Deleuze et Booba : « Wesh les intellos ça dit quoi ?! »

Il y a parfois des rencontres étonnantes. Il est vrai que l’apparition, le 18 mai 2020 à 2h40, d’un extrait d’une conférence de Gilles Deleuze sur le Twitter de Booba avait de quoi surprendre. Sobrement accompagné d’un commentaire « Wesh les intellos ça dit quoi ?! », ce post tranche avec le contenu habituel de cette timeline fleurie. Mais l’interrogation est légitime. A bien des égards, cet extrait d’une quinzaine de minutes est complexe et les concepts sont plus survolés que développés. Difficile donc de saisir ce que Deleuze essaye de dire. Toutefois, les idées exprimées par Deleuze sont éclairantes pour comprendre l’apparition de ce qu’il nomme « les sociétés de contrôle » et les rapports entre l’art et les actes de résistance. Cela vaut donc la peine de s’y pencher, et quoi de mieux, pour expliquer l’essentiel du contenu de cette conférence, que de faire appel à l’expérience de l’interrogateur et aux textes du rappeur des Hauts-de-Seine.

Lien vers l’extrait vidéo en question

Première partie : de la discipline au contrôle

L’enjeu essentiel dans les premières minutes de la conférence est de décrire ce qui se joue dans l’information. Nous entendons souvent que nous sommes à l’ère de l’information. Qu’est-ce que cela signifie ? Deleuze définit l’information comme « un ensemble de mots d’ordre » et distingue celle-ci de l’idée. Parce que l’information relève de la communication, elle est identifiable à des consignes et des instructions. Une idée n’est pas une instruction. Lorsque je dis à un individu : « fais ça !», je ne lui donne pas une idée mais un ordre. L’information, nous dit Deleuze, est un système du contrôle : on demande aux individus de se comporter d’une certaine manière, on leur dit ce qu’ils doivent croire.

Cette résistance au système du contrôle et à l’information, Booba la prend très tôt pour thème. En effet, dans un de ses titres de jeunesse « Ma définition » sorti sur Temps mort en 2002, il n’hésite pas à affirmer qu’il « ne reçoit d’ordre ni des keufs, ni des profs ». L’assimilation du rôle des professeurs à celui de policier tient au fait que l’école est un élément essentiel de la mise en place d’un système de discipline des individus. C’est dans cette institution que les individus vont intégrer les interdits sociaux et être disciplinés. Les policiers comme les enseignants donnent des ordres, et en ce sens ils informent les individus. Bien entendu, ces deux corps de l’Etat ne sont pas identiques, et on est en droit d’affirmer que les profs ont un rôle différent de celui des keufs. Toutefois, il faut bien comprendre qu’au-delà de leurs différences, profs et keufs participent à un même système disciplinaire qui va permettre d’instaurer un contrôle des individus.

C’est précisément la mise en place d’un système de contrôle plus élaboré qui va caractériser nos sociétés contemporaines. En 1990, c’est-à-dire trois ans après cette conférence, Deleuze écrit un article intitulé « Post-Scriptum sur les sociétés de contrôle », dans lequel il développe la thèse que nous entrons dans une nouvelle forme de société auxquelles il donne le nom de « société de contrôle ». Cela fait référence aux travaux d’un autre philosophe, Michel Foucault, qui s’est appliqué à distinguer différentes formes de sociétés. Avant les sociétés de contrôle, Michel Foucault a étudié ce qu’il a appelé les « sociétés disciplinaires ». Ce qui définit la société disciplinaire, c’est qu’elle est constituée de milieux d’enfermements (prison, école, usine, hôpital).

Le rôle central joue la prison dans le système juridique des sociétés disciplinaires est fondamental. Si l’emprisonnement des criminels semble aller de soi dans nos sociétés, il s’agit d’une construction sociale dont la légitimité peut être questionnée. Les sociétés disciplinaires ont pour finalité de réguler le comportement des individus. Booba a fait les frais de ce système carcéral puisqu’il a été emprisonné à la fin des années 1990 (sans oublier son expérience récente suite aux événements d’Orly). Cette expérience, il la raconte avec Ali dans un de ses classiques qui figure sur l’album Mauvais œil, « La lettre ».

L’enfermement produit d’importantes frustrations qui sont gérées difficilement par les individus. Toutefois, il ressort des textes de Booba que l’efficacité de la prison en tant qu’institution disciplinaire est minime : les individus qui en sortent ne sont pas meilleurs qu’avant d’y être entrés et les risques de récidive sont importants. Le traitement des comportements anormaux est un réel casse-tête pour nos sociétés occidentales. Avec l’émergence de technologies plus performantes, le contrôle social va progressivement prendre d’autres formes que celles connues dans les sociétés disciplinaires. C’est à ce moment-là que se réalise le passage progressif des sociétés disciplinaires aux sociétés de contrôle. Cela ne signifie pas que les institutions qui caractérisent les sociétés disciplinaires disparaissent : il y a encore des prisons, des écoles, des usines et des hôpitaux, mais ces institutions perdent progressivement le rôle central qu’elles pouvaient jouer auparavant.

Comme l’affirme ironiquement Deleuze dans la conférence : « ceux qui veillent à notre bien n’auront plus besoin de milieux d’enfermements ». Il est possible par exemple aujourd’hui d’être assigné à résidence et contrôlé via des dispositifs comme le bracelet électronique. Dans « Ouais ouais », lorsque Booba déclare : « aucune attache à part les bracelets en totale paranoïa », cela illustre bien le fait que les bracelets exercent un contrôle, non pas simplement des corps, mais aussi de l’esprit. Ce sont ces nouvelles formes de contrôle qui sont caractéristiques des sociétés de contrôle. Là où il y a du contrôle il n’y a plus besoin de discipline puisque les individus agissent comme on leur demande de le faire tout en ayant le sentiment de conserver leur liberté.

Mais l’efficacité des sociétés de contrôle provient du fait que la contrôle qui s’exerce sur l’individu n’est pas perçu comme tel par celui-ci, il est au contraire perçu comme l’expression de sa liberté individuelle. Dans sa conférence, Deleuze prend l’exemple des autoroutes qui permettent de multiplier les moyens de contrôle. Les individus ne sont pas contraints de prendre l’autoroute pour aller d’un point A à un point B, mais le fait de prendre l’autoroute, par exemple pour des raisons de rapidité, fait que les individus acceptent volontairement de ce soumettre au contrôle qui y est lié. Deleuze affirme ainsi que la société de contrôle encourage les mouvements car il est ainsi possible de contrôler d’autant mieux les individus. C’est pourquoi les individus développent des moyens de résister à ces contrôles. La technologie utilisée pour contrôler les individus peut également être détournée. Il n’est pas anodin que Booba fasse référence à ce type de technologie dans un titre comme « PGP ». Ce logiciel de chiffrement protège la confidentialité des données de son utilisateur. Ils sont aujourd’hui nécessaire pour s’assurer de caractère privé des conversation. Ainsi, en même temps que les modalités de contrôle des individus s’intensifient, les modalités de résistance se diversifient. C’est cette résistance qui va intéresser Deleuze dans la deuxième partie de la conférence.

Deuxième partie : l’art et les actes de résistance

En tant qu’artiste, Booba est directement concerné par les réflexions qui sont élaborées par Deleuze dans cette seconde partie de l’extrait. Deleuze établit immédiatement une association entre l’art et la contre-information. Mais l’art ne se réduit pas à être de la contre-information, il est avant tout un acte de résistance. Cette affirmation exclut la réduction de l’art à un moyen de communication. L’art n’a pas pour vocation à communiquer selon Deleuze, précisément parce qu’une œuvre d’art ne contient pas d’information. Définie au début de l’extrait comme étant relative aux mots d’ordres, l’information n’a par définition aucune place dans l’œuvre d’art. Par contre, l’œuvre d’art a une affinité très forte avec la résistance. Que faut-il entendre par « résistance » ? Il semble qu’il faille dans un premier temps prendre le terme en un sens très large : résiste ce qui ne disparaît pas. Deleuze attribue à Malraux cette idée : « l’art est la seule chose qui résiste à la mort ». Il y aurait une forme d’éternité dans l’œuvre d’art qui lui permet de continuer à exister au-delà de la mort. N’est-ce pas le propos de « comme une étoile » sortie en 2011 ?

Dans ce titre, les paroles font écho aux propos de Deleuze sur l’œuvre qui perdure au-delà de la mort de l’artiste. « Comme une étoile » est construit autour de l’idée que l’homme disparaîtra alors que ses productions artistiques resteront : « on ne m’entendra plus, on ne me verra plus, regardant vers les nuages, tu verras voler ma plume ». Les créations artistiques sont une manière pour l’artiste d’exister au-delà de la mort. Alors que l’être humain disparaît, les œuvres restent. C’est en tant que chose qui résiste à la mort que l’art est une forme de résistance.

Mais Deleuze fait ensuite référence à un second sens : celui de la résistance au sens de la lutte. Cette résistance dans la lutte est une thématique récurrente chez Booba qui l’associe à la vie. Dans son titre « La faucheuse » sur l’album Panthéon par exemple dans lequel le rappeur affirme : « J’écris des textes crus, fais peur au médecin légiste. On est exclus, on n’existe pas, on résiste, nous. » Cette association entre l’existence et la résistance est classique. La définition de la vie comme « ensemble des fonctions qui résistent à la mort » du médecin Xavier Bichat est célèbre, et la thématique darwiniste de la lutte pour la survie est un lieu commun. Toute la dimension égotripique de l’écriture de Booba s’inscrit dans cette opposition entre « ceux » qui souhaiteraient sa mort et lui qui doit faire sa place dans un univers hostile : cela se veut être une illustration de la sélection naturelle. 

Mais au-delà de ce sens trop métaphorique de la lutte comme lutte pour la survie, l’acte de résistance prend une forme concrète quand il s’agit de résister à une forme d’oppression sociale : celle de l’oppression d’un groupe d’individus par d’autres individus. Plus absente dans les textes de Booba qui ont un fond autocentré, ils apparaissent néanmoins par endroits, notamment lorsqu’il s’agit de luttes antiracistes. Il revient à plusieurs reprises tout au long de sa carrière sur sa visite de l’île de Gorée et de la Maison des esclaves alors qu’il était âgé d’une dizaine d’années. Il dit y avoir pris conscience de l’oppression des blancs sur les noirs. La lutte prend la forme pour lui d’une lutte pour la reconnaissance des populations noires. Ainsi, lorsque dans « Garde la pêche », il déclare : « Gorée c’est ma terre, l’égalité c’est ma lutte », il faut comprendre la lutte au sens d’une lutte politique avec un objectif : l’égalité entre les individus. 

La fin de l’extrait de la conférence apporte son lot d’exemples d’œuvres d’art que l’on peut associer à des actes de résistance. Pourrait-on intégrer à ces exemples l’ensemble des productions artistiques de Booba ? Il est difficile de concilier l’aspect individualiste de ses textes et l’aspect collectif qu’impliquent les luttes : lutter pour son enrichissement personnel n’est pas une « lutte » au sens politique, mais le message antiraciste de Booba s’inscrit pleinement dans un acte de résistance. C’est toute l’ambiguïté du personnage de Booba qui ne suit pas de ligne idéologique stricte. En tant qu’artiste, il semble incarner les deux faces de l’acte de résistance que Deleuze souligne : « l’acte de résistance résiste à la mort, soit sous la forme d’une œuvre d’art, soit sous la forme d’une lutte des hommes. »

En conclusion, l’œuvre de Deleuze trouve un écho inattendu dans les textes du rappeur du 92. Ce tweet n’était certainement qu’une manière de se moquer d’un discours qui est difficilement compréhensible. Néanmoins, il s’agit d’un clin d’œil appréciable qui aura eu pour mérite de tisser un lien entre deux univers que l’on associe rarement : le rap et la philosophie. Pourtant, les deux peuvent être compris comme des actes créatifs et des actes de résistance. L’acte de création, qu’il soit artistique ou philosophique, est multiple et il ne se laisse pas saisir sous une forme unique. Il est évident que ces liens sont plus faciles à établir lorsqu’ils sont réalisés par les artistes eux-mêmes. Alors, pourvu que Booba et son utilisation frénétique des réseaux sociaux continuent de nous surprendre de cette manière !  

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