Olivier Cachin raconte NTM | Entretien

Le 13 décembre dernier, nous étions invités par Corrado à co-animer une rencontre avec Olivier Cachin à la librairie Gibert Joseph à Toulouse, dans le cadre de la sortie de l’autobiographie « Suprême NTM », retranscrite par ses soins. Cette rencontre s’est traduite par une heure d’interview en public, centrée sur l’histoire d’un des groupes les plus importants du rap et de la musique française dans son ensemble, que l’auteur côtoie de plus ou moins près depuis trois décennies. Magnéto.

Comment est né ce bouquin ?

Le projet est venu via l’éditeur Michel Lafon qui était en discussion avec NTM depuis longtemps. Je crois que mon nom est arrivé assez tôt dans l’histoire, puisque le groupe était d’accord. C’était assez logique puisque historiquement, j’animais RapLine, une émission qui a commencé il y a bientôt 30 ans, en 1990. Un des tout premiers tournages qu’on ait fait, c’est le premier clip de NTM, « Le pouvoir ». C’est la première fois que je rencontrais Kool Shen et Joey Starr, il y a un peu plus de 29 ans.

Quel était le pitch de départ ?

Le deal était de faire une bio, et je me suis retrouvé dans l’histoire comme retranscripteur des propos. Je l’ai écrit en assez peu de temps, Quand tu fais un ouvrage comme ça avec un éditeur, il y a tout un travail de contrats, de vérifications. Kool Shen a une avocate qui s’occupe de ses affaires, ils ont tous les deux leurs staffs derrière… On a perdu du temps parce qu’entre le moment où il a été décidé que j’allais faire cette bio et celui où le travail a vraiment commencé, il y a eu au moins un mois. Finalement ça a été écrit sur une durée assez courte, en moins de six mois, mais très intensifs.

L’idée de les faire parler séparément est intéressante à bien des égards, as-tu imaginé les avoir ensemble ?

Non, pour plusieurs raisons. D’abord parce que je les ai interviewés plein de fois ensemble auparavant. Ensuite le problème de l’interview de deux artistes ensemble, c’est que justement ça fonctionne bien dans le cadre d’une interview où tu te retrouves à avoir un mec qui fait le backeur de l’autre et vice-versa. Dans le cadre de quelque chose d’historique, de chronologique, sur une durée autrement plus importante que celle d’une interview, fut-elle longue comme dans des journaux comme Les Inrocks ou Rock’n’Folk, ce n’est pas la même chose.

Dès le début je me suis dit que, pour que ce soit vraiment intéressant et tirer le maximum des deux, c’était mieux de les faire séparément. Pour poursuivre mon raisonnement, l’idée était aussi de les faire presque s’affronter en quelque sorte. NTM est un groupe exceptionnel à plus d’un titre : en termes de paroles, d’attitude… Sur scène ils n’ont jamais été égalés… Pourtant, si on regarde les individus, c’est impossible de faire plus différents. L’un est très matheux, l’autre est complètement instinctif. L’un est un perfectionniste et control freak, l’autre est complètement dans le n’importe quoi. L’un est assez pointilleux, l’autre est assez défoncé. Tout les oppose, et pourtant tout les rapproche dans la musique quelque part. Les rencontrer séparément allait être intéressant parce qu’ils allaient partager certains sujets sur lesquels ils allaient se retrouver, mais d’autres où ils allaient se confronter. C’est presque comme un dialogue qui s’établit sur certains événements comme le tournage du clip à New York avec Nas pour le remix d’« Affirmative action » ou le fameux concert, tristement célèbre, de Banlieues Bleues en 1991. Chacun a sa version, sa vision, et on assiste à une espèce de ping-pong verbal entre les deux.

« NTM c’était comme Attila, passer derrière eux sur scène c’était très dur. »

Les interviews avec Kool Shen c’était « métronome », chez lui, à Courbevoie. Chaque fois qu’on faisait la rencontre c’était deux heures, deux heures et demi, trois heures max. On arrête, on fixe un autre rendez-vous, mercredi 14h, je note sur mon agenda, j’y suis et il est là. Ça a été comme ça à chaque fois. On a fait une dizaine d’entretiens, il était là à chaque fois, carré. Avec Joey ce n’était pas tout à fait la même. Il a une personne qui s’occupe de gérer son emploi du temps, et quand j’en étais à cinq interviews de Kool Shen et un et demi de Joey, je rappelais la personne que j’avais déjà textée quatre fois, qui me disait : « Non, mais même moi j’arrive pas à le joindre depuis trois jours, tu sais bien, Joey c’est compliqué. »

Tu côtoies les NTM depuis 30 ans, on connait leur rapport aux médias… Vos relations ont toujours été au beau fixe ?

Non, pas vraiment. Je te disais que je les avais rencontrés sur le tournage du « Pouvoir ». Je vais te raconter comment ça s’est passé. On était à l’été 1990, c’était les tout premiers tournages, Rapattitude était sorti, donc le seul morceau disponible de NTM c’était « Je rap », qui n’est pas franchement leur meilleur morceau, on peut même dire leur pire. On sentait une énergie mais le morceau n’était pas terrible. J’arrive, c’était à Saint Denis, à 200 mètres de là où ils ont pris la photo de la couverture de l’album Authentik. J’avais fait la chronique de Rapattitude dans un magazine disparu depuis longtemps, qui s’appelait CD Mag. Je rencontre Kool Shen. Il me regarde, il me toise un peu, et il me fait : « C’est toi qui as écrit la chronique ? » En gros j’avais écrit que c’était un petit peu brinquebalant, que les voix étaient pourries, qu’il y avait une énergie mais qu’on voyait bien que ce n’était pas encore tout à fait le truc. Il me dit : « C’est toi qui as dit que les voix n’étaient pas terribles ? » J’assume, ou j’essaye, parce bon c’est quand même NTM. Il me dit : « Je trouve que t’as raison, sauf pour nous, parce que nous on est bons. » Là j’ai compris ce que c’était que l’égotrip, le mec était vraiment très sincère. Je lui dis : « Et donc là on va tourner ‘Je rap’. » et il me dit « Non, on va pas tourner ‘Je rap’, ce morceau est naze et on en a un nouveau, il s’appelle ‘Le pouvoir’, on va faire celui-là. » Je lui dis : « Super, on peut l’écouter ? » Et là il me sort un truc, j’étais pas prêt : « Non il est pas fini. » Je lui fais « Euh, t’es au courant que là on a une caméra et qu’on va tourner ? » Il me dit : « Non mais t’inquiète pas, tu as l’instru là, moi je connais les paroles, tac tac, on va tourner, t’inquiète, c’est bon. » On a fait le tournage, et si tu regardes le clip du « Pouvoir » qui doit encore traîner sur les internets et sur YouTube, tu vois que c’est doublé comme un film de kung-fu. On n’avait pas les paroles, donc après le monteur s’est cassé la tête pour essayer de trouver à peu près une cohérence, mais c’est un clip qui a été tourné avant que le morceau soit terminé. C’est dire si c’était un groupe qui était dans l’urgence, pour reprendre une formule de Joey.

Pour reprendre ta question de savoir si ça a toujours été au beau fixe entre nous : non parce qu’il y a eu une embrouille si on peut dire, à l’époque du quatrième album. L’Affiche, le magazine dont j’étais le rédacteur en chef, avec quelques autres titres, faisait la pluie et le beau temps. Avant internet il y avait la presse écrite, et ceux qui étaient en couverture donnaient un peu le ton de ce qui était l’actualité du moment. Il y avait Radikal, Groove, RER, mais surtout L’Affiche. On était les premiers. Donc à l’époque il y avait déjà le clip qui était sorti de « Seine Saint Denis Style – Affirmative Action Remix », et le pigiste qui avait fait la news parle du morceau. Il n’avait pas aimé, il avait une formule, une punchline super, qui m’a coûté cher, « Chacun sa mifa, chacun ses contrats », pour dire que c’était du business. Donc à l’époque je faisais l’émission Le Mag sur MCM et Kool Shen avait un pote à la régie qu’il venait souvent voir. Je le croise, et pas du tout amical il me dit : « C’est toi qui as écrit la news ? » Je dis que ce n’est pas moi, mais que c’est L’Affiche donc j’assume. « Ben tu te démerderas sans nous alors. Allez salut. » Pas violent, mais pas d’accord du tout évidemment, encore une fois avec cet égo qui caractérise les artistes et surtout les rappeurs. On n’a donc pas eu l’interview pour le quatrième album. A l’époque ils avaient fait toutes les promos, on devait être le seul journal à ne pas avoir eu l’interview. Moi j’avais adoré l’album et je n’avais pas envie d’être revanchard donc on a fait la chronique de l’album. Je l’ai faite moi, en disque du mois. Et Tewfik Hakem, qui est à France Culture maintenant, avait été faire un reportage, avec une accroche en mode : « Seine Saint Denis Style, reportage en terre NTM. » Il avait été interviewer des gens de Saint Denis, voir un petit peu l’ambiance, mais sans interview du groupe. Ça n’a pas duré très longtemps, mais c’est vrai qu’à ce moment-là on n’était plus proches du tout. Et puis c’est revenu, notamment avec la compilation B.O.S.S. où j’avais fait l’interview de Joey qui à l’époque s’était faite par téléphone, pas parce qu’il ne voulait pas me voir, mais c’était à une époque où il était à l’hosto. Ce n’était pas sa meilleure période disons. Du coup on avait fait la couv’ avec B.O.S.S. Pour info, à l’époque, c’était un grand shelem : B.O.S.S. avait la couv’ des cinq principaux magazines hip-hop : Radikal, L’Affiche, R.E.R, Groove et je ne sais plus lequel. C’était assez marrant.

Tu parlais du clip d’ « Affirmative Action », je trouve que c’est une des anecdotes les plus marquantes du bouquin parce qu’on voit des rappeurs français qui ne respectent pas le rappeur américain qui les a invités. Pour le coup c’est vraiment du business, vous aviez vu juste. Je me demandais si on avait déjà assisté à un manque de respect pareil dans ce sens-là de la collaboration ?

A la base, la raison pour laquelle ils ont cette attitude c’est qu’ils sont en position de force. Il faut bien voir qu’au moment où ça arrive, NTM est un groupe qui vend plus de 500 000 albums, là où Nas en fait 10 000 sous la menace. Donc c’est la maison de disques de Nas, Colombia, qui est demandeur et qui dit : «  Il voudrait pouvoir profiter du succès de votre groupe qui cartonne, et qui est le leader. » Du coup NTM font presque une faveur, alors que normalement c’est dans l’autre sens : le français vient supplier l’américain qui va chercher un vieux beat pourri au fond de son stock, et qui va gratifier le français d’un huit ou seize mesures vite fait, voire sorti de son placard. Là c’est le contraire, c’est ça qui est marrant. Quand ils tournent le clip, Nas est chez lui, à New York, et comme le racontent les NTM, il arrive huit heures en retard alors qu’ils ont une journée de tournage. Ils ont le temps de sentir monter l’embrouille. Ce que j’adore, c’est quand Joey Starr serre la main de Nas, qui s’apprête à l’enlever, et Joey qui lui dit : « Tu nous as pris pour des savates c’est ça ? », et le traducteur qui dit : « Il dit qu’il est très content de vous voir. » Et effectivement ça s’est très mal passé. (Nas a finalement dû voyager à Paris pour finaliser le clip, ndlr)

On sent une certaine pudeur, ou une retenue, quand ils parlent l’un de l’autre, des désaccords, de l’éloignement, de la séparation. Alors qu’ils n’hésitent pas à y aller franchement quand il s’agit de grands noms comme Nas, Assassin, IAM, Ministère Ämer…

Disons, pour faire référence au livre de Joey Starr « Mauvaise réputation » paru il y a quelques années (en 2006, ndlr), que je pense qu’effectivement, quand tu regardes ce que dit et ce que pense Joey aujourd’hui, c’est beaucoup plus soft que ce qu’il disait à l’époque, où il y allait à la sulfateuse. Ce qu’il s’est passé c’est que pendant dix ans ils ne se sont pas vus. Leur seule rencontre, qui n’en est pas une d’ailleurs, c’est quand ils partagent en silence un joint à Marrakech (au Marrakech du rire en 2006, ndlr).

Une anecdote incroyable.

Un instant, comme ça… De toute façon il y a toujours eu un respect mutuel autour de l’art. C’est marrant, tu me dis qu’il y va fort sur d’autres, mais quand Joey Starr parle d’Akhenaton et dit qu’il s’habillait comme un antillais, qu’il parle de rital déguisé en africain avec son boubou, il dit aussi : « Même en tongues il déchire ». Ils ont toujours respecté l’art, et l’art rapologique notamment. Par contre le reste c’est autre chose. Quand Kool Shen dit : « Quand je suis avec Joey, je monte sur scène avec le meilleur du monde. », il le pense vraiment. Quand Joey dit : « Le meilleur rappeur français c’est Kool Shen », il le pense vraiment aussi. Mais ça n’empêche pas que par rapport à d’autres choses, que ce soit l’attitude, comme quand Joey reprochait à Bruno un manque de sincérité, de ne pas tout dire.

« Je ne pense pas qu’il y ait beaucoup d’autres groupes de rap qui aient pu plaire à des amateurs de rock comme NTM a pu le faire. »

Et puis il y a ce fameux rapport de couple. Dans plusieurs interviews Joey Starr a dit : « On est comme un couple, sauf qu’on ne sait pas qui fait la femme. » Joey dit un jour à Kool Shen : « Tu ne me parles pas comme ça je ne suis pas ta meuf. » Ils se disent des choses comme ça parce que c’est un rapport de vieux couple, ça fait trente ans qu’ils se supportent au sens moderne du terme : ils se soutiennent, mais ils sont aussi en conflit. Sur scène, quand ils se rentrent dedans, tu as toujours ce côté conflit. Cette urgence, cette violence, elle a toujours été présente. Quand c’est sur scène c’est génial, quand c’est dans la vie privée, ça fait des fois des étincelles. Aujourd’hui, comme ils ont « un siècle à eux deux » comme ils aiment le dire sur scène, et parce qu’ils ont toute cette histoire commune, c’est quand même l’amitié et la sympathie qui dominent. Mais même aujourd’hui, ils ne partiront toujours pas en vacances ensemble. Ils ne sont pas dans les mêmes cercles d’amis, ni dans les mêmes délires. Il y en a un qui est dans les spectacles à fond, l’autre qui est plus dans le poker. Là aussi on retrouve cette dichotomie entre les deux, on ne peut pas faire plus opposés. Pourtant, selon la loi des opposés qui s’attirent, il suffit de les voir sur scène pour comprendre ce qu’est NTM.

Comment on fait pour devenir un groupe de rap majeur, certainement le meilleur groupe de rap français sur scène, alors qu’on arrête d’être copains dès le deuxième album ?

Quand tu regardes l’histoire de la musique, c’est quelque chose qui est super courant finalement. Sam and Dave, superstars de la soul music signés sur Stax, à la fin de leur carrière, ce n’est même pas qu’ils ne sont pas amis, c’est qu’ils se détestent. Un concert de Sam and Dave c’est le groupe, le MC qui les présente, à droite il y a Sam, à gauche il y a Dave. Ils rentrent sur scène ensemble, ils font le concert, mais l’heure sur scène c’est le seul moment où ils sont ensemble, après ils partent chacun de leur côté, sans se parler.

Les Stones, je les ai vus récemment au Vélodrome. Ça fait quand même plus de 50 ans qu’ils sont ensemble. Keith Richards, avant de faire ses morceaux solos, présente tous les musiciens, il regarde Mick Jagger à la fin… et puis il fait son riff de guitare et il commence le morceau, sans le présenter. Ça fait 20 ans qu’ils ne se parlent plus. Inversement, quand NWA choisissent de ne plus jouer ensemble, ils refusent ce qu’on pourrait appeler de l’hypocrisie ou du professionnalisme, et se séparent après le deuxième album. Mais Jerry Haller, dans son bouquin que j’ai traduit, « Gangsta Rap Attitude », dit : « Putain, on en avait pour dix albums, et ces cons, ils ont tué la poule aux œufs d’or ! » Parce qu’il n’y a pas besoin d’être bons copains pour faire de la musique. Et même, des fois, cette synergie de haine ou de défiance peut être un moteur créatif. Pink Floyd pareil, Roger Waters ne parlait pas à David Gilmour. Quand il a fait The Wall c’était l’autiste qui faisait son truc, et les autres étaient des exécutants, pourtant c’est des disques qui restent dans l’histoire du rock.

Donc aussi bien pour NTM que pour d’autres, l’amitié n’est pas nécessaire. Ce que j’ai appris, ou que j’ai constaté en faisant le bouquin, c’est que si tu regardes les quatre albums d’NTM, un truc est très clair : d’un album sur l’autre, la présence de Joey diminue, il est de moins en moins présent. Quand Kool Shen m’a dit ça, je me suis dit : « Ah ben oui c’est vrai. » Il y a moins de morceaux solos, c’est Busta Flex qui fait les backs sur « That’s my people ». Tu ne t’en aperçois pas quand tu es dans le flot du truc. Des années après tu te dis que c’est vrai, mais que ce n’est pas gênant, personne ne s’est dit que Joey était moins là quand le quatrième album est sorti. Tu te dis simplement que cet album déchire. « Pose ton gun » est ouf, « Laisse pas traîner ton fils » est un classique… C’est gênant quand ça va contre l’art, mais le plus souvent, cette ambiance de défiance entre les musiciens, ça n’empêche pas de faire des albums de qualité, au contraire.

« Tant que Kool Shen et Joey Starr sont vivants et en exercice, tu ne peux pas dire que c’est fini. »

Tu parles du fait que Joey est de moins en moins présent, quand ils se reforment en 2008 il ne vient pas ou peu aux répétitions, en 2018 pareil. Il s’investit beaucoup moins que Kool Shen, mais lui reproche d’avoir mis fin à l’aventure NTM au moment de la séparation. Il y a une sorte de contradiction là-dedans.

Justement, là on a cette différence, elle est au cœur du truc. Il y a une phrase que j’adore, c’est Didier qui dit : « Moi je suis le lâcher de ballons. » Quand il arrive sur scène, toutes les lumières sont sur lui, et on sent que Kool Shen ne le lui reproche pas, il est obligé de l’accepter. Lui qui aime bien le foot, il a cette métaphore, il dit : « Dans une équipe, tu en as un qui est là pour faire des passes et l’autre pour marquer des buts. Si tu inverses les rôles tu as tout perdu, tu ne vas pas gagner. Il faut accepter ça. » Mais en même temps, ce que Kool Shen voudrait, c’est un groupe qui répète huit heures par jour, cinq jours par semaine pendant deux mois. Didier n’est pas dans cette logique-là, il est dans l’instinct. Il lui dit : « Arrête, tu sais très bien que ça va bien se passer. » Mais Bruno veut tout faire, tout contrôler, ce qui fait qu’il y a des répétitions où Kool Shen va faire tout le concert : les parties de Didier plus les siennes. Même si ça a l’air improvisé, il y a des lumières, des problèmatiques de son, de mise en place, d’endroits où il faut être, de changements de décors quand il y en a, de faire rentrer les featurings, les danseurs, les danseuses. Il y a tout un travail, et on ne peut pas arriver sur scène en pensant que tout va marcher tout seul. Joey ne l’accepte pas, il veut ce côté un peu improvisé, magique. Il y a un concert dans les années 90, où carrément il s’était arrêté, l’autre lui demande ce qu’il fait, il dit qu’il regarde le truc, comme s’il était spectateur de son propre concert. Pour lui c’est ça, il a cette expression : « Ça ne se raconte pas, ça se palpe. » Kool Shen ne veut pas palper, il veut prévoir les positions, le son, le DJ. C’est pour ça qu’ils sont complémentaires parce que si tu n’avais que ce côté mathématique super froid et précis de Kool Shen, il n’y aurait pas la magie NTM. Et si tu n’avais que le bordel de Joey qui arrive à poil après 48 heures sous acide comme pour les premiers concerts, ça n’aurait pas marché non plus. C’est cette alliance miraculeuse des deux qui fait qu’il se passe encore un truc sur scène alors qu’ils ont un siècle à eux deux.

Tu parles du côté « control freak » de Kool Shen, il perdure même pendant l’aventure IV My People durant laquelle il contrôle tout de A à Z via son label. Mais il ne connaîtra pas de gros succès commercial avec cette stratégie, même avec Salif.

IV My People a eu quelques petits succès comme « Eenie, Minnie, Miney, Mo » avec Lord Ko, quelques petits tubes comme le morceau collectif « IV My People », « L’avenir est à nous » avec Rohff. Mais bon effectivement, jamais de véritables gros succès commercial. Après, comme ils le reconnaissent plus ou moins, ils disent que c’est con, qu’ils auraient pu faire le label NTM, plutôt que de faire d’un côté IV My People et de l’autre B.O.S.S. Sauf qu’on en vient à cette amitié qui n’existe pas. Pour faire ce genre de business il aurait fallu une complicité qui n’existait pas, donc ce n’était pas possible. Mais c’est vrai que si on refait l’histoire, et ce qui est toujours un peu tentant, « NTM Records » avec Joey Starr et Kool Shen qui signent des artistes ça aurait été de la bombe. Une autre fois.

Quant à Salif c’est le grand regret de Kool Shen parce que c’est un petit peu comme Alpha Wann aujourd’hui, c’est le rappeur des rappeurs. Le mec que tout le monde admirait. Il a essayé de le faire revenir, mais le problème de Salif c’est que c’est tout ou rien. Il lui disait « Reviens pour la dernière de NTM, les gens seraient ouf ! » Il répondait : « Non tu sais, moi quand c’est fini c’est fini ». Il a une très bonne vie, il est producteur de vidéos et de clips.

Le livre montre qu’avant de sortir des disques, NTM se mélangeait beaucoup avec le milieu, que ce soit avec Assassin, ou la fois où Joey descend à Marseille pour rencontrer IAM. Mais assez vite, ils se replient sur leur équipe et ne font quasiment pas de featurings durant leur carrière discographique en tant que groupe. Pour quelle raison selon toi ?

Cet intérêt pour le rap c’est aussi, et on en revient à cet égoïsme intrinsèque de l’artiste, qu’ils veulent voir s’ils sont bien sûrs d’être les meilleurs, parce que comme tout le monde dans le rap, ils n’ont pas de doutes, c’est eux les meilleurs. Ils disent : « Il y a Assassin, mais ils sont dans notre giron donc ça va. » C’est pour ça que quand arrive IAM, ils entendent Akhenaton, un mec qui a du texte. Quand Joey va voir le groupe à Marseille, à son retour il dit à Kool Shen : « Putain on est dans la merde, le mec a rappé pendant six heures ! » Il faut rappeler qu’à l’époque où NTM sort « Je rap », qui est leur seul morceau disponible, IAM a déjà un album entier sur cassette, qui s’appelle Concept, et qui est super au point. Ils ont un univers, celui de l’Egypte antique avec toutes les références, un côté très politisé. Tout est là, et ça va donner l’album officiel De la planète Mars… un an après. Comme NTM veulent être bien sûrs d’être les meilleurs, quand ils voient IAM ça les émule. Ils ont toujours évolué comme ça. Ce qu’ils évoquent pour les débuts de NTM, c’est quand Destroy Man et Johnny Go qui leur disent que la danse c’est fini à côté du rap, et qu’ils leur répondent : « Quand on va faire du rap, prends une chaise. »

« Si tu regardes les quatre albums d’NTM, un truc est très clair : d’un album sur l’autre, la présence de Joey diminue, il est de moins en moins présent. »

Effectivement après, ils n’ont pas envie de se mélanger puisqu’ils sont dans un délire où c’est eux qui donnent le la de ce qu’est le rap hardcore, le rap français qui rentre dedans. Et puis l’opposition avec IAM, sur scène, elle est flagrante. Autant sur disque ils ont vu qu’ils n’étaient peut-être pas dépassés, mais qu’ils avaient une sérieuse compétition dans le sud, autant IAM sur scène n’a jamais été en compétition avec NTM, c’est une autre ligue.

Un des grands moments du bouquin, reste les deux chapitres consacrés au festival Banlieues Bleues en 1990, digne d’un film. Toi qui y as assisté, est-ce que tu confirmes cette dimension péplumesque ? On a tous les ingrédients pour faire un bon film…

Je confirme tout, et je vais même te dire un truc, c’est vraiment l’illustration de l’angélisme de l’époque par rapport au hip-hop. Jacques Pornon, était le directeur du festival Banlieues Bleues, un festival de jazz à la base, un truc chill. Il voit ce rap qui monte, qui était quand même la voix des banlieues, et se dit, avec une super bonne volonté : « C’est la musique des banlieues, on fait Banlieues Bleues, on va inviter les plus grands noms et on va faire un concert. » Première erreur, il le fait dans un chapiteau, deuxième erreur, c’est au cœur d’une place à Saint Denis, entouré de 20 000 lascars potentiels qui ne veulent pas forcément payer la place ou ne peuvent pas rentrer. A l’affiche : IAM, NTM, Shinehead et KRS One, qui n’est jamais arrivé dans le chapiteau. Il est resté dans sa chambre d’hôtel, il disait : « Je viens du South Bronx, je n’ai jamais vu ça, qu’est-ce que c’est que vos conneries, vous êtes tarés en France ! » Il n’imaginait pas un truc pareil.

Et effectivement, moi j’étais dans la salle, et je vais être très honnête, je ne suis pas resté à Shinehead, je suis parti avant. J’ai vu IAM et NTM. Enfin, j’ai vu NTM, puis IAM, et je ne sais plus si c’est Shurik’n ou Akhenaton qui jette le micro par terre parce qu’ils n’étaient pas contents du son. Ils coupent le set, et le truc commence à monter, la baston commence, les mecs sur le côté de l’estrade s’aperçoivent que les bancs sur le côté de la scène donnaient directement sur les loges. Ils commencent à descendre sur le côté des backstages, à piquer les boissons… La sécu commence à virer des petits, il y en a un qui va voir le grand frère, qui revient avec des copains, et moi j’ai vu la sécu qui se barrait en enlevant ses blousons pour ne pas être reconnus, c’était vraiment n’importe quoi ! J’ai une image de moi en train de quitter la salle, et de marcher pour trouver un RER ou un métro dans Saint Denis, et à quelques rues de là il y avait un car de CRS, ils étaient à l’intérieur et ne bougeaient pas. Tu sentais clairement que tant que les jeunes de banlieue se tapent entre eux on les laisse, mais s’ils commencent à mettre le feu aux voitures là on y va. Du coup ils les ont laissé se battre entre eux mais c’était hallucinant.

C’est vrai que c’était un fiasco, mais Akhenaton a ensuite dit dans une interview : « Ça ne serait pas arrivé à Marseille, nous on contrôle. » Je ne veux pas tout raconter, mais il y a eu un troisième round, puisque c’était déjà le deuxième concert NTM, le premier avait eu lieu à Saint Denis à la salle des fêtes, ça s’était très bien passé, c’était le premier tournage d’un live de Rap Line, ver fin 90. Puis il y a eu ce troisième concert à Vitrolles, avec une autre embrouille, à cause de marseillais qui se battaient dans la foule. Quand Shurik’n a essayé de calmer en disant : « C’est à cause de choses comme ça que le hip-hop a une mauvaise image », il a eu droit à : « Toi la danseuse ferme ta gueule et reprends le micro. » Comme dit Kool Shen à la fin du chapitre : « Comme quoi, ‘contrôle, contrôle’, tu contrôles rien du tout. » Par contre, ce qu’il faut dire, c’est qu’au festival Banlieues Bleues, Shinehead, qui est un jamaïcain, et qui sait ce que c’est qu’un concert chaud parce que les concerts là-bas c’est autre chose que Saint Denis, était sur les épaules du mec de sa sécu, et il a fendu la foule. Il a été chanter, il était présent ! Alors que KRS One n’a pas quitté sa chambre d’hôtel. A partir du moment où il y a de la musique ça calme un peu.

« C’est l’amitié et la sympathie qui dominent, mais même aujourd’hui, ils ne partiront toujours pas en vacances ensemble. »

Ce qui est drôle dans cet épisode, c’est que le fait de les faire parler séparément fait que de temps en temps on a des petites différences dans l’histoire. Un pistolet à grenaille est évoqué, dans un chapitre il appartient à Khéops, et dans l’autre à Shurik’n. C’est un des petits décalages qu’on peut retrouver entre les versions.

Je ne sais pas lequel l’avait, mais le conseil qu’on leur a donné de ne pas le sortir était le bon, parce qu’ils en auraient touché un et après ?

Il y a quelques passages durant lesquels ça fanfaronne un peu, notamment quand ils disent que l’instru de « Qu’est-ce qu’on attend pour foutre le feu ? » était destiné à 2Pac. Est-ce qu’il voulait vraiment cet instru-là ?

Je pense que c’est vrai parce que LG Experience, le cousin d’Easy Mo Bee, était de toute façon un beatmaker très en demande, un mec super doué. Je n’ai pas pu voir, mais ils font référence à une émission de Yo MTV Rap où 2Pac fait un freestyle sur l’instrumentale de « Qu’est-ce qu’on attend pour foutre le feu ? » Chez LG, comme le dit Kool Shen, qui est celui qui a géré toutes ces productions américaines pour le Paris sous les bombes, il est dans l’usine à bonbons. Il s’enferme dans un placard dans une pièce, il appelle Joey, il lui fait : « Frère, c’est fou, j’entends de ces trucs ! » C’est un choc, quand on sort de trois ans avec DJ S qui pour treize morceaux propose quatorze instrus, et que là le mec dit : « Tu veux des instrus ? Tiens. » Et c’est le son d’Easy Mo Bee, de Notorious B.I.G… Il est au cœur du truc, à New York, et à l’époque c’était LE son du hip-hop. Kool Shen entendait des instrus et il disait : « Ça on prend, ça on prend ! » Comment, quand on est un rappeur français et qu’on se retrouve dans le studio de LG Experience, on peut ne pas craquer ? J’avais été les voir à New York à un moment, c’était des scènes de dingue, avec des trucs… J’ai une image en tête, je crois que c’était LG, ou peut-être son pote, il était avec une platine posée par terre, et il scratchait un truc accroupi à quatre pattes dans le studio.

A un moment Kool Shen parle d’un sampler que LG utilise, un modèle d’avant parce qu’il préfère le grain, même s’il est moins perfectionné. Bien sûr que le hip-hop est une musique basée sur la technologie, mais à un moment, c’est des fois mieux d’avoir des vieux instruments ou des vieilles machines, parce qu’il y a un grain que tu ne vas pas retrouver avec les nouvelles. C’est aussi ça le hip-hop. Pourquoi le premier album du Wu-Tang est aussi important ? Les sons sont parfois défoncés, un technicien te dirait qu’il y a plein de trucs qui ne vont pas, mais c’est ce truc imparfait qui fait que ça fonctionne. LG est quelqu’un qui ne quitte jamais Brooklyn, qui ne va même pas à Manhattan, encore moins en Europe. Il n’en a rien à foutre, il fait du son dans son coin, il est bien, et ce qu’il fait, même s’il n’a pas la dernière technique et qu’il ne la veut pas, c’est le son qu’il faut au moment où il faut le faire.

« C’est cette alliance miraculeuse des deux qui fait qu’il se passe encore un truc sur scène alors qu’ils ont un siècle à eux deux. »

Il y a ce livre, cette dernière tournée, un film et une série qui semblent se préparer… Est-ce vraiment la fin d’NTM ?

Ce que je pense, c’est que c’est la fin de NTM au sens d’une tournée comme celle qui a eu lieu avec 20 ou 30 dates, des Zéniths, etc. Mais un artiste ou un groupe ne peut jamais vraiment s’arrêter. Tu as des fois l’impression qu’ils disent : « C’est la fin » presque pour se convaincre eux-mêmes. Seulement qu’est-ce que tu fais après ? C’est comme les hommes politiques, quand ils arrêtent ils meurent. Donc après tu trouves un moyen de faire autre chose dans le même domaine, un peu comme un sportif de haut niveau qui va devenir manager, entraîneur, ouvrir son magasin de sport… Mais tu as toujours cette envie de performer, de montrer aux gens que tu es encore là. Donc évidemment, on ne peut pas croire que c’est fini dans le sens où les deux sont vivants, et ont quand même encore des envies de musique.

A la fin des entretiens avec Bruno, je lui dis chez lui : « Bon ben alors, c’est pas vraiment fini ? Allez, on le mettra pas dans le bouquin… » Il m’a répondu : « Ah mais non je t’explique, le 24 novembre je rentre chez moi, je prends mes bagages, j’amène tous mes potes, je vais à Las Vegas et je me fais un Binge Poker de 40 jours parce que je n’y ai pas été l’année dernière. Salut les gars. » La façon dont il le disait c’était qu’il lui fallait au minimum un ou deux de congé sabbatique par rapport à la musique. Alors que Joey disait que c’était du marketing, que ça s’appelait « La der » mais que ce n’était pas vraiment fini.

Et puis ils veulent partir en ayant la couronne, ne pas faire le concert de trop, toutes les fanfaronnades que te sortent tous les groupes. Mais Kool Shen, en parlant de Sur le fil du rasoir, son dernier solo, dit : « Je suis content mais je sais que ce n’est plus la tendance. » Avec le premier il a fait un très beau score, avec le deuxième ça allait encore, mais il sait que le public a changé, qu’il est bon mais qu’il n’est plus dans la tendance. Il ne va pas faire de la trap autotunée avec des refrains en forme de ritournelles d’enfants pour être dans la tendance. Mais une fois que tu as dit tout ça, dans un an ou deux, pour un événement exceptionnel, un Stade de France, un festival… Tu ne peux pas insulter l’avenir au point de dire : « C’est sûr que c’est fini. » Tant que Kool Shen et Joey Starr sont vivants et en exercice, tu ne peux pas dire que c’est fini. Le seul truc à peu près certain, c’est qu’il n’y aura pas de cinquième album. Kool Shen n’est jamais revenu dessus, mais là encore, tu écoutes Kool Shen, il est définitif, Joey Starr moins, il dit : « Pourquoi pas ? ». Et en même temps la raison que donne Kool Shen, c’est que Joey n’écrit plus.

Dans ton livre on apprend qu’il n’écrit plus, ne connait pas les backs de « Sur le drapeau », leur morceau sur 93 Empire, ça peut donc poser problème effectivement.

D’ailleurs, sur le morceau « Mosh Pit » de Fédération Française de Bagarre, le groupe de Morvilous, le frère de Didier, il y a en featuring Kool Shen, Joey Starr et Lord Kossity, la dream team de « Ma Benz », mais Joey n’a pas écrit son passage, c’est Nathy qui l’a écrit pour lui. Je n’ai aucun problème avec le ghost writing du moment que c’est bien fait. C’est très rare d’avoir un rappeur qui reconnaisse qu’il n’a pas écrit ses textes et qui accepte l’idée qu’il puisse dire des textes qui ne sont pas écrits par lui. C’est quand même le plus grand tabou du rap, encore plus en France qu’aux Etats Unis. C’est arrivé à plusieurs, je n’en connais pas un qui l’ait admis à part Joey. Mais ce n’est pas le seul.

On parle de 30 ans de carrière, mais les quatre albums sortent plus ou moins sur une période de dix ans. Comment tu mesures l’impact de NTM sur le rap français, et sur la musique en général ?

Ils ont donné le ton d’une époque, et c’est vrai que quand on voit la carrière de NTM et la période dans laquelle ils ont évolué, on est en plein dans la fameuse formule popularisée par Lino : « Qui prétend faire du rap sans prendre position ? » C’est une époque où le rap se doit d’être militant. D’ailleurs Kool Shen le dit dans le bouquin : « Parce que j’étais jeune et con, quand j’ai entendu Chuck D dire que le rap c’était aussi De La Soul, je n’étais pas d’accord. C’était des guignols pour moi. » Jamais ailleurs qu’en France dans les années 90 il n’y a eu autant cette idée que le rap devait dénoncer et être hardcore, virulent, ne pas être autre chose qu’orthodoxe pour reprendre l’expression d’Akhenaton. Tout ce qui se fait maintenant, avec cette impression d’inversion des valeurs, c’est tout ce qui était interdit à l’époque. Et ça, NTM le symbolise très fort parce que tout leur répertoire, du premier au dernier album, c’est humaniste, engagé, militant, revendicatif. La décennie 90 c’est vraiment les années NTM. IAM est bien sûr un groupe extrêmement important aussi, mais c’est vraiment eux qui ont donné le ton. Donc quand ils ont arrêté en 1998, ils bouclaient la fin d’une époque quelque part. C’est vrai que les années 2000 ça a été autre chose, et les années 2010 encore autre chose. NTM a vraiment marqué cette première période.

L’importance dans la musique est aussi grande parce que c’est peut-être le seul groupe de rap français qui a réussi à élargir sa base au-delà des amateurs de rap. Je ne pense pas qu’il y ait beaucoup d’autres groupes qui aient pu plaire à des amateurs de rock comme NTM a pu le faire. Il y a plein de gens qui apprécient le rock et qui voient dans NTM une attitude rock, une façon d’exister et de faire des concerts qui rappelle celle du rock’n’roll. Ils ont cette rock attitude, c’est pour ça que c’est un groupe très important. Quand ils sont revenus une première fois en 2008, il y avait des blousons noirs dans le public, qui les avaient découverts à l’époque où ils faisaient des festivals. Parce que quand NTM a commencé, il n’y avait pas de scène rap. Il y avait des rappeurs, mais pas de scène organisée. Ils se retrouvaient dans des festivals de rock à jouer avant ou après des chevelus ou des mecs avec des iroquoises vertes et qui regardaient bizarrement ce duo avec des sacs Franprix autour des baskets pour pas les salir. Ils les voyaient enlever tous les instruments de la scène et ne garder que les platines en se demandant qui étaient ces charlots. La plus belle histoire c’est quand ils passent avant Ice T à Montreux, qui à l’époque a un groupe de hard rock qui s’appelle Body Count, avec une batterie, une guitare, une basse, etc. C’est un des concerts les plus dingues d’NTM, ils ont tout défoncé, ils se rentraient dedans, c’était dingue. Ice T avait un moniteur dans la loge, et il est devenu blême en voyant le concert, il s’est demandé comment il allait pouvoir passer sur scène après ça, alors qu’il était avec un groupe de hard rock.

NTM c’était comme Attila, passer derrière eux sur scène c’était très dur. Même le Wu-Tang s’en est aperçu puisqu’en 1997, à l’occasion d’un festival au Parc des Princes, il y avait toute une programmation avec plein de groupes dont eux, Rage Against The Machine. NTM était en première partie et devait jouer six ou sept morceaux en fin d’après-midi, avec le Wu-Tang en vedette pour lesquels le producteur avait payé une blinde. Au final NTM ont dix fois plus mis le feu que le Wu-Tang. Ils avaient mis un condensé des morceaux les plus forts, et avec deux micros et leurs platines ils ont mis le feu comme pas possible. Le Wu-Tang s’est fait bouffer tout cru par les NTM.

« Ils ont donné le ton d’une époque, et que quand on voit la carrière de NTM et la période dans laquelle ils ont évolué, on est en plein dans la fameuse formule popularisée par Lino : ‘Qui prétend faire du rap sans prendre position ?’ »

Comment définirais-tu cette attitude rock ?

C’est cette fameuse urgence que prône Joey, ce côté « don’t give a fuck ». Quand ils ont envie de partir d’une interview ils vont partir, quand ils ont envie de faire la gueule ils ne vont pas se gêner. Ils ont cette espèce d’instinct… Leur interview pour « Mon zénith à moi » avec Michel Denisot, au moment de leur single « Le monde de demain » est resté historique. « – Comment vous vous appelez ? – Nique Ta Mère. – C’est quoi votre genre musical ? – Nique Ta mère. » Tout d’un coup l’anaphore prenait tout son sens. Michel Denisot ne se démonte pas, et esquisse un petit sourire. Joey s’était fait engueuler par son père qui lui avait dit : « Mais comment tu parles à Michel Denisot ? Je t’aurais foutu une baffe à sa place. » Ils n’ont pas la déférence, ils ont un côté très instinctif. S’il y a une interview très importante et qu’ils ne veulent pas venir, ils ne viendront pas. Si on leur dit de ne pas jouer « Police », ils vont te répondre : « Ah ben tu vas voir ». Et puis ils proposaient une musique suffisamment violente et brutale pour pouvoir être appréciée par une personne qui aime le rock, parce que c’est rentre-dedans. Sur scène c’est une forme d’énergie rock. A l’Olympia ils ont quand même fait la première partie de la Souris Déglinguée. Dans le genre casting bizarre, c’était un mélange des genres particulier. Comme dit Kool Shen : « Ils nous ont pas applaudis, mais au moins ils nous ont pas envoyé de cannettes. » C’était la curiosité. On a vu des rappeurs français en première partie de rappeurs américains moins bien accueillis que NTM en première partie de la Souris Déglinguée.

Une fois les retranscriptions terminées, est-ce que l’un et l’autre ont eu des réactions particulières par rapport à ce qu’ils ont pu lire de l’autre ?

La tradition, quand tu écris l’autobiographie d’un groupe ou d’un artiste, c’est de soumettre le produit fini pour que l’artiste le valide. Dans le cas de NTM, Joey m’avait dit : « Tu écris ce que tu veux, je m’en fous, c’est bon. » J’ai envoyé à chacun des deux leurs propres chapitres. J’ai envoyé ceux de Joey à son attachée de presse, je n’ai jamais eu de réponse, et tout va très bien il s’en fiche. Par contre Bruno m’a confirmé qu’il avait bien reçu sa partie, et m’a dit qu’il relisait un peu et me rappelait. Deux jours après il me rappelle, et on a passé deux heures au téléphone. Je craignais un peu parce qu’il me demande d’enlever les anecdotes croustillantes. Comme c’est un control freak, je me demandais s’il n’allait pas tout ramener à lui, vouloir être un peu consensuel… Et en fait pendant ces deux heures, ce qui est vraiment génial c’est qu’il a corrigé plein de petits trucs, des erreurs de dates, de noms, des petites formules… Et puis, à chaque fois, à une exception près, c’était super justifié, et ça allait dans le sens du bouquin. J’étais vraiment très agréablement surpris.

Un exemple, à la fin de chaque dernier chapitre des deux, je voulais terminer par une anaphore. Kool Shen c’était « On avait dix fois moins de morceaux qu’IAM, on ne savait pas ce que c’était qu’un contrat de disque, on s’appelait Nique Ta Mère, et pourtant on est encore là ». Dans le cas de Joey c’était « On n’a pas fait semblant ». Il me dit : « Là il ne faut pas citer IAM, on s’en fout ». Et effectivement il avait raison, on était sur la punchline finale, ça n’avait aucun sens de les citer, sachant qu’il y a tout un chapitre sur eux, où ils ne se privent pas de bien les tacler. Le final devait être sur les NTM, pas sur quelqu’un d’autre, et donc c’était hyper bien vu. J’ai donc coupé ce passage-là et c’était vachement bien. Il n’a pas voulu lisser le truc pour être consensuel.

Ceci dit, le Joey Starr d’aujourd’hui beaucoup plus consensus que celui d’il y a 20 ans…

Oui, il est beaucoup plus respecté, il est nominé aux Césars pour un second rôle, il fait du théâtre. A une époque c’était le barbare qui tape son singe et les hôtesses de l’air, c’était son image dans les journaux généralistes. Il a beaucoup élargi son public, et il apparaît plus sympathique qu’à une époque, même si tu as toujours des gens pour dire que ce n’est pas quelqu’un de bien. Et puis il a 52 ans, donc ce n’est pas la même chose, forcément.

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