Entretien avec Delaossa, à la découverte du rap d’Andalousie

Depuis quelques mois, Delaossa s’est imposé comme une figure importante du rap en Espagne. Fer de lance du collectif andalou Space Hammurabi, l’artiste de Malaga enchaîne les dates de concerts et inonde les plateformes de streaming avec des morceaux bruts, sincères, interprétés avec brio et sensibilité. C’est lors de sa venue à Barcelone en ce mois d’avril que nous avons pu le rencontrer et échanger sur la conception de son premier album, paru l’an dernier. Entretien.

Pour commencer, peux-tu nous expliquer d’où tu viens ainsi que tes débuts dans le milieu du hip-hop ?

Je viens d’un quartier de Malaga qui s’appelle El Palo. Je lui rends hommage dans les textes de tous mes projets. C’est un quartier de pêcheurs, authentique, qu a gardé l’essence d’antan, avec des traditions anciennes. J’ai grandi là-bas et vers mes 14 ans j’ai commencé à m’intéresser au rap. À l’époque, les gens y écoutaient exclusivement du reggaeton et de la musique latine. Moi j’étais le jeune étrange qui se mettait au rap. J’ai bossé pour travailler ma technique, petit à petit. J’ai pris ça au sérieux et ça commence à payer. 

Quels étaient les premiers groupes que tu as écoutés, tant en rap espagnol qu’en rap international ? 

J’ai commencé à écouter du rap grâce à mon frère. Il m’a passé deux disques qui m’ont vraiment marqué : Black Sunday de Cypress Hill et le premier album de Rage Against The Machine. Quand j’ai écouté les sonorités, je me suis dit : « Qu’est-ce que c’est que ça ? ». Je n’avais jamais entendu quelque chose de semblable. J’ai donc commencé à faire des recherches et j’ai découvert des groupes espagnols comme Hablando En Plata, Triple XXX, Mucho Muchacho et en rap américain, Nas, Gang Starr…

Par la suite, avec d’autres artistes, vous formez le collectif Space Hammurabi. Peux-tu présenter ses membres et les rôles de chacun ?

À mes débuts, vers mes 15 ans, j’avais un groupe avec le rappeur Easy-S. Le groupe s’est dissout pour plusieurs raisons et lorsque j’ai eu 21 ans, j’ai créé Space Hamu avec le rappeur Raggio. Le nom d’Hammurabi vient du roi de la dynastie babylonienne, qui est le premier à avoir instauré un code de lois. Avec Raggio nous avons commencé à nous filmer pour des clips et à réaliser les montages. Plusieurs jeunes de notre quartier se sont unis comme Carrion, Easy-S, Saske côté rappeurs, J.Moods en tant que beatmaker et Kas Rules pour les scratchs. C’est une grande famille en fait. 

Sort ensuite ton premier EP, El Palo Nº1, entièrement produit par OneBeats. Il y a notamment un morceau dessus que j’aime beaucoup intitulé « Bares de viejos » (« Bars de vieux »).

OneBeats est un producteur de mon quartier. Cet EP est sorti en 2006. Je passais par une époque de totale rébellion, je venais de perdre ma mère, j’étais seul à la maison avec de l’argent, une aide de l’État. Je passais mon temps à sortir, prendre de la drogue, être avec mes potes. J’ai voulu exprimer tout ce que je ressentais à ce moment-là de manière très sauvage. Sur « Bares de viejo », je parle de tout cela, des afters dans des bars de vieux. Je voulais vraiment faire un EP dédié à mon quartier, El Palo. J’aime narrer la vie qui s’y déroule. En quatre titres, j’ai fait un résumé : la drogue, les filles dans la rue… Si un jour tu t’y rends, tu verras que le projet reflète bien la réalité du quotidien. C’était donc naturel que je me tourne vers OneBeats, un grand du quartier. Cela m’a permis de raconter tout ça d’un coup et d’ensuite pouvoir me tourner vers d’autres choses.

La scène rap à Malaga regorge de nombreux talents, de la old et de la new school : Hablando En Plata, Triple XXX, Elphomega, El Niño Snake, Foyone, pour les rappeurs et Quiroga, Sceno, Manu Beats entre autres pour les producteurs. Pourtant, en Espagne on parle essentiellement de Barcelone et de Madrid. 

Quand j’étais jeune, mis à part Mucho Muchacho de Barcelone (NDLR: du groupe 7 Notas 7 Colores), j’écoutais principalement des rappeurs de Malaga : Hablando En Plata et Triple XXX qui étaient les deux groupes principaux. Elphomega bien entendu mais aussi Little Pepe qui était dans un délire plus reggae. C’était ce qui me faisait le plus kiffer. Ils utilisaient notre argot local, cela me permettait de m’identifier. Sicario par exemple me mettait des baffes. Plus récemment, Foyone a marqué les esprits. Mais maintenant, on est là, Space Hammurabi. 

Un morceau important de ta discographie a été le morceau « Rounders ». Il t’a permis d’avoir plus de visibilité et de faire parler de toi sur la toile. 

Quand je l’ai sorti, j’ai eu 30 000 vues en un mois. Aujourd’hui ça n’a l’air de rien, mais à l’époque pour nous, c’était énorme. C’était un moment de ma vie où j’étais un peu négatif. Je m’étais pris la tête avec Raggio et j’avais pondu ce texte, par rage. En un jour j’avais écrit le texte et le lendemain j’enregistrais le son et le clip. Pour moi, c’est un de mes meilleurs textes. Le son nous a donné beaucoup d’élan, de motivation, d’envie de continuer à bosser. Aujourd’hui je le chante encore dans mes concerts. C’est mon dernier morceau, comme un symbole. 

Aujourd’hui tu travailles quasi exclusivement avec le producteur J.Moods, vous êtes presque un duo. Explique-nous votre rencontre et votre manière de fonctionner.

Nous nous sommes connus jeunes. À l’époque il produisait un autre rappeur de Malaga qui était un pote à moi. Quand on a lancé le collectif Space Hammurabi, on a commencé à se voir de plus en plus. Son univers me correspond parfaitement, on se complète. Ensemble on a réussi à aller jouer jusqu’en Argentine. Actuellement nous ne sommes pas ensemble sur ma tournée mais on continue de travailler ensemble.

L’an passé, tu as sorti ton premier album El Perro Andaluz (NDLR: titre faisant référence au film de Luis Buñuel du même nom). À quel moment as-tu commencé à concevoir cet opus. 

Le nom du projet je l’avais en tête depuis très longtemps. J’ai sorti le morceau « Ya lo sé » (« Je le sais déjà »), dans lequel je dis « Agujeros en las manos, solo me salen hormigas » (« Des trous dans mes mains, des fourmis s’en échappent »). C’est clairement une référence au film. Ensuite on  a fait le titre « Puff Daddy » mais on a décidé de ne pas l’inclure dans le projet, de le sortir avant. Puis « La Función » (« La représentation ») et « Es peligroso asomarse al interior » (« C’est dangereux de se pencher à l’intérieur »). Avec ces trois chansons, c’était clair qu’on partait sur le format album et qu’il s’intitulerait « Un Perro Andaluz ».

À la fin du morceau « La Función », on peut entendre des sonorités électros, drum and bass assez surprenantes. Toi qui ne rappes quasi exclusivement que sur du boom bap, est-ce que tu serais prêt à t’essayer à de nouvelles sonorités prochainement. 

La fin du morceau est une idée de J.Moods. Elle vient vient clore le disque de manière chaotique. J’ai adoré le concept. Actuellement je bosse sur de nouvelles sonorités. Pas électroniques mais plus soft, plus mélodiques. J’ai un featuring avec Cruz Cafuné qui est sur le point de voir le jour. Un son plus relax, chill.

En parlant de son chill, ta chanson la plus écoutée est « La Placita » (« La petite place »), en featuing avec Easy-S. Vous l’avez sorti l’été dernier. C’est devenu un hit alors qu’à la base, il ne semblait pas être prédestiné à marcher autant.

Ce n’était pas du tout prévu. On savait que le son était cool, mais on ne pensait pas que cela atteindrait ce niveau. Easy-S était venu en studio pour écrire un featuring pour le disque El Perro Andaluz. Arrivés à la moitié du morceau, on le trouvait frais mais il ne collait pas avec l’univers du projet. On a gardé l’idée de côté  mais on est partis sur un autre morceau. De là est né « Tommy Hills », un titre très rap. Lorsqu’on est venus à Barcelone, nous sommes allés en studio chez Quiroga pour enregistrer « La Placita ». La stratégie a été de d’abord sortir l’album et ensuite « La Placita » pendant l’été. Le public a répondu présent car c’est un son qui colle avec l’été, il y a une petite guitare, il parle d’être dans ton quartier avec tes potes à chiller. C’est facile de s’identifier, de l’écouter dans plein de circonstances. 

Sur la chanson « El Callejón » (« La ruelle »), on peut entendre quelques notes de guitare et un refrain chanté avec des touches de flamenco. Ces dernières années, il y a un débat en Espagne sur la pureté du flamenco. Certains pensent qu’il ne peut pas être fusionné avec d’autres styles de musique. 

Quand Camarón de la Isla a sorti « La Leyenda Del Tiempo » (« La légende du temps »), aujourd’hui considéré comme l’un des meilleurs disques de l’histoire de la musique, certains gitans disaient que ce n’était pas du flamenco. Ils pensaient qu’il n’avait pas respecté les règles du pur flamenco. Et regarde maintenant. Dès que quelqu’un sort des schémas préconçus, il est critiqué. Le plus clair des exemples actuellement c’est Rosalía. Elle est critiquée pour avoir fusionné la trap et d’autres styles musicaux avec le flamenco. Je pense que les fusions sont intéressantes en général. Personne ne sait ce qui sera inventé dans le futur. Il ne faut pas mettre de limites. 

Parle-nous maintenant de ta tournée en Amérique Latine, du public local et du rôle de Gharuda, ton tour manager.

À la base je ne travaillais pas encore avec Gharuda. C’est un grand de mon quartier, je le connais depuis toujours. Quand j’étais plus jeune, je lui demandais des conseils pour le rap. Lorsqu’il a arrêté de collaborer avec Foyone, on a commencé à bosser ensemble. Au bout de huit mois, on a décidé d’organiser des concerts en Argentine. Si tu regardes les commentaires sur Youtube, j’ai plus de commentaires d’argentins que d’espagnols. C’est fou. On est donc partis là-bas et aussi en Colombie. C’était fou, le public très passionnel, très chaud. 

Au cours de cette tournée, tu as pu collaborer avec d’autres gros noms de la scène latino-américaine comme Akapellah (Venezuela) ou Santa Fe Klan (Mexique).

Exactement. Lors de la tournée, Akapellah s’est mis en contact avec moi et on a enregistré en studio le morceau « Envy ». Santa Fe Klan, je l’ai connu à Medellin. J’ai fait un concert où lui aussi était à l’affiche, ainsi que Gona. J’aimais beaucoup ce qu’il faisait, on a donc décidé de collaborer. Le morceau « Si Me Quieren Matar » (« S’ils veulent me tuer ») s’est concrétisé au cours de notre deuxième venue. 

Tu fais du rap sincère, du rap de quartier, humble. Penses-tu qu’actuellement ce style-là a encore sa place en Espagne ? 

Je pense que ce rap est nécessaire même si je ne suis pas un défenseur absolu « des valeurs du rap ». Moi je fais mon truc, ce que j’aime. Je suis un peu lassé par les mensonges de certains qui veulent apparenter ce qu’ils ne sont pas vraiment, qui veulent exhiber des marques de luxe. Je parle des réalités de mon quartier, de ce que je vois au quotidien, de situation réelles, c’est la chose la plus honnête que je puisse faire. 

As-tu écouté ou écoutes-tu du rap français ?

J’ai toujours écouté et adoré Booba. IAM à l’époque même si maintenant j’aime moins ce qu’ils font. Actuellement PNL, ou Niska pour m’ambiancer. Mais ce qui est clair c’est que pour moi Booba reste le numéro 1, même si je suis loin d’être un expert dans ce domaine. 

Peux-tu conseiller des artistes de rap espagnol à nos lecteurs ?

Tout le collectif Space Hammurabi : Easy-S, Saske, Raggio, Carrion. D’autre part, le disque qui m’a le plus marqué en ce début d’année est celui de Cruz Cafuné, Moonlight922. Je l’écoute beaucoup. C’est un délire plus aérien, plus soft, plus mélodieux.

Pour terminer, as-tu d’autres projets en préparation ?

Je vais bientôt sortir une mixtape intitulée La Tour Liffee, anagramme de la Tour Eiffel. Elle sera composée de cinq titres. J’ai diffusé le premier extrait « Aleluya », qui est un remerciement à toutes les choses positives qui nous arrivent. Il y aura ensuite un featuring avec Cruz Cafuné, un autre avec Israel B, et deux solos. J’y parlerai de ce petit « moment de gloire » que l’on est en train de vivre, de cette envie de continuer de l’avant. Une chose est claire pour moi maintenant, pour pouvoir continuer d’exister dans la musique, cela passe par le live, par les tournées.

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