10 Bons Sons turcs en 2019

Texte : Vincent Jaouen

Pour la seconde année de suite, le rappeur Ezhel est l’artiste le plus streamé en Turquie. Le rap y a atteint un tel stade de popularité que même le candidat du parti d’Erdogan a ouvert sa campagne pour la mairie d’Istanbul sur un clip de rap. Mais attention : le plus gros événement de l’année, c’est justement un coup de poing dirigé contre le régime. Inédit dans l’histoire du rap turc, « Susamam », une piste de quinze minutes réunissant dix artistes est un son engagé et percutant comme on n’en fait plus dans le rap français. Cette année, un schisme a aussi agité la scène turque, entre tenants de l’underground et nouveaux adeptes de la trap. Même si la vague trap a submergé le rap turc depuis quelques années, il conserve ses sonorités orientales, ses thèmes mélancoliques et l’omniprésence des chants.

Ezhel – LOLO

Actuellement en tournée en Europe, Ezhel est la star incontournable du moment en Turquie. Actif depuis 2012, il a sorti son premier album Müptezhel en 2017. Le titre « Geceler » (« les nuits »), dans lequel il parle d’Ankara, sa ville d’origine où il est né en 1990, avait alors connu l’énorme succès qui le propulsa sur le devant de la scène rap turque, avec un style qu’il qualifie de mélange « urban core d’Anatolie, hip-hop, reggae-dub et trap ». L’année dernière, son incarcération pendant un mois pour avoir « vanté » la consommation de weed avait suscité une large mobilisation sur les réseaux en Turquie. Mais c’est bien pour son art qu’Ehzel est connu à travers le monde : le New York Times l’a classé par les quinze artistes pop européens de 2019 à connaître, aux côtés d’Aya Nakamura.

Patron – Manzaralar

Devenu un des parrains du game turc, Patron porte bien son nom. Fort de huit albums produits depuis 2009, il a créé son propre label, PMC, d’où provient cet album sorti en 2019 : PMC Legacy Vol. 1, dont est issue le mélancolique ‘’Manzalar’’ (« paysages »). « Sortir de la vingtaine et voir à quel point le temps passe vite m’a fait écrire cette chanson », a affirmé en interview ce rappeur de 31 ans. Patron a commencé le rap dans les rues de Mersin, ville de la côte sud dont il est originaire.

Mero – Olabilir

Rappeur né en 2000, Mero s’est révélé en 2018 avec « Baller los ». Un million de vue en 24 heures. Bien qu’allemand, le jeune Mero rappe aussi en turc et il est devenu une star dans les deux pays. Avec deux albums en 2019 (Ya Hero Ya Mero et Unikat) et des singles comme « Olabilir », Mero imprime son style : des couplets énervés rappés en double-temps entrecoupés de refrains en chœurs qui rappellent ses racines orientales.

Norm Ender – Mekanin Sahibi

Impossible de ne pas mentionner Norm Ender, pilier du rap underground turc. Âgé de 34 ans, il faisait partie de Cartel, le premier groupe de rap turc à s’être imposé dans les années 1990. Avec trois albums dont Içinde Patlar en 2010 qui contenait le titre engagé « Çiktik Yine Yollara », Norm Ender se fait rare mais efficace. Cette année, il est revenu pour sanctionner la nouvelle génération de rappeurs à la mode comme Ezhel avec « Mekanin sahibi » (ou « propriétaire des lieux »). Un véritable ‘’diss’’ assumé dans lequel il rejette leur superficiel, leur attrait pour les marques et la drogue. Le titre a créé un tel buzz que le clip a été supprimé par Youtube, puis republié il y a trois jours.

#SUSAMAM

Une dizaine d’artistes réunis sur un titre pour s’élever contre la mort de la liberté d’expression et de la justice en Turquie, la pollution, la guerre en Syrie ou pour la cause animale… Ce genre d’engagement inédit dans l’histoire du rap turc rappelle des sons comme « 11’30 contre les lois racistes » et paraîtrait improbable chez nous, tant le rap s’est dépolitisé. « Susamam », qui signifie « je ne peux pas me taire » a provoqué une onde de choc en Turquie. « S’ils viennent t’arrêter arbitrairement pendant la nuit, aucun journaliste ne pourra en parler car ils sont tous enfermés ! », clame Saniser, le rappeur qui a impulsé ce manifeste et ponctue les couplets de refrains chantés qui tendent presque vers la pop. Le son a même été relayé par le Guardian et Arte, qui est allé interviewer Saniser.

Sagopa Kajmer – Toz Taneleri

Après la lutte, place à l’introspection. Un des maîtres du style mélancolique, Sagopa Kajmer avait marqué le rap turc avec « Galiba » en 2011. Une marque de fabrique revendiquée, puisque son label s’appelle Melankolia Müzik. Une quinzaine d’albums plus tard, le rappeur âgé de 41 ans vient d’ajouter l’EP Sarkastik à sa riche discographie. « Toz Taneleri » (« grains de poussière ») en est extraite, mais on conseillera aussi d’aller écouter la très efficace « Maalesef », ou encore « Neyse ».

Grogi feat. Khonktar – Gelemem

Dans « Gelemem » (« J’peux pas venir »), le rappeur à cheveux rose et bleu originaire d’Izmir, Khonktar, prouve encore sa maîtrise de l’égotrip, avec humour, et surtout un flow à faire bouger les têtes. Signé chez Sony Turquie, Khonktar avait fait fort avec 100, son deuxième album sorti en 2018. Malheureusement, son style excentrique n’est pas du goût du pouvoir turc. Également arrêté en 2018 pour avoir « encouragé » à fumer de l’herbe avec le titre « Mary Jane », Khontar alias Onur Dinç a été condamné en septembre dernier à 4 ans de prison… Une peine qu’il ira purger une fois sa tournée de concert terminée.

Yemin Olsun – Ezhel feat. Ufo361

Difficile également de ne pas mentionner Lights Out cet album coproduit par Ezhel et Ufo361, rappeur allemand et ancien taggueur du THC Crew qui s’était révélé en 2015 avec son single « Ich bin ein Berliner ». Sur une prod de The Cratez, un duo de producteurs de Göttingen distingué qui a coproduit l’album, « Yemin Olsun » (« Je te jure ») est un single immanquable, tout comme « Wir sind Kral ». Tant qu’à rester dans cette mouvance du rap moderne, on conseillera aussi « AYA », gros bander reggaeton d’Ezhel et Murda sorti en septembre dernier.

Ati242 – Palm City

Dans « Palm City », Ati242 ou Atilla Serin, rend hommage à sa ville d’origine, Antalya, où les palmiers bordent les avenues. Comme à Marseille, les rappeurs d’Antalya revendiquent une forte identité. Ati 242 n’y coupe pas, son pseudo fait référence à l’indicatif de la ville balnéaire. Le titre s’est fait en famille : Astral est aussi le producteur de PMC, le label de Patron qu’Ati242 a rejoint. Âgé de 22 ans, Ati242 est désormais bien installé dans le game, surtout depuis « Mayday », en featuring avec son mentor.

Khonktar X Ben Fero – JENGA

C’est précisément ces « nouveaux » rappeurs qui énervent Norm Ender, mais il faut que reconnaître que le clip apporte une autodérision. Généralement plus sérieux dans son ego trip, Ben Fero est également un des noms de la nouvelle scène turque. Bien qu’étant né à Bonn en Allemagne en 1991, il est connu pour être fervent fanatique de Göztepe, le club d’Izmir, où il est venu vivre. L’année dernière, son titre « 3 2 1 » était dans la liste des sons les plus écoutés de l’année sur Spotify. Cette année, il a sorti son premier album Orman Kanunlari (« la loi de la forêt »).

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