas tomber dans le piège de devenir le pantin de ceux qui t’écoutent et de l’image qu’ils se font de toi. »   

Tu avais plusieurs idées de noms en tête ou c’était elle ?

Non, c’était elle ! Pour moi, c’est clairement elle qui pouvait faire ça. 

Et comment s’est passée la connexion entre vous deux ?

La connexion s’est faite assez facilement parce que le boss de Nouvelle Donne la connaissait très bien, c’était son ami, et c’est lui qui me l’a présenté et on est devenus amis après. J’avais déjà le son, l’instru, le thème, je savais exactement ce que je voulais faire. Ça a glissé tout seul. Et quand j’en ai parlé à Jango au bureau de Nouvelle Donne, je lui ai fait écouter le son, il a kiffé, il a sorti une mélodie, un yaourt comme ça, et après j’ai dit : « Bouge plus ! C’est ça le refrain ! » J’allais faire un titre avec Diam’s, pour moi, ça allait faire juste un duo, mais lui, il est arrivé, la mélodie qu’il a sortie, c’était spontané. Il avait tué, je lui ai dit : « T’es dans le morceau ! » On n’est pas dans le calcul, on est dans le kif en fait.

Ça t’avait été reproché ce single à l’époque ? En imaginant tes premiers auditeurs, amateurs de « Bloodsport » notamment…

Ça, ça ne m’a jamais embêté. C’est bien d’écouter les critiques, mais il ne faut pas tomber dans le piège de devenir le pantin de ceux qui t’écoutent et de l’image qu’ils se font de toi. L’image que peuvent se faire les fans de leurs artistes, parfois, elle est faussée. Parce qu’ils vont être fan par rapport à un genre, mais ce genre-là c’est une partie de toi, ce n’est pas forcément « tout toi ». Quel que soit ce que ton public t’a apporté comme respect et soutien, il ne faut pas oublier d’être toi-même. A un moment donné, si tu aimes moins ou une partie des auditeurs aime moins, certes, au moins c’est honnête. Vous aimez moins, c’est votre avis, mais au moins, c’est moi.  

3 –  Kamnouze – Bloodsport (Bloodsport – 2001)

Venons-en à un autre titre, qui fait figure de bonus sur cet album Entends mes images, c’est le morceau « Bloodsport ». 

« Bloodsport », il n’était sorti qu’en maxi vinyle en fait. J’ai fait exprès de le mettre en « bonus track », parce que je trouvais dommage qu’il ne se retrouve pas dans un album, parce qu’il est sorti entre deux, à une période où il n’y avait pas de projet d’album. Du coup c’est sorti en maxi vinyle, que pour les gens qui achètent des vinyles donc ça restera un peu. C’est un titre qui était apprécié à l’époque quand je le faisais, je me rappelle à La Roche Sur Yon, à Angers, à Cholet…

Il passait beaucoup dans les émissions spé de Skyrock la nuit. Est-ce que ce titre t’a, lui, servi de passeport pour les diggers qui cherchaient les pépites de l’underground, surtout à l’époque où on n’utilisait pas encore Internet pour la musique ?

Mais clairement ! Comme je t’ai raconté out à l’heure, c’est grâce à SKY B.O. (NDLR : l’émission nocturne du Jeudi, animée par Joey Starr et DJ Spank) que j’ai signé. C’est là où j’ai pu me faire entendre. C’est un endroit où je rappais avec tous les mecs qui venaient pour faire leur promo, et vu que j’étais leur gars (à l’équipe de B.O.S.S.), je rappais avec tout le monde alors que moi, je ne présentais rien ! Mais ils aimaient bien comment je rappais. J’ai rappé avec des Busta, Dadoo, La Brigade…

Te rappelles-tu de la conception du « Bloodsport » ? De l’écriture ? Ou bien était-ce juste un défoulement d’énergie ?

C’est tellement vieux que c’est un peu difficile de me rappeler. Comme ça avait capoté à cause de l’histoire du virus et tout ça, j’étais vénère à ce moment-là, et j’avais envie de laisser tomber. Ça m’a mis par terre parce que je n’avais pas de moyen et je ne savais pas comment j’allais pouvoir m’en sortir. J’étais dans cette énergie-là, j’avais envie de dire : « J’ai pas dit mon dernier mot ». J’ai fait mon maxi, et mon objectif après c’était de bouger à Paris et bousculer les portes là-bas, aller rapper et kicker partout où je vais pouvoir dans les lieux hip-hop.

4 – Kamnouze – J’accuse ces mots (Entends mes images – 2003)

Je voudrais revenir sur ce titre. Est-ce que tu le considères comme ton classique ?

Ouais, c’est mon classique. Après, c’est un peu prétentieux de dire “C’est mon classique”. C’est le morceau que j’ai fait dans ma carrière qui a été le plus apprécié et qui a assis mon blaze. C’est une fierté, ouais, franchement. Pareil, c’est pas calculé… Tu ne l’écris pas en disant “Ouais, je vais écrire un classique !” Tu fais tes morceaux, et puis d’un coup on te dit “Celui-là !” Bah c’est celui-là ! » Après, il y en a qui n’en ont pas, qui n’en ont jamais, on les aime beaucoup mais on dit jamais “C’est un classique”, il y en a qui en ont fait plusieurs, moi j’en ai au moins un, c’est cool ! Tant mieux, je suis content. 

Tu l’estimes plus que tes autres titres ?

Même pas. Je pense que c’est même pas ce que j’ai écrit qui a fait que c’est un classique. Je pense que c’est plus le fait d’avoir trouvé ce concept de définition. C’est d’avoir trouvé cette idée-là, à cette époque-là, je pense, qui a fait que c’est un classique. Ce que je veux dire c’est que j’ai pas eu le sentiment d’avoir eu un progrès ultime à ce moment-là en fait, j’ai pas senti ça. C’était ça à l’époque, que ce soit au niveau du flow ou du concept que tu vas trouver, faire le truc où les autres qui rappent dans le game vont se dire “Ah le bâtard ! Il a trouvé ! J’aurais trop voulu trouver ça avant lui”! C’est ça en fait pour moi qui a fait qu’il a fait vraiment parler de lui. Après la plume hein, certes, j’aurais pu écrire avec cette même plume mais sans ce concept de structure, c’était pas pareil, ça aurait pas fait le même effet je pense. Après, la meilleure récompense je pense que j’ai eue, ça a été d’être reconnu par ses pairs. Les gens qui t’ont inspiré, qui te valident, qui te félicitent pour ta plume, pour ton flow ou pour des choses que t’as pu faire, c’est le plus cadeau que j’ai pu avoir dans la musique, au-delà des ventes. 

“Les gens qui t’ont inspiré, qui te valident, qui te félicitent pour ta plume, pour ton flow ou pour des choses que t’as pu faire, c’est le plus cadeau que j’ai pu avoir dans la musique, au-delà des ventes.” 

Tu avais ressenti cet engouement dès la sortie de l’album ?

Avant. Clairement, dès qu’il est sorti. En plus j’ai de la chance parce que c’est un morceau qui a beaucoup tourné en TV, sur M6, sur MCM, alors que pour moi, je ne l’entendais pas comme un tube. Il a tourné beaucoup, tant mieux, je suis très content de ça. J’ai vu qu’il tournait beaucoup en TV, ça m’a surpris. Après, je me suis dit “C’est parce que c’est Nouvelle Donne”. A l’époque où je signe, c’est le plus gros label hip-hop qui existe. Ils étaient en tête, en terme d’écurie, c’était le label du moment. Ils sortaient du succès de Disiz La Peste “J’pète les plombs” donc je me disais “Ça vient de ça, ils ont les clefs pour passer”. Là où j’ai accepté le truc du “Ouais c’est un classique” c’est le jour où Kery James m’a appelé ! Là, que Kery James m’appelle, alors que je ne le connais pas, je ne l’ai jamais vu… Il me dit “Ouais c’est Kéry James…” Donc moi, j’étais dans mon salon à Nantes hein, je fais “Ah…” Il me dit “Voilà, j’ai appelé Kodjo pour avoir ton numéro. Je voulais juste t’appeler pour dire que “J’accuse ses mots” c’est un classique du rap français ! Merci !” Euh… OK ! Il dit “Voilà, dans le rap on a toujours tendance à parler dans le dos des gens ou critiquer quand ils font des mauvaises choses, eh bien je pense que c’est bien aussi de dire aux gens quand ils font des belles choses donc je voulais t’appeler juste pour ça.” Et il a raccroché. Lui, avec tout ce qu’on connaît de sa carrière, c’est quand même très valorisant et très flatteur de sa part.

Qui t’avait envoyé la prod ? Tu te souviens quand tu l’as reçue ?

La prod c’est Dyna, c’est le même. “Bloodsport” et tout l’album La technique du globule noir c’est le même gars.

5 – Factor X – Entre 2 mondes (Entretien avec un empire – 2002)

Peux-tu revenir sur le début de l’expérience Factor X ?

En fait, « Entre 2 mondes », avant même que ça sorte hein, au studio, quand on a fait ce morceau, je sens qu’on passe un cap, qu’on passe dans des grosses machines. Si tu veux l’histoire de comment il arrive ce morceau… Au départ, Nouvelle Donne voulait faire une compilation pour les cinq ans du label. Pour que ce soit plus original que chaque artiste du label leur donne des morceaux, ils voulaient des combinaisons de tous leurs artistes, et donc le boss du label a imaginé, sur le papier, par rapport à tous ses artistes les mecs qui vont bien ensemble, qui pensent qu’ils iraient bien ensemble etc. Et dans toutes ces combinaisons-là, il y avait la combinaison Ol’Kainry / Jango Jack / Kamnouze. On a fait un titre, tout le monde faisait ses titres. Mais après, quand lui il allait faire écouter à ses proches ou aux gens à qui il avait l’habitude de faire écouter ses projets pour avoir des avis différents, des oreilles extérieures, eh bien tout le monde, des gens qui ne se connaissaient pas entre eux, s’arrêtait sur notre titre à nous. Ils disaient “T’as plein de titres sympas hein, mais ça… Là il se passe un truc.

La compilation dont tu parles c’était Nouvelle Donne II ?

Non, c’était pas Nouvelle Donne II, c’est sorti avant ça. Il dit en fait “Comme cette combinaison-là tout le monde la kiffe, je vais en faire une autre, comme ça on va voir si c’est pas un coup de chance”. Donc on refait un autre, et là, tout le monde était “Wooooo !” A l’époque, j’écrivais chez moi, que quand l’inspiration venait. Je ne me forçais jamais à écrire. Là, j’arrive dans un endroit où je viens de signer où je ne me suis pas encore exprimé avec la nouvelle écriture. C’est là où j’ai compris comment eux ils travaillaient, parce que là on rentre dans un nouveau label avec une nouvelle façon de travailler. Et putain… Ils m’ont dit “Voilà, là on a loué ce studio, donc on est dans des gros studios, mais par contre on a loué jusqu’à telle heure”. Donc on arrive et on me dit “Là, il faut écrire et il faut poser !” Moi, j’ai jamais fait ça de ma vie. On m’envoyait le son, je réfléchissais dessus, après je grattais, j’avais plus d’inspi je laissais, après je revenais dessus un autre jour, je grattais, quand j’étais prêt j’appelais “Ouais, je suis prêt. On peut faire studio quand ? Vas-y on se cale tel jour !” Entre temps je vais apprendre mon texte. Tu vois ou pas ? Là, on ne sait pas encore c’est quoi le son. “On va écouter des sons, on va le choisir ensemble, après tu vas écrire et après tu vas poser.” (sourire) Ah, d’accord ! J’ai dit : “Mais moi je ne travaille pas comme ça, ça va être pourri !” Du coup, j’ai perdu toutes notions, j’étais déstabilisé. Ils m’ont dit “Mais t’as jamais fait, dis pas que ça va être pourri. Essaye. Si c’est pas bon, on recommencera. Mais, essaye !” Et j’ai fait Entre 2 mondes. Et puis à côté tu as Ol’Kainry qui a l’habitude déjà d’écrire en studio, et qui fait que ça, travailler sur place, qui lui a mis la moitié moins de temps que moi à finir son couplet. Moi, j’aimais pas du tout bosser comme ça, mais je l’ai fait. Et l’album on l’a fait en studio. On a fait deux titres ; quand il refaisait écouter, les gens à chaque fois s’arrêtaient sur nos deux titres.

C’était quoi le deuxième titre ?

Je ne sais plus, je m’en rappelle plus. Je ne veux pas dire de bêtise, je m’en rappelle plus. Bref ils se sont dits : “Il faut pas qu’on se trompe de projet. Qu’est-ce qu’on fait ? Bon là, eux trois, il faut qu’on fasse un album.” Et du coup ils ont laissé tomber le projet de compilation, qui ne verra jamais le jour, et ils ont fait l’album Factor X.

Pourquoi Factor X comme nom ?

Parce qu’en cherchant un nom, comme on était considérés comme les trois artistes noyau dur du label, ils voulaient trouver un nom de super-héros un peu comme les Avengers, tu vois, tu les rassembles… C’était un peu dans cet esprit-là.

L’alchimie a été aussi rapide que naturelle ? Ça se ressent encore plus sur le deuxième album d’ailleurs.

Ouais, naturelle, franchement. Le deuxième album, on l’a écrit en tournée, c’est pour ça qu’il a cet esprit-là. C’est devenu mes frangins ! Pendant une période de nos vies, on a passé plus de temps ensemble que dans nos propres familles tellement qu’on était tout le temps sur la route. Ça crée des liens, c’est obligé. On s’est jamais embrouillés, on a jamais eu de problème d’ego. 

6 – Kamnouze – Hip-hop thérapie (Entretien avec un empire – 2002)

Sacrée prod…

Sulee B Wax ! C’est un grand monsieur. Les Little MC c’est… Là, tu apprécies d’être dans les conditions qui te permettent de travailler avec des gens que tu kiffes ! 

Ce titre, avec l’énergie et la couleur de la prod, c’est un peu la suite de “Bloodsport” non ?

Ouais, exactement ! C’est bien vu. Il y a deux morceaux qui ont été faits en même temps, en deux jours, c’est “Hip-hop thérapie” et “Apocalypse flow”, le duo avec Ol’Kainry, qui est sur une prod de Sulee B Wax aussi, qui avait fait une prod de malade !

Vous aviez aussi tourné sur le premier album ?

Ah oui oui oui ! Je t’ai dit, on a vraiment beaucoup, beaucoup tourné. En 2002 on a fait le premier Factor X, en 2003, on a sorti nos solos, et en 2004 on a sorti le deuxième. 

Sur le deuxième album, votre nom de groupe change et devient Facteur X. Tu te souviens précisément pourquoi ? Un problème de droits non ?

Ouais, c’est un problème de droits, exactement.

Vous aviez d’ailleurs enregistré un troisième album qui n’est jamais sorti…

C’est vrai ! L’album, tu sais comment il devait s’appeler ? Il devait s’appeler Partis de rien. Il était fini, et après on ne s’est pas entendus avec le label, Nouvelle Donne, et avec Universal. On n’était pas d’accord sur la manière de bosser le truc, et on ne sentait pas la patate. Il y a eu aussi des conflits par rapport au fait qu’à chaque projet, on avait l’impression de devoir se rebattre comme si on n’avait rien fait avant et c’était fatiguant que les médias ne nous fassent pas confiance. Par exemple Skyrock, à l’époque, c’est eux qui faisaient le jour et la nuit. A chaque fois, c’était une bagarre sans fin pour qu’ils nous jouent, alors qu’on avait zéro défaite ! On ne comprenait pas en fait, c’était quoi le problème ? Si tu nous as jamais joués, bon d’accord, c’est normal que tu n’aies pas confiance tout de suite. Le premier combat, il est normal. Tu finis par nous jouer, bon, nous, on a déjà sorti deux autres trucs entre temps, mais tu nous joues, on va pas cracher dans la soupe. Sur un titre où t’as dit “C’est pas un single”, même si t’es en retard tu nous joues : ça pète ! Donc j’ai envie de dire “On t’avait dit pourtant !” Mais vu que c’est parole d’évangile (rires)… Voilà, on était que des sous-fifres. Une fois que ça c’est arrivé, ça doit servir de leçon “Je les ai pas écoutés la première fois et ça a fait un truc. Là, ils reviennent avec un autre truc…” et ben nan ! On s’est bagarrés. Le deuxième album, le single c’était “Pom pom pom” donc c’était un tube évident. Ils ne voulaient pas nous jouer. Je me rappelle, des fois j’entendais des conversations entre le boss du label et le gars de Skyrock, ça rendait ouf ! Au final, il nous a mis à l’épreuve en nous disant “Il y a Génération Rap R&b à Bercy”, et il nous a programmés là en disant “C’est le public qui va choisir, j’attends de voir”. En même temps, tous les gens qui sont invités ont que des titres qui sont en rotation, en boucle. Forcément ça va pas faire la même chose quand toi tu arrives avec un morceau que personne connait ! Et ben on l’a fait quand même, on y est allé au culot. De la manière dont on a amené le morceau, tout le monde a chanté ! Alors que c’était la première fois qu’on le faisait. Tout le public, tout Bercy, et c’était rempli. Tout le monde a chanté le refrain. C’est devenu LE single de Génération Rap R&b, alors qu’il y a tout le rap français dedans. Du coup “Pom pom pom”, il a tourné en boucle sur Skyrock.

Le second album vise un public plus large que le premier.

Le premier, il était plus hip-hop. On arrive chacun d’endroits différents et on ramène chacun notre univers. Le deuxième, on a passé tout notre temps ensemble et donc là on se connaît trop bien, on ramène autre chose, un truc de groupe par rapport au premier.

Et le troisième jamais sorti, alors ?

(Extraits “La bonne époque”, “La voix des morts”, “FAT”, “Break Dance Boogie)

Le troisième qui devait sortir, on était revenus dans le délire du premier, plus hip-hop.

Aujourd’hui, c’est un regret qu’il ne soit pas sorti ?

Non, pas forcément. C’était écrit comme ça, tu vois ? Tout le monde ne le sentait pas. Si tout le monde n’est pas à fond, ça sert à rien d’y aller. Avec le recul, c’est mieux de s’arrêter sur une victoire plutôt que les gens nous voient sombrer.

Au final, les seuls invités des deux albums sont des artistes signés sur Nouvelle Donne. Vous n’aviez pas envie de faire quelques connexions avec d’autres artistes ?

Le premier album, c’était volontaire parce que justement à la base on voulait faire un truc de label. Après, le deuxième, nous on était ouverts, on connaissait pas mal de monde mais comme on était déjà trois, on ne cherchait pas trop à faire des feats.

Ol’Kainry a posé avec énormément de monde, Jango avait aussi fait quelques collaborations. Toi, on ne te retrouve pas sur beaucoup de feat dans le rap français. Comment tu expliques ça ?

Après, moi j’aime bien travailler par affinité. Quand je faisais rien, j’ai vraiment eu des périodes où je me mettais en retrait. Vraiment. J’aimais pas trop traîner dans les soirées, dans le milieu. Par contre en tournée, je me lâchais bien (rires) !

7 – Kamnouze & OSFA – Pur et dur (Le Collector 2 – 2001)

Ce titre, encore une fois, c’est une démonstration de technique pure.

Exactement ! “Il y a tel artiste, je vais te montrer, ça kicke !” C’est le boss du label Nouvelle Donne qui nous montait un peu les uns contre les autres, gentiment hein, c’était purement artistique. “Ah ouais j’ai signé un nouveau gars là, fais gaffe à tes fesses ! Parce qu’il est dans ton registre, mais attention !” Ils étaient déjà là, je suis arrivé après. En gros, Kodjo leur disait ça et me disait pareil de mon côté “Tu t’amuses à faire tes techniques mais il faut savoir qu’il y en a qui sont très dangereux dans ce domaine-là ! Ils sont connus pour ça !” (rires) Il créait une ambiance, il faisait ça pour qu’on se surpasse. On s’est rencontrés, on est devenus direct des potes parce qu’on avait les mêmes délires, on aimait le même genre de rap. Donc y’avait pas de… tout ça, c’est tombé à l’eau. Justement, OSFA m’ont invité pour faire ce morceau-là, produit par Sully Sefil.

8 – Kamnouze – Séquelles + Mon pire combat (Entends mes images – 2003)

Alors “Mon pire combat”, c’est du vécu. “Séquelles”, c’est pas du vécu. C’était mon envie de me mettre dans la peau d’un personnage. Des fois, c’est les films qui m’inspiraient beaucoup. Ça, c’est un putain de thème, Il y a moyen de faire un putain de morceau ! Sans raconter l’histoire du film mais ça t’inspire pour en faire une autre histoire. Moi, j’adorais ça. Quand je faisais ce genre de morceau-là, je restais toujours dans le côté un peu cinématographique, rentrer dans la peau d’un personnage et être acteur mais dans un morceau en fait. Comme par exemple, il y a un morceau aussi où je suis dans la peau d’un tueur en série, c’est pas du vécu. “Séquelles” c’est dans la même démarche, je rentre dans la peau de ce personnage, d’ancien soldat. Ça me plaisait de faire ça, je trouvais ça original. Il y a un soldat, militaire qui a connu la guerre, qui a été super touché par ce morceau-là. C’est inspiré d’histoire vraie ; cette personne-là, elle a presque vécu ce que j’ai écrit. C’est aussi pour ça qu’on fait ça, pour avoir ce genre de retour. Parce que tu ne sais pas, après, où elle part ta musique, ce qu’elle provoque chez les gens… 

Kamnouze – Mon pire combat (Entends mes images – 2003)

“Mon pire combat”, c’est mon vécu. Je suis tombé dans le coma, suite à bagarre. C’était à Cholet d’ailleurs. Je défendais mon petit frère, j’ai pris un cric et puis des coups de santiags dans la tête… 

Quelles ont été les réactions de ton entourage à la découverte de ce titre très personnel ?

Je me suis toujours livré assez facilement. C’est une partie qui rapproche ton public de toi, ils ont la sensation de te connaitre, des fois même sans que je les rencontre. Ils ont la sensation d’avoir une une affinité, une sensibilité, un truc qu’on a en commun, et moi je trouve ça beau. Ça sert, ça aide les gens quand ils se sentent seuls. Ma famille n’a jamais dit : “Tu devrais être plus pudique sur certaines choses…” On m’a jamais reproché ça, au contraire, c’est des choses qui ont toujours plu, ça n’a jamais gêné. 

2009, Sensations suprêmes, troisième album solo, tu donnes une suite à “J’accuse ces mots”.

En fait, jusqu’à ce que je le fasse, j’avais dit “Je ferai jamais de 2” ! Parce que souvent, comme dans les films, les 2 ils sont toujours moins bien ! Et en fait, on me l’a réclamé mais pendant longtemps hein ! “Ce serait bien de faire une suite” Et à un moment donné, le concept, une fois qu’il est créé, il est infini en fait. Tant qu’il y a des mots… Mais par contre, je savais que j’allais m’arrêter après, il ne faut pas que ça devienne Rocky ou Rambo tu vois ? (rires)

Comment a-t-il été accueilli alors ?

Franchement, il a eu un très bon accueil. Les gens ont kiffé. Mais ils préfèrent quand même le premier. De toute façon, le premier, surtout qu’il a été classé comme classique, tu peux pas faire un deuxième classique avec le même truc, c’est pas possible.  Je me suis dit “Je vais quand même faire une suite, je ne vais pas chercher à détrôner le premier.”  Par contre, y’a vraiment de quoi faire tu vois ? J’avais affûté ma plume un peu plus, ma vision, je pense qu’en terme d’écriture, et il y en a d’autres qui me l’ont dit à plusieurs reprises “Ton texte, il est mieux. Mais on préfère quand même le premier !” (rires) 

Tu ne le regrettes pas ?

Non, je ne le regrette pas parce que j’ai dit ce que je voulais dire dedans, et mes objectifs, pour moi ils ont été atteints ; c’est-à-dire avoir une belle plume, et être actuel. C’est la conclusion qui me faisait le plus peur. J’ai vraiment trouvé le même schéma de fin que le premier en disant autre chose, et c’est ce que je voulais faire. 

Il est donc sur ton troisième album. Un opus beaucoup plus positif, joyeux, lumineux et moins hip-hop que les deux précédents. Quel accueil avait-il reçu, après six ans d’attente pour tes auditeurs ?

A chaque fois, j’essaye de respecter la période dans laquelle je suis, par rapport à ce que j’écoute et ce qui m’influence au moment où je fais mon projet. Je suis, à ce moment-là, clairement dans une période où j’écoute beaucoup plus de soul que de hip-hop. Et c’est ce que je voulais faire ressortir. Et comme j’adore la soul et le rythm’n’blues depuis longtemps, c’est vraiment là-dessus que j’étais parti pour mon projet Sensations suprêmes. D’où le titre, je voulais qu’on aille plus dans le ressenti, dans la sensation, que dans la démonstration ou dans la technique. Je ne me voyais pas exprimer ces choses-là sur d’autres styles de sons à ce moment-là.

C’est une prise de risque vis-à-vis de ceux qui ont l’habitude te suivre, non ?

En fait, Sensations suprêmes, je me fais clairement plaisir ! Vraiment. Et je m’éloigne. Je m’ouvre, j’évolue. Même si ça me dessert. J’en attendais plus, je pense qu’il n’a pas été travaillé à sa juste valeur. La période à laquelle je sors, le type soul c’est très dur à travailler. Même ceux qui font de la soul, ils tentent des trucs un peu plus r&b ou ils s’écartent un peu de ça parce que personne ne veut travailler ça en maison de disques. C’est casse-gueule de fou ! Et moi je suis relou, parce que je m’en fous de tout ça. Ils m’ont laissé me faire plaisir. Il y a quelques morceaux un peu plus r&b, ça, ça a été des négociations avec le label parce qu’à la base, moi, je voulais faire que soul. On est rentrés dans des compromis. Il y a des titres qui ont marché, dont je suis content, parce qu’au moins, dans chacun de mes albums il y a eu des choses clefs qui ont été très importantes dans ma carrière. 

9 – Kamnouze – Mon art (Fat Taf – 2003)

La prod, c’est Ludo. Ce morceau-là, je kiffais la prod. Je m’en rappelle, je la trouvais super lourde ! J’étais très content de mes couplets mais j’aimais moins le refrain. Je n’ai pas réussi à trouver le truc que je voulais vraiment, je trouvais que le refrain était moins fort que les couplets. Après, le message, il passe. Mais c’est vraiment dans les couplets où je m’amuse. Ce morceau-là, j’avais envie d’apporter un délire un peu à la Pharoahe Monch. Quand j’écoute une instru, d’abord si elle me parle, et ben qu’est-ce qu’elle me raconte ?

Ça reste une des plus grosses compilations du rap français, où il y a pas mal de gros noms et quelques classiques comme le “Rap sauvage” de Tandem. Tu en tires une fierté personnelle ?

J’ai pas senti la patate comme toi t’es en train de me la dire. Après je pense que c’est les ressentis de chacun. Y’a du beau monde, c’est cool. Mais après je sais pas… C’est cool, c’est flatteur.

Tu n’es pas souvent présent sur des mixtapes ou compilations. Est-ce que tu en as refusé beaucoup ?

Il y a eu quelques refus, mais pas des tonnes. J’ai pas eu non plus des tonnes de propositions, tu vois ? Après, moi, j’ai tellement eu des périodes espacées et des moments où je faisais des choses complètement différentes que des fois, les gens ne savaient pas sur quel pied danser avec moi.

Comme tu n’a jamais revendiqué appartenir à tel lieu ou bosser avec telle équipe, dans la durée, tu as peut-être subi un manque d’identification, non ? Etant un coup à Bagneux, un coup à Nantes où à Cholet, un coup avec Factor X, en solo ou avec les Gardiens du Rapodrome ?

En plus, il y a un projet qui a été fait aussi avec les Gardiens du Rapodrome et qui n’est jamais sorti ! C’est des gars de Cholet. D’ailleurs, sur scène, la personne qui va faire mes backs c’est Ceda. Et c’est Candy Ken qui mixe tout mon album. 

Entre 2008 et 2016, que se passe-t-il pour toi dans la musique ? Quelques titres loin du rap par-ci par-là, tu peux nous en dire plus ?

J’avais arrêté, je ne me retrouvais plus du tout dans le paysage rap français. Ça ne intéressait plus de continuer dedans, je voulais faire autre chose, une autre musique donc j’ai fait de la musique caribéenne. J’ai fait des morceaux caribéens, j’en ai fait plein. Quand je laissais le rap de côté, je devenais auteur pour d’autres artistes. J’écrivais pour d’autres, et je réalisais des titres de chanteurs ou de chanteuses donc j’étais plus en création de mélodies et de textes pour d’autres. Je me plongeais là-dedans, ça me plaisait bien. J’avais re-signé un contrat en tant qu’auteur du coup, plus en tant qu’artiste, mais en édition et je bossais comme ça, et je m’en sortais bien, ça m’aérait par rapport au hip-hop. Ça me permettait de continuer à vivre de la musique. J’étais bien fait, je tournais une page. Et je m’en sors plutôt pas mal parce que ma transition d’auteur pour d’autres à mon côté artiste hip-hop, c’est quand j’ai réalisé les trois quarts de l’album des Déesses et que ma première tentative c’est signature chez M6 Interactions et ça a tout pété ! Ça m’allait comme ça. Après, moi-même j’ai fait des feats, le premier feat que j’ai posé dans ce style-là, ça a marché. Du coup j’ai ramené ce style de flow que j’avais par exemple dans “Promise” où je ramène une interprétation un peu plus… Une inspiration que j’ai eu de Ghostface Killah, le côté rap qui pleure un peu. C’est un truc que je kiffais et j’ai ramené ça dans le caribéen, les gens sont rentrés dedans. Ça ramenait une petite touche un peu urbaine dans la musique caribéenne. Après Sensations suprêmes, j’étais parti sur un projet comme ça du coup j’ai fait des titres acoustiques, j’ai posé avec de grands artistes de La Réunion, des Antilles, d’Afrique. Par exemple, j’ai posé avec Lokua Kanza, avec Davy Sicard… J’ai commencé à me faire un nom en Afrique, dans les îles, parce que j’étais sur le terrain et dans les radios que tout le monde écoute vraiment, où tu avais la crédibilité quand tu étais sur ces ondes-là. J’ai posé avec DJ Arafat, ce mec-là, dans tous les pays d’Afrique que j’ai fait avec lui, c’est le boss ! Ça a ramené que les plus gros, ça les a intéressé. Ils ont voulu me signer. Moi qui voulais travailler en mode indé, je me suis dit “Bon tant mieux, je courais pas après eux mais ça va me faire gagner du temps”. Au final ils m’ont signé, ils m’ont bloqué. Et je me suis retrouvé coincé (NDLR : en 2013) : vu qu’on me disait à chaque fois “Ça sort dans trois semaines”, je ne faisais rien à côté parce que sinon c’est me tirer une balle dans le pied. On me sortait pas, donc il n’y avait pas d’argent qui rentrait, pas de propositions de dates, donc mon compte se vidait et tout ce que j’ai bâti, Kamnouze qui vit de la musique depuis 2001, c’est parti en fumée en deux ou trois ans. La réalité de la vie a fait qu’il a fallu que je retourne travailler. J’ai voulu récupérer mon contrat, je me suis battu un peu pour récupérer mes biens. Après j’étais dégoûté de la musique. Dans la même période, en même temps qu’on me fait ça, je perds mon père. Et là je tire ma révérence, c’est bon, laissez-moi tranquille, j’ai une famille, j’ai des enfants, je ne peux pas me permettre. C’est plus l’époque “On est là, on est jeunes, on s’en fout, on n’a rien à perdre.” C’est plus pareil. Donc là il a fallu rebondir très rapidement. Et puis j’ai eu des exemples de gens autour de moi qui n’admettent pas que c’est retombé, qui restent bloqués, et ça c’est surtout ce que je ne voulais pas.

C’est compliqué de perdre en notoriété ?

J’ai quand même la surprise, je me suis plusieurs fois fait la remarque qu’on me reconnaît quand même, je trouve ça bizarre parce que personnellement je trouve qu’on ne me voit plus comme on me voyait avant. Et puis c’était une autre génération, les plus jeunes ne me connaissent pas vraiment. Ils vont connaître “Tu sais, c’est lui qui chantait la chanson”, ça va être plus ça. 

2016, tu reviens donc avec ton quatrième album solo Old School New School, écrit en acronyme OSNS. C’est un contrepied ?

Si je l’avais écrit Old School New School, je trouve que ça aurait fait old school. Et je trouve que OSNS c’est moderne. Et je suis constamment à jouer entre. Pour moi, new school, c’est comme ça qu’on a appelé la deuxième génération de hip-hop en France, ça veut dire Sages Po, tout ça. Après Solaar, NTM & IAM, quand on a eu les Sages Po, Sléo, les Cool Sessions, c’est eux qui s’appelaient la “nouvelle école”. Je voulais pas l’écrire comme ça, c’est trop une appellation que personne n’emploie… à part des anciens. 

Ça sort chez Keyzit, Nouvelle Donne a disparu pour toi ?

Alors pas sur ce projet. En fait, à la base, c’est plus mon entourage, Rapodrome, Ceda, qui a été un des premiers à me convaincre de ne pas laisser tomber. Il y en a plusieurs qui m’ont dit “C’est dommage, après tout ce que t’as fait, de laisser mourir un truc qui t’habite”. Moi, j’étais vraiment décidé, j’étais vexé, et puis la chute que ça m’avait créé, je ne voulais pas la revivre plusieurs fois. Et je ne voulais pas être le boxeur qui ne sait pas s’arrêter, ça devient pitoyable et triste à voir, tout le monde le voit sauf lui, ça c’est le pire des cauchemars. Je voulais m’arrêter avant ça. Le fait d’avoir arrêté pendant longtemps, au moins deux ans, ça m’a permis de m’aérer l’esprit. Une fois qu’on a commencé à me renvoyer des sons… Quand tu me disais “Est-ce que t’as refusé des choses ?”, à un moment donné, dès qu’on me reconnaissait, je disais que c’était pas moi, dès qu’on m’envoyait des mails avec des sons, je disais “J’ai arrêté”. J’ai vraiment banni tout le truc. Autour de moi, des personnes ont essayé de me redonner goût “Ah tiens, écoute cette prod”. Des gars comme Jango, Ol’Kainry, et beaucoup Rapodrome. En fait, sur ce projet-là, j’avais envie de boucler la boucle, que les feats retracent l’ensemble de ma carrière hip-hop. D’ailleurs, il devait y avoir Prince d’Arabee dessus. Il manque que lui, et c’est vraiment une histoire de timing. Le pire c’est que c’était pas juste une idée, je connais le couplet qu’il devait poser, il l’avait écrit et tout… Mais, c’est pas fini. Donc on verra, il y aura une autre occasion de faire quelque chose.

“Je ne voulais pas être le boxeur qui ne sait pas s’arrêter, et ça devient pitoyable et triste à voir, tout le monde le voit sauf lui, ça c’est le pire des cauchemars”

10 – Kamnouze & Horseck – Philosophie Nas & Jay (OSNS – 2016)

Le premier extrait que tu envoies, c’est un feat avec Horseck. Ca rappelle les meilleurs connexion à l’ancienne… sur une prod moderne.

Ouais. Si tu parles à Horseck, il va dire “Je rappe plus, j’ai arrêté”. Moi, je l’appelle “Ouais, tu rappes plus, mais viens écrire un truc ! Après, tu poses. Après, continues de plus rapper si tu veux!” (rires) Lui, c’est un tueur ! C’est un des meilleurs rappeurs en France.

Un des plus sous-côtés de l’histoire du rap français ?

Bien sûr ! Mais laisse tomber ! 

D’où vient le titre de cette chanson ?

Bah déjà avec Horseck, ça a été notre sujet de conversation pendant des aaaaaannées ! Des années, des années, des années ! On se voyait, il fallait obligatoirement à un moment donné qu’on parle de Nas et de Jay. Moi j’étais à fond Nas, lui il était à fond Jay. Après Blueprint est sorti, et là j’ai dit “Non mais…” J’ai retourné ma veste ! (rires) Pardon Nas, mais là… J’ai mis mon bombers orange ! (rires) Enfin, c’est pas depuis Blueprint que je suis un inconditionnel, c’est l’album qu’il a sorti juste avant, déjà, qui m’avait frappé fort. On en rigole, mais par contre, j’ai toujours kiffé Nas. 

Comment as-tu vécu la réconciliation entre eux et la signature de Nas chez Jay-Z ?

Déjà, j’étais content que cette guerre-là se termine même si c’était bien parce que ça a été un moment dans leurs carrières qui était tellement stimulant, c’est là où ils ont sortis presque le meilleur d’eux-mêmes, au-delà de leurs classiques. Ça a donné des gros albums ! J’ai toujours trouvé que Nas, face à Jay-Z, sur un même morceau, il a toujours le dessus. Techniquement, face à face, il a toujours le dessus. Par contre, je trouve que Jay-Z a fait de plus gros albums que Nas. C’est mon avis personnel. Sur le nombre d’albums qu’ils ont sortis, j’ai plus souvent kiffé plus de titres dans un même album de Jay que de Nas. Par contre, Nas, ça m’est arrivé de kiffer que trois sons dans un album, mais les trois sons, ils te cassent ta gueule !

Si demain tu dois en inviter un sur un de tes titres, tu choisis qui ? 

Je choisis Jay-Z ! Parce que j’ai fait la première partie de Nas et j’ai été déçu de comment ça s’est passé. En fait, ils ont voulu prendre toutes les loges, leurs loges ça leur suffisait pas, ils ont tout fermé, pas de communication avec la première partie, ils nous ont mis de l’autre côté, ils ont mis un rideau pour que les gens nous voient pas et on était de l’autre côté de la scène. C’était à l’Elysée Montmartre. Ça m’avait profondément déçu parce que, putain je l’attendais ce moment ! Et quand il se passe ça, ça gâche tout ! Ça faisait caprice de star un peu, après je sais pas, peut-être que c’était leur sécurité qui voulait que ça soit comme ça et peut-être pas lui personnellement, j’en sais rien. Par contre, le DJ de Nas est venu nous voir, pour nous serrer la main après notre show, pour nous dire qu’il avait kiffé ce qu’on avait fait.

Nous, c’était Factor X ?

Ouais, Factor X. Donc ça, c’était cool. Mais franchement ça m’a gâché mon moment quoi. Pour pas mentir, aujourd’hui, j’écoute beaucoup plus Jay-Z que Nas. 

Quand tu évoques leurs philosophies, ça inclut leurs visions du business et de l’entreprenariat ?

Ben en fait ouais c’est le parallèle entre le mec qui est très business et le gars qui est resté vraiment puriste. Pour moi, l’alchimie des deux, c’est ce qui résout tout. C’est ce à quoi j’aspire. J’ai toujours eu cette ligne de conduite-là : essayer d’être vrai, d’être moi et de jamais m’empêcher d’être ouvert. Quand j’ai envie de kicker, je kicke, quand j’ai envie d’être festif, léger, je suis léger. C’est pas parce que je régresse, c’est un choix artistique, t’as pas envie de tout le temps donner la même chose. Des fois t’as envie de envie de dire quelque chose de profond, tu vas le dire de manière très audible, avec un flow bien posé. Des fois tu as envie de péter la gueule aux MC’s, mais t’as rien de spécial à dire donc c’est purement technique.

Question obligatoire étant donné le titre de ton album : tu écoutes plus de la old school ou de la new school ?

Là, quand je suis arrivé, je ne sais pas si tu as entendu, l’album c’était The Infamous de Mobb Deep ! J’ai mes périodes en fait, des fois j’aime bien écouter de la old school, mais j’écoute beaucoup de musique moderne. J’aime bien comment le hip-hop a évolué. J’ai plein de moments où je vais être nostalgique de l’époque, parce que ça a été une très très belle époque, je suis content d’avoir vécu. Mais par contre je trouve que le hip-hop, artistiquement, a bien évolué et il y a largement de quoi faire en France pour que ça ait cette tournure-là. Après, moi, les trucs que j’ai toujours kiffé en France, ça a jamais été les trucs qui marchent le mieux. Ça a été Dany Dan, Rocca, Lino, Ill… Maintenant j’aime beaucoup Tito Prince, je trouve que c’est un des plus forts de la nouvelle génération qu’il y a en ce moment. S-Pi j’aime beaucoup… C’est des artistes sous-estimés de fou ça ! J’aime bien Deen Burbigo, je le trouve fort. J’aime bien Black Kent. Dans ceux que je t’ai cité, ça te montre un peu que c’est des gens qui se ressemblent pas. Du tout ! C’est pour des raisons complètement différentes que je les apprécie en fait. J’aime bien Alpha Wann et Lefa aussi.

On arrive à la fin de cette interview. Même si elle n’est pas terminée, ta carrière est bien remplie jusqu’ici. Si tu devais garder une seule chose (une rencontre, un titre, un concert ou autre), qu’est-ce que tu garderais en mémoire ?

Mon premier concert à La Réunion, ça a été le moment qui m’a marqué le plus dans ma carrière ! Quand j’ai appris que je faisais un concert à La Réunion, j’étais comme un ouf. Après, j’ai vu la fiche technique sur le bureau à Nouvelle Donne et je vois que c’est écrit “Etang Salé”. Je demande pourquoi il y a écrit « Etang Salé », ils m’ont dit “parce que c’est là-bas qu’on doit chanter, pourquoi, c’est quoi là-bas ?” Et j’ai dit “Ben c’est ma ville en fait ! C’est la ville de mon papa.” Premier concert à La Réunion, dans ma ville ? C’est un truc de barje ! Concert Factor X, en plein air, sur la plage, grosse scène, ambiance avec des manèges et tout ça… un truc de barje. Je ne sais même pas combien il y avait de spectateurs, ça faisait un peu comme si c’était un stade. Il y avait toute ma famille. RFO sont venus faire un reportage chez mon père et ma grand-mère, ils ont interviewé ma famille… Je me rappelle j’avais fait le JT là-bas, et on m’avait demandé qui était mon chanteur préféré ici donc j’ai cité Joel Lamonge. RFO, ils me le ramènent “On a une surprise pour toi…” ! Moi, en plus, comme je faisais un concert à La Réunion, j’avais prévu de faire un truc en clin d’œil à cet artiste-là, je reprenais un air à lui où je chantais en créole. Parce que les gens me connaissaient que en rappeur, et du coup j’ai chanté en créole. Je voulais faire ce cadeau-là, là-bas. Quand je l’ai rencontré, je lui ai raconté ça. Il m’a dit “Ben on n’a qu’à le faire ensemble !” Tout le séjour, ça a été que ça : chaque jour, il se passait un peu plus un truc de ouf ! Ça m’a traumatisé, à vie. Mon père, il est monté sur scène, ma grand-mère, mes cousins, mes cousines, toute ma famille, à la fin, on regardait le public, on a chanté le dernier morceau tous ensemble sur scène… C’était un moment de barje ! Franchement, je vois pas quelque chose qui m’a mis plus une claque que ça. Pourtant j’ai fait des concerts en Afrique dans des gros stades, j’ai fait un concert à Ouagadougou où j’arrive en hélicoptère sur le stade, convoi présidentiel, on t’emmène en moto sur la scène… c’est des barjes ! Ça s’arrêtait jamais. Ça, je l’ai vécu avec Singuila. Tu sais, tu as l’impression qu’ils se sont trompés. Il est mort Michael Jackson ! C’est fini ça, c’est que moi en fait ! Ces trucs-là quand tu les vis, ça fait vraiment ça. Donc du coup tu le vis pas au moment présent, c’est après. Quand tu as fait tout ça, ils te ramènent à l’aéroport, tu rentres, t‘arrives à Orly et là tu prends le RER B et là tu fait “Ah ouaiiiiiiis ! Quand même !” (rires) J’ai eu plusieurs expériences comme ça, un peu démesurées, mais malgré tout ça, ça peut pas dépasser ce truc-là. Ça m’a giflé !

Retrouvez la playlist « 10 Bons Sons Kamnouze« 

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