10 Rappeurs US qui ne perceront pas

Ils font des apparitions régulières dans nos colonnes, mais cela ne suffit pas toujours à leur permettre d’acquérir la retentissante renommée qu’ils méritent. Ils sont issus des quatre coins des Etats-Unis et donc, héritiers de différentes écoles d’influence. Nous avons décidé de leur accorder une lumière un peu plus éclaircissante que ne peut l’être un obscur paragraphe d’une centaine de mot dans une sélection mensuelle. Il est vrai que dans la foule de production qui existe aujourd’hui sur la scène rap, il est parfois difficile de faire un tri efficace à l’heure de découvrir de nouvelles choses. Grands princes que nous sommes, nous vous avons mâché le travail et préparé une sélection de 10 rappeurs américains, qui ne tiendront probablement jamais le sommet de l’affiche (c’est même une certitude pour l’un d’eux) mais qui sortent suffisamment du lot parmi la myriade de rappeurs anonymes pour que l’on s’y intéresse.

Payroll Giovanni

Si l’on excepte Eminem, Detroit est sans doute la capitale du rap underground du côté de nos amis d’outre-Atlantique. Le douloureux passé de la ville lacustre, entre la désindustrialisation de l’industrie automobile ayant mené à la déstructuration du tissu urbain et les émeutes meurtrières de 1967, en passant par des taux d’homicides records jusqu’à la fin du XXème siècle, l’environnement était propice à la naissance et au développement d’un rap morbide et glacial. C’est dans ce contexte qu’apparaissent au début des années 2010, les derniers enfants de la fin de siècle dévastatrice pour l’ancienne locomotive industrielle de l’ex-nouveau monde. Né à la fin de la décennie 1980, Payroll Giovanni fait ses débuts au sein des Doughboyz Cashout, où il sort rapidement du lot de par un flow élastique, un débit impressionnant et une voix nasillarde facilement reconnaissable. Son escapade solo débute avec Get Money Stay Humble en 2013, mais surtout avec Stack Season en 2015, disque incontournable du Detroit des années 2010, où entre des sonorités g-funk adaptées aux températures fraîches du Michigan, Payroll développe un bagout de gangster qu’il fera par la suite évoluer sur ses prochaines sorties, Sosa Dreamz et PayFace. Parallèlement, l’ex Doughboy a su se diversifier en sortant les deux volumes de Big Bossin’, entièrement produits par Cardo, s’adressant plus aux amateurs de la g-funk plus chaleureuse de la Bay Area, même si l’on n’est toujours pas dans une atmosphère lumineuse. S’il est une star dans sa ville, où il est peut-être déjà la figure rapologique numéro 1, il devrait poursuivre son ascension sur l’ensemble du territoire américain si l’on en croit ses envies de quitter le monde crapuleux. Et c’est tout ce qu’on lui souhaite.

On vous invite également à découvrir les autres rappeurs bourrés de qualité de la nouvelle scène de Detroit que sont Peezy, HNIC Pesh, Icewear Vezzo ou encore Babyface Ray. – Xavier

A écouter : Stack Season, Big Bossin vol.1 et 2, Payface

El Camino et Flee Lord

On vous rabâche assez souvent le génie du quatuor Griselda dans notre rubrique mensuelle (et même dans nos articles) pour vous épargner une nouvelle liste des qualités qu’on leur trouve. Mais ne croyez pas vous en tirer à si bon compte. Car derrière les frangins WestSide Gunn et Conway, le cousin Benny et l’entité divine Daringer, se cachent plusieurs noms encore moins connus qui gravitent plus ou moins autour de la structure, que ce soit dans leurs apparitions régulières à leurs côtés, ou dans le fait que WestSide Gunn soit leur directeur artistique. C’est notamment le cas d’El Camino et Flee Lord, qui ont tous deux fait parler d’eux ces derniers mois avec plusieurs sorties intéressantes. Si le premier, également issu du troupeau de bisons de Buffalo, est parfois considéré comme un membre officieux de Griselda, étant donné ses très régulières prestations vocales sur les différents opus de nos amis et l’évidente plus-value qu’il apporte en termes de refrains, le second est un pur produit du Queens et n’est entré dans ce sillage que très récemment. La voix brisée et torturée d’El Camino s’est révélée fin 2018 avec la sortie de Walking On Water, où on la retrouvait sur des samples poncés et reponcés mais faisant toujours leur petit effet. Il n’a pas tardé à confirmer cette année avec les excellents Don’t eat the fruit et Lot and Abraham. Flee Lord, quant à lui, a débuté plus tôt, notamment avec sa série Loyalty or Death. Et il se différencie par une voix plus criarde, alors que ses premières livraisons sont marquées par des lignes de batteries légèrement plus rapides. Dès sa rencontre avec Griselda, on retrouve également la déclinaison d’une imagerie biblique dans ses opus, plus visibles dans les pochettes que dans les titres cependant. La patte d’un producteur commun, autoproclamé Flygod, n’y est certainement pas étrangère. – Xavier

A écouter : Walking on water, Don’t eat the fruit, Lot and Abraham pour El Camino, Loyalty or Death : Lord Talk vol. 2, Gets Greater Later, Later is now pour Flee Lord

Jimmy Wopo

Il y a peu de chances pour que Travon DaShawn Frank Smart soit le plus grand rappeur du monde dans le futur puisqu’il a été assassiné par balles en juin de l’année dernière. Originaire de Pittsburgh en Pennsylvanie, Jimmy Wopo, âgé de seulement 21 ans à l’heure de son décès, avait néanmoins eu le temps de laisser derrière lui une discographie conséquente laissant présager de belles choses. Il a su d’ailleurs se faire un nom, surtout dans sa ville de Pittsburgh, plus connue pour sa qualité de vie et ses équipes de Major League que pour son centre de formation de MC’s. Mais c’est loin de ce cadre idyllique que s’était développé le rap de Jimmy Wopo. Lorsqu’il débarque en 2016 avec Woponese, son premier EP, c’est un rap cru d’une violence inouïe (tendant même vers le film d’horreur à travers son single « Elm Street » ainsi que la pochette) qui frappe les auditeurs non avertis. Au menu, un gangsta rap sombre et brutal qui pourrait tout à fait nous venir des terres brûlées du sud. Il enchaînera alors avec Trapnese, un EP compact et dans le même ton avec Hardo, autre rappeur de Pittsburgh, sur lequel apparaissent de manière presque évidente 21 Savage pour la proximité des goûts pour le sordide, et Wiz Khalifa, Wopo ayant été proche de son Taylor Gang. Entre insouciance, qualité certaine au micro et street crédibilité avérée (il avait été arrêté pour possession d’héroïne en début d’année), c’est une grande carrière que se préparait à mener le petit Jimmy. Malheureusement, après une année 2017 du même acabit que la précédente avec les sorties de Jordan Kobe et Back against the wall, c’est dans un anonymat assez complet qu’il se fera tirer dessus à Hill District, puisque son jour de décès coïncidera avec celui d’un certain XXXTentacion. Quand on a la poisse… – Xavier

A écouter : L’EP Woponese, la mixtape Trapnese avec Hardo, l’album Jordan Kobe

G Perico

Héritier d’une longue tradition de mob music puisqu’ayant grandi à South Central, terreau des Ice Cube, Ice-T, MC Ren ou et autres feu Nipsey Hussle, ce n’est pas autrement que G Perico pouvait gagner sa place sur l’échiquier rap (excepté peut-être en portant des bigoudis sur sa pochette d’album). S’il s’était fait un petit nom à l’époque des sorties de ses albums Shit don’t stop et All Blue, à la croisée des années 2016 et 2017, incarnant la frange extrémiste du gangsta rap inspiré de la Bay Area, à l’époque où YG était au sommet des charts, la hype est quelque peu retombée depuis, pas aidée il est vrai, par une productivité ralentie et un désintérêt progressif du grand public pour le son angelin. Malgré tout, il n’est jamais trop tard pour se plonger dans sa discographie, faite de disques condensés et urgents. La préférence pour un format court, tant dans les albums, n’excédant pas la petite quinzaine de titres, que des morceaux, dépassant rarement les trois minutes, témoigne d’une énergie difficile à canaliser et d’un goût pour la violence crachée vite. Rappelant parfois le Ice Cube des grandes années, jusque dans le fait d’arborer les mêmes petites bouclettes, les fameuses Jheri Curls propres aux pimps, on a parfois l’impression d’être dans un épisode de Snowfall, tant l’imagerie renvoie au L.A. de la fin des années 1980, bien aidée par une équipe de producteurs (Mike Free, Polly Boy, Webb Made This…) qui parviennent à donner une couleur cohérente et homogène à la musique de G Perico, et à cadrer l’esprit « chien fou » qu’il peut avoir au fil de son énergie débordante. Avec la sortie récente de Ten-Eight, après une pause conséquente, on attend impatiemment de découvrir ce qu’il nous réserve pour la suite. – Xavier

A écouter : Les albums Shit don’t stop et All Blue

Meyhem Lauren

C’est souvent par le biais de rencontres que les artistes trouvent la voie (ou la voix, c’est selon) qui leur permet de s’épanouir pleinement et d’exploiter des qualités très longtemps enfouies en eux. Celle, inattendue, entre Meyhem Lauren, pur produit du Queens, et DJ Muggs, beatmaker des Californiens Cypress Hill, de quinze ans son aîné, fait partie de ces rencontres fondatrices. A la fin des années 2000, le Queens, terre de hip-hop s’il en est une, est à la recherche du faste qui a fait sa réputation 15 ans plus tôt, lui qui a vu naître les Mobb Deep, Kool G Rap, NaS et autres Capone n Noreaga. C’est pourtant à cette époque que Meyhem sort du bois avec une toute première trace discographique, Acknowledge Greatness, quasiment introuvable aujourd’hui. Puis plus rien. Jusqu’au début des années 2010 où il commence petit à petit à semer une discographie discrète mais intéressante. Sur Self Induced Illness, Respect the Fly Shit ou encore Mandatory Brunch Meeting, on le voit promener sa volumineuse carcasse sur des productions souvent soulful de Thorotracks, J-Love, ATG, et parfois même Alchemist ou Harry Fraud. Facilement reconnaissable, de par sa voix lourde, il fait preuve d’une certaine habilité à briller sur différents bpm et à varier les flows de manière assez aisée. A ses côtés apparaissent parfois Smoke DZA, Sean Price, Roc Marciano et souvent Action Bronson, avec qui l’association devient rapidement évidente. C’est alors qu’il se prend de passion pour les albums thématiques avec un beatmaker. En 2014 sort l’excellent Silk Pyramids, entièrement produit par Buckwild, et surtout, il prépare une trilogie avec DJ Muggs, qui verra le jour entre 2017 et 2019, avec Gems from the Equinox, Frozen Angels puis Members Only. Et entre les samples d’outre-tombe et les batteries sèches de Muggs, les flows de Meyhem ralentissent, alors que sa voix s’alourdit, jusqu’à devenir parfois suffocante sur Frozen Angels, sommet de cette collaboration. La métamorphose est également visible sur ses projets personnels, et notamment sur Glass, probablement son meilleur opus jusqu’à aujourd’hui. Alors qu’il est actuellement âgé de 36 ans, Meyhem semble avoir trouvé sa voie(x), et on l’espère parti pour durer encore quelques temps. – Xavier

A écouter : Mandatory Brunch Meeting, Silk Pyramids, Frozen Angels et Glass

Jonah Cruzz

Il n’est pas simple de se faire une place dans la très florissante scène d’Atlanta, d’autant plus lorsque l’on n’est pas un Lil codéiné aux tresses violettes. C’est loin de ce faste que Jonah Cruzz fait son bonhomme de chemin, depuis quelques années déjà, lui qui avait prévenu dès sa première mixtape en 2014 n’être qu’un Ordinary Nigga. Se plaçant ainsi volontairement à contresens de l’éternelle surenchère de spectacle que nous offrent la plupart des acteurs de cette scène, il développe dès sa première mixtape un son se réclamant de l’héritage d’Outkast et use habilement d’un certain sens de la mélodie vocale et de sa voix, oscillant entre le nasillard et la légèreté. Des qualités qu’il continue d’exploiter au fil des opus qu’il laisse sur son chemin : Ordinary Nigga donc, en 2014, puis Cruzz Control en 2015, Just to get by en 2017, It’s a beautigul thang en 2018, et le petit dernier, l’EP Southern Drawl sorti tout récemment. Tout au long de ces différentes sorties, le jeune Jonah fait preuve d’une belle régularité, mélangeant les sonorités trap propres à sa ville à des mélodies jazzy que ne renierait pas André 3000. Mais au-delà de l’hommage qui peut paraître très scolaire, on trouve un rappeur doté de belles qualités pures, mais n’hésitant pas non plus à se livrer à l’introspection, conscient de la relative confidentialité de sa musique. En somme, un rappeur à la musique dépouillée d’accessoires ou autres artifices mais néanmoins pétri de talent et à la discographie déjà solide pour son jeune âge, tout en gardant un bel équilibre entre la qualité et la quantité. – Xavier

A écouter : Cruzz Control et Just Get By

$ha Hef

À l’image de toute une génération qui éreinte ses fonds de culotte sur les bancs de la rue, $ha Hef passe son temps libre entre les mélanges sirop pour la toux/sodas et la confection de couplets violents, aux thématiques rarement (jamais) renouvelées. Il trouvera toujours un bon mot, une tournure intéressante ou une interprétation inédite. Gardez-vous donc de le juger à la hâte ; Hunnit Round Hef n’a rien du (t)rappeur banal, dépressif et dont les mélodies déjà surfaites lassent en quelques mois de carrière au mieux. Non, bien au contraire, c’est un rappeur d’excellence, parfaitement intelligible et éminemment underground – aussi détestable soit l’expression, elle est la plus juste. Avec un peu de bonne volonté et une bonne dose de maladresse, on pourrait sans doute développer une jolie métaphore autour de la qualité souvent barbare de ses mix et la violence et la structure de son époque ou de son Bronx fétiche. Mais, en réalité, nous faisons volontiers fi de d’une compression abusive ou d’un séquençage hasardeux d’un disque pour nous délecter des couplets fleuves, sans relâche et témoins d’une délicieuse spontanéité. Très remarqué pour ses apparitions çà-et-là, ses premières traces discographiques remontent au début de la décennie mais c’est à partir de Mafioso Psalms qu’il s’avère être une valeur sûre réservée à l’élite. Si beaucoup voit en Super Villain une apogée, $ha Hef est sur un sans faute d’une remarquable constance depuis lors et ne semble pas parti pour s’arrêter (en plus Out The Mud est mieux). Très polyvalent et visiblement stimulé par le changement, on retrouve, cependant, la marque de ce qui semble s’être imposé comme le son de la grosse pomme de nos jours, avec les sonorités plus classique post Roc Marciano éventuellement. – Wilhelm

À écouter : Super Villain, Out The Mud et P.S.A

RetcH

Alors que Da$H se lance dans le rap dans la première moitié de la décennie, qu’il se fait (bien trop peu) remarquer dans la deuxième et qu’il s’inscrit en candidat idéal pour notre liste, c’est sur son frère d’armes, RetcH, que se sont fixés les projecteurs du Bon Son. Pas moins plébiscité mais moins sollicité, pas moins productif mais moins exposé, le rappeur du New Jersey n’en a cure, il ne s’est certainement pas mis au rap pour se faire des amis. RetcHy P ne semble s’épanouir qu’à deux occasions : lorsqu’il trouve des productions plus lugubres que les précédentes et lorsqu’il se dépasse lui-même. Malheureusement, dans la sphère privée, il jongle entre sa vie de père et la prison. On distingue, au travers de sa vie d’artiste, des périodes aussi distinctes que logiquement enchaînées. L’exceptionnel Finess The World puait la rue, très brut et crade, là où Lean & Neck témoigne d’une « modernisation » sonore, flirtant avec des ambiances et des traitement de voix qu’on pouvait retrouver chez les esthètes du sud. L’évolution en tant qu’être humain s’entend à chaque nouvelle sortie, s’accompagnant de certaines contradictions parfois, mais depuis Still Up il semble avoir trouvé une recette qui lui sied particulièrement : des voix épurées et frontale pas étrangères aux amateurs de Finess The World et la modernité de Lean & Neck sans les sonorités planantes et avec un flow beaucoup plus maitrisé et particulièrement tranchant. RetcH semble piloter une moissonneuse batteuse alors qu’il se ballade dans les rues les plus sinistres de sa ville. – Wilhelm

À écouter : Finess The World et Richer Than The Opps

Dark Lo

Certaines villes ont une emprunte particulière sur notre bien-aimé rap, une emprunte qui se distingue des autres. Philadelphie est de ces grands points de pèlerinage. Parmi les figures saintes de la métropole pennsylvanienne, vous peinerez à trouver mention de Dark Lo. Pourtant, chacune de ses lignes est marquée des gouttes de sueur de la ville, chaque mesure sur laquelle il se pose témoigne de sa provenance comme si la précédente n’avait jamais existé alors même que le bougre n’est pas plus « nationaliste » qu’un autre. Non, c’est plus profond. C’est soigneusement inscrit dans son ADN, entre sa voix gutturale et ses flows criés. S’il ne se démarque pas dans le choix de ses thèmes et s’appuie sur une écriture plus terre à terre que d’autres dans cette liste, sans univers singulier, sa plume n’est pas des plus communes. Alors qu’il raconte ses aventures, c’est bien plus que son propre vécu qu’il arrive à transmettre. Au travers tant de sa voix que de ses textes, c’est tout une fresque qui se dessine autour de morceaux où, finalement, le rappeur devient aède. En quelque sorte, le style rappelle un peu une histoire bien connue de Brian Azzarello, ou fait penser à une sorte d’Augustus Hill qui ne briserait pas le quatrième mur. Naturellement très doué, ses premiers opus, bien que moins aboutis que les suivants, ne sont pas à jeter et, donc, il devient difficile d’établir une hiérarchie. Néanmoins, The Testimony a tout d’un album parfait, même sa chanson d’amour est excellente. Et si sa longueur peut rebuter de prime abord, Bucket List fera une porte d’entrée d’excellente facture. – Wilhelm

À écouter : Bucket List, Timeless et The Testimony

Mc Tree G

Comme chacun le sait, le rap est inventé par Chief Keef aux abords de 2011. Très vite, un autre chicagoan apportera sa pierre à l’édifice et il répond au nom de Tree. Modestement, il décide de mêler les sonorités d’une trap qui se réinvente, entre les 808 et la « Young Chop Snare », avec l’immortelle et noble soul. Liés depuis la (vraie) naissance du genre le plus récent, les deux sont comme unis par les liens du mariage. XXIème siècle oblige, c’est un mariage ouvert, entre un partenaire moins amoureux que l’autre qui s’épanouit très bien seul, et l’autre plus passionnel mais, fatalement, plus susceptible de se laisser bercer par les sirènes de l’infidélité. Toujours est-il que l’un ne va plus sans l’autre, l’un ne vit pas sans l’autre. Alors, Tree ne se contente pas de découper des samples autours des éléments percussifs, les accélérer ou ralentir pour y ajouter des rythmiques comme le veut la tradition. Il ne choisira pas non plus d’éparpiller, çà-et-là, des voix interpolées sur des instrumentations numériques très modernes. Parfois il reconstruit totalement la structure rythmique des morceaux échantillonnés, parfois il part d’une source qui n’a rien à voir avec la soul pour amener un résultat qui colle parfaitement à ce qu’il appelle la soul-trap. Par-dessus le marché, il s’avère être un rappeur peu commun. On le reconnait très vite grâce à sa voix grave et rauque, un peu cassée. Le charisme que celle-ci dégage le destinait à devenir un héritier lambda de Prodigy, nonchalant simplement parce qu’il peut se le permettre, mais les clichés ont la vie dure. Bien au contraire, sans tomber dans le chant, il développe des flows pleins de nuances et de mélodies. C’est encore plus évident lorsqu’il fait équipe avec Vic Spencer qui, pour le coup, est plus friand d’une monotonie contrôlée. Alors que Tree contrôle bien plus ce qu’il fait derrière les machines, chacun des deux MCs fait ressortir les qualités de l’autre à tel point que Nothing IS Something en devient probablement la pierre angulaire d’une carrière mouvementée. – Wilhelm

À écouter : The Wild End, Nothing IS Something et Sunday School

BONUS : VDon

Cerise sur le gâteau, le producteur VDon tient une place de choix dans notre liste. Après une petite décennie d’activité, l’éclectique beatmaker a été l’un des architectes principaux du renouveau new-yorkais, mais plus encore, il représente une philosophie et une méthode de travail aussi propres à lui que symptomatiques de l’époque. Pendant que l’indépendance est louée par bien des rappeurs millionnaires qui bâtissent leurs disques dans des studios hors de prix, les avancées technologiques permettent à la jeune génération de s’émanciper de ces mêmes studios. L’argent se raréfie et l’industrie du disque est trop occupée à lutter contre le téléchargement. Puisque le système ne le permet plus, VDon choisit de tout faire lui-même : de la production, son activité initiale, jusqu’à l’enregistrement et le travail post-production. Nul doute qu’il doit gérer une charge administrative conséquente par la même occasion. Loin des blockbusters méticuleux où chaque détail s’entend, lancé notamment par l’immonde Recovery d’Eminem, c’est tout un mouvement qui préfère faire les choses et les prendre en main plutôt que d’attendre une opportunité qui n’arrivera jamais. Comme toutes cette génération, comme les suivantes et même comme les précédentes direz-vous… et, en un sens, vous aurez tort. Les mixtapes sans lendemain fourmillent, les rappeurs sortent tout ce qu’ils font en espérant qu’un titre trouve son public et le rassasie jusqu’à la prochaine tentative fructueuse et les claviers synthétiques ont remplacé les samples depuis belle lurette, faute à des ayants droits aveuglés par l’avarice. Lorsque notre chef d’orchestre cuisine sa tambouille, qu’il accueille des invités ou qu’il partage les tâches avec d’éminents collaborateurs, il garde une cohérence de bout en bout sans jamais donner l’impression d’une compilation quand bien même il s’agit, effectivement, d’une compilation. Les vinyles poussiéreux s’empilent et le diamant de sa cellule dégage une odeur nauséabonde de chaleur tant elle est mise à mal. Des samples charcutés aux boucles plus cajolées, il sait adapter ses ambiances tant à ses amis nostalgiques (et/ou âgés) qu’aux jeunes pleins de fougues et avides de modernités. Jusqu’alors, le sceau VDon reste un gage d’excellence sans pareille mesure. – Wilhelm

À écouter : Heather Grey (avec Willie the Kid & eto), The Opiate et Lab Work, Vol. 2

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