PTSD, la thérapie nécessaire de G Herbo

Parmi les scènes rap ayant fleuri le plus récemment sur ce foyer de création infinie que sont les Etats-Unis d’Amérique, celle qui a pris le nom de drill chicagoane, et que l’on pourrait très simplement résumer sous l’appellation Chiraq est sans doute l’une des plus importantes. Cette dernière appellation résume tout à fait ce dont il s’agit. Né de la contraction de la ville dont il est question (Chicago) et de la zone de guerre principale des USA au cours de ce XXIe siècle (l’Irak), Chiraq représente bien l’état des lieux de cette cité portuaire, et sa longue tradition avec tout ce qui a trait au crime, remontant notamment à Al Capone, mais aussi bien auparavant. C’est donc sur ce terreau pourri que se développe, à partir des années 2010, un rap différent, avec un certain Chief Keef en chef de file. Et derrière cette figure qui semble catalyser toutes les caractéristiques de cette nouvelle scène, on trouve pléthore de rappeurs sauvages, tous plus violents les uns que les autres. De cet amas informe, quelques noms parviendront à se faire connaître au-delà des murs de la capitale de l’Illinois, notamment les quatre Lil : Reese, Durk, Bibby et enfin, celui qui nous intéresse ici, Herb.

Le rap de Chiraq se différencie d’un son trap plus classique par une violence et une ambiance mortifère décuplées. Aux beats trap énergiques et parfois mélodieux que l’on retrouve chez Zaytoven, se substituent les ambiances guerrières et les mélodies sinistres et organiques de Young Chop, qui devient la principale référence sonore à partir de la sortie de Finally Rich de Chief Keef (et pas seulement à travers la sacrosainte Chop snare), et Chicago de devenir une des principales places fortes du rap. Au niveau des rappeurs, loin de nous l’idée de coller des étiquettes, mais la réalité chicagoane est différente des autres réalités, et il en résulte forcément un rap, des références, et des thèmes différents. Et là où d’autres raps auront tendance à tourner autour de thématiques telles que la prison, la vente de drogue etc., le rap de Chicago a un thème principal : les armes. Et l’ambiance de zone de guerre construite par les architectes sonores de cette scène en est la parfaite illustration. Et pas si éloignée de la réalité puisque Chicago est une des villes avec le plus haut taux d’homicide par balle aux Etats-Unis. On a donc dès lors le tableau complet. Intéressons-nous désormais au sujet principal qui ressort de cette peinture macabre.

G Herbo est à la fois la thèse et l’antithèse de cette scène sanglante. Il est certes, l’un des chantres de ce rap d’une violence inouïe et terrifiante, et participe lui-même à ce qui fait l’essence de cette scène avec plusieurs peines de prison à son actif. Mais d’autre part, il fait également montre, dès ses premiers pas, d’une certaine maturité et d’une lucidité assez glaçante pour son âge (il n’est âgé que de 18 ans à la sortie Welcome to Fazoaland). Son début de carrière est ainsi marqué par des mixtapes quelque peu bordéliques, où l’on perçoit déjà qu’il ne s’arrêtera pas au stade de rappeur profitant d’une scène florissante pour faire parler de lui, avant de retourner dans l’anonymat sitôt la hype retombée. Non, il y a clairement quelque chose chez ce petit Herbert. La voix rauque, usée et marquée par une vie qui l’a fait vieillir bien trop vite, ainsi que des lignes témoignant d’une capacité d’analyse au-dessus de la moyenne pour quelqu’un de cet âge. La série de « 4 Minutes of Hell », notamment le troisième volet, en témoigne mieux que n’importe quoi. Et ces idées se confirment à la sortie du bouleversant Ballin Like I’m Kobe, en hommage à son ami tombé sous le coup des balles, et dont la pierre tombale sert de pochette au disque. C’est bien dans des morceaux comme « Struggle » ou « Bottom of the bottom » que se retrouve l’essence du rap de ce phénomène. Une personnalité complexe qui se retrouve également dans l’imagerie de ses clips, ne l’exposant généralement que dans un apparat très simple, souvent capuché, comme pour montrer sa différence par rapport au monde qui l’entoure. Musicalement c’est également différent de la production youngchopienne. G Herbo s’appuie notamment sur DJ L ou le français C-Sick (qui a également produit pour Alkpote), qui préfèrent une ambiance un peu plus nerveuse et compressée, et qui l’accompagneront en tout cas jusqu’à Humble Beast, dont la production intégrera des éléments beaucoup plus proches de la soul (sans pour autant donner un résultat soultrap).

C’est donc cinq ans plus tard que sort PTSD, deuxième véritable album de G Herbo après Humble Beast (même si Swervo et Still Swervin’ se veulent être des albums, ils ont plus la forme de mixtapes), et qui semble amorcer un virage pris par le protagoniste. Entre temps, il avait sorti Swervo et Still Swervin’, mixtapes presque entièrement produites par Southside, l’une des superstars d’Atlanta, qui opéraient déjà un certain changement dans son architecture sonore, se rapprochant plus de ce qui est en vogue, quand bien même ses couplets étaient toujours dans le même ton. PTSD donc. En premier lieu, il nous semble important de parler de la pochette où l’on voit Herbert torse nu avec un drapeau américain taché de sang, et les étoiles remplacées par des visages, probablement ceux de ses proches morts dans la rue. Comme pour créer une filiation directe entre lui (et avec lui, toutes les victimes des guerres de gang qui rongent des pans entiers de la société américaine) et les soldat, tant ceux tombés au front, que ceux, victimes comme lui, de ce fameux PTSD (Post-Traumatic Stress Disorder). Et ainsi, dresser un parallèle entre les quartiers comme celui où il a grandi et le charnier des champs de bataille. Cette ambiance se ressent dès le second couplet de « Glass in the face », enregistré de sorte à ce que chaque ligne entrave sur la ligne précédente, ce qui donne une impression de nervosité d’une part, et d’autre part, de quelqu’un qui se parle tout seul, ou de nombreuses pensées qui affluent à l’esprit. Ce morceau est une bonne illustration de l’album, et une excellente post-ouverture, après l’introduction sur la même mélodie que celle de The Dynasty de Jay-Z. En effet, il illustre parfaitement cette façon de mêler certaines concessions commerciales à la volonté de garder et de respecter une ligne directrice et un thème général clairs. Le refrain d’A Boogie Wit da Hoodie s’inscrit ainsi dans un panel d’invités plus ou moins prestigieux, là avant tout pour faire les refrains, et offrir à Swervo un terrain idéal pour des couplets introspectifs et personnels. Celui-ci ne se prête ainsi que très peu à la chansonnette, ce qui est du meilleur effet.

Ainsi, tout au long du disque, l’ex-Lil Herb plonge dans les tréfonds de son âme et de son passé, à la recherche de ce qui l’a amené à ce qu’il est et aux choix opérés au cours du quart de siècle qu’il a passé sur terre. La proximité avec la mort (pour lui-même, ses proches ou ses ennemis) est notamment l’un des sous-thèmes principaux, qui est traité de main de maître dans l’excellent « Death Row », l’un des meilleurs morceaux de l’album. A côté de ces atmosphères plutôt lugubres, Herbo livre également des morceaux à l’ambiance beaucoup plus douce, où le regret est entravé par un constat désabusé et un certain fatalisme, comme l’illustre la dernière phrase de son couplet de « By any means » (« Guess I’m a by-any-means type of motherfucker »). Si tout au long de sa carrière, il a toujours montré, comme déjà évoqué, une grille de lecture de son environnement et de sa condition allant au-delà du simplisme et de l’essentialisme qui nous est généralement présenté dans le rap, il l’a rarement fait de manière aussi cohérente, linéaire et homogène. Des morceaux comme « Gangbangin », « Intuition » (qui reprend le même sample que le classique de Beanie Sigel « Feel it in the air »), « PTSD » ou « Shooter », pour ne citer qu’eux, illustrent bien cette idée générale de réflexion profonde, baignant dans une mélancolie plutôt positive et teintée d’espoir. Et il est nécessaire, pour cela, de saluer les architectes sonores de cet ensemble, parmi lesquels on retrouve DJ L et C-Sick bien sûr, mais aussi DJ Victoriouz, Don Cannon ou encore DA Doman. La plupart des instrumentales sont extrêmement travaillées, et soulignent l’évolution musicale de G Herbo depuis les ambiances infernales de Welcome to Fazoaland ou Pistol P Project (même si c’était aussi très bien).

Si Humble Beast sonnait comme un testament (à travers des morceaux comme« Sins » ou « Trials ») et se clôturait dans le fracas de la cinquième partie de « 4 Minutes of Hell », PTSD sonne et se veut comme un enclenchement thérapeutique pour le MC chicagoan. Le précédent album ne nous laissait certainement pas croire que G Herbo était proche d’aller mieux, et précédait d’ailleurs une nouvelle peine de prison pour lui. Après l’écoute de PTSD, on n’est pas forcément rassuré sur son état mental, mais on sent très nettement la volonté d’en finir avec ses démons. Et si l’absence d’une sixième partie de « 4 Minutes of Hell » est embêtante pour les auditeurs que nous sommes, elle est également symptomatique du virage mental que représente ce disque pour le rappeur générationnel qu’est G Herbo.

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