L’Abcdr du Son, de l’autre côté du dictaphone | Interview

Le 23 octobre, L’Abcdr du Son sortira son premier livre, « L’Obsession Rap ». Si la démarche paraît aller de soi pour ce site largement installé et reconnu dans le paysage de la presse spécialisée, il convient de rappeler qu’il fait suite à vingt ans de contributions bénévoles et plus de mille articles, parmi lesquels des centaines d’interviews. Une fois n’est pas coutume, Ouafa Mameche, zo. et Raphaël Da Cruz de l’équipe de rédaction de l’Abcdr sont passés de l’autre côté du questionnaire pour nous parler de leur livre, mais également du site et de ce qui en fait sa spécificité.

Pour commencer, pouvez-vous nous dire en quelle année vous avez rejoint l’Abcdr, et quel a été votre premier article ?

Ouafa : J’ai rejoint le site l’année dernière, en 2018. Mon premier article c’était une interview d’Issam Krimi, le chef d’orchestre.

Raphaël : J’ai rejoint l’Abcdr du Son en 2010, et mon premier article concernait les samples polyethniques de Timbaland. C’est quelqu’un qui aime bien aller chercher des samples du monde entier.

Tu avais déjà cet amour pour les sujets autour du beatmaking.

Raphaël : C’est un article assez représentatif effectivement.

Et toi zo. ?

zo. : Moi je suis arrivé fin 2006, et mon premier papier est paru en janvier 2007. C’était un article sur Clotaire K, un artiste franco-libanais que personne ne connaît. (rires) C’était déjà du zo. [Prononcer « zo point », ndlr] C’est une chronique de son disque Libanese, que j’ai très peur de relire aujourd’hui, mais c’est un album que j’aime encore.

L’annonce de la sortie de ce livre a suscité un enthousiasme assez unanime chez les confrères spécialisés, vous vous y attendiez ?

zo. : Honnêtement, pour ma part, et je pense parler pour Ouafa aussi, on a tellement eu la tête dans le projet qu’on n’avait plus aucun recul à la fin. Ça représente plus d’un an de boulot. Limite le livre on ne pouvait plus le voir au moment où on l’a dévoilé. J’exagère, mais c’est comme un truc que tu as traîné de toutes tes forces pendant longtemps, tu es fatigué. Tu te replonges dans les articles encore et encore, et un peu comme les artistes, tu flippes de lâcher ton bébé. C’est En’Zoo qui nous disait en octobre dernier qu’il ne savait pas lâcher ses morceaux dans la nature. On a vécu exactement ce qu’il décrivait. Quand on l’a lâché il y a eu à la fois le côté délivrance, et de l’autre, la question de savoir si ça va fonctionner ou pas. On sait qu’on a une fan base assez solide donc on n’était pas vraiment surpris des retours de nos lecteurs, de ceux qu’on connaît et qui nous parlent souvent en tout cas. C’est vrai que le jour de l’annonce, c’était la première fois que nos téléphones clignotaient autant.

Ouafa : On n’a clairement pas trop travaillé à partir de midi ce jour-là ! Enfin je parle pour nous en tout cas.

Raphaël : zo. et Ouafa étaient très impliqués dans la conception de ce livre, au cœur de son édition. Moi j’étais responsable d’un chapitre, et j’ai participé à quelques articles. D’une certaine manière j’ai eu une implication plus distante. Eux n’en peuvent plus, ont vu toutes les pages de A à Z, alors que moi je suis encore en train de le découvrir. Le jour de l’annonce j’étais hyper excité, comme un gamin. Je voulais savoir quel retour on allait avoir sur la simple annonce de la sortie d’un bouquin par l’Abcdr. C’était trop cool cet enthousiasme général autour du livre sur Twitter et les réseaux sociaux.

Ouafa, toi qui travailles dans l’édition, tu as fait profiter l’équipe de ton expertise ?

Ouafa : Je pense que zo. pourra le dire plus que moi. J’ai fait ce que je sais faire, je ne sais pas si j’ai apporté un éclairage en tant que professionnelle, mais en tout cas en tant qu’éditrice j’ai aussi beaucoup appris grâce à ce bouquin puisque je n’avais jamais fait de livre illustré. La première chose que je leur ai dite, quand j’ai vu la date de rendu et la quantité phénoménale de travail qui nous attendait, c’est que c’était mort, qu’il fallait rajouter deux mois. Puis j’ai lancé quelques tableaux Excel au début pour organiser un peu plus tout ça. Mais surtout, mon expérience en tant que correctrice / relectrice / secrétaire de rédaction fait que je les ai fait chier avec des détails que personne ne verra.

Raphaël : Tu as été très utile !

Ouafa : (rires) A vous de me le dire ! Moi je n’ai fait que mon travail.

zo. : Elle est trop modeste. C’est difficile de répondre sans tomber dans la private joke parce que je vais te parler de position de majuscule, de point à mettre ou pas entre des guillemets, etc. Mais en gros on a senti son expérience de l’édition dans sa conscience du planning et du volume de travail. Pour nous, faire un livre c’est quelque chose de complètement inédit : ce ne sont pas les mêmes formats que pour le web. La moindre erreur est imprimée, définitive, tu ne peux pas refaire l’histoire. Alors évidemment sur le web j’essaie toujours de ne pas refaire l’histoire, mais si tu oublies un pluriel, que tu fais une coquille, tu as quand même l’esprit tranquille. Là ce n’est pas le cas. Et en plus du planning et de la relecture / correction, elle est arrivée en cours de projet. Avec JB et Jérémy [respectivement rédacteur et designer sur le site, ndlr] on avait déjà pas mal mariné les choses sans arriver à ce qu’on voulait vraiment. Avoir son œil neuf et son expérience, notamment dans le fait de concevoir des livres, nous a un peu remis en cause et obligés à l’écouter. Il y a des trucs qu’elle voyait et qu’on ne voyait plus en fait. Ça a été hyper important.

Depuis quand cette idée vous trotte dans la tête ? Je me souviens avoir lu qu’avec la refonte du site vous y aviez songé ?

zo. : Moi je peux te donner mon avis, sachant que je suis arrivé en 2007. Il y a deux façons de te répondre. La première c’est que oui, on en a toujours rêvé, comme tu refais le monde avec tes potes autour d’un verre. Tu vois un papier gigantesque et génial qui sort, et tu te dis : « Putain, ça devrait être sur papier ! » Et puis, comme on l’explique dans notre article, il y a eu des papiers comme les 100 classiques du rap français, où on se dit qu’on fait des choses qui sont potentiellement déclinables sur papier, pour lesquelles ce n’est pas juste enquiller des pages de textes d’interviews à la suite. Ça a aussi beaucoup compté dans la refonte du site. Faire un livre avec l’Abcdr pour que ça soit juste du texte qui s’enfile à la suite sans rien d’autre, même si on adore ça, ça ne correspondrait pas à l’Abcdr. Quand la composante graphique a commencé à s’instaurer au sein de l’équipe, spontanément tout le monde s’est dit qu’il y avait un livre qui pourrait sortir, ou une déclinaison magazine tous les six mois ou tous les ans.

Certaines de vos interviews retracent des parcours, quand d’autres vont suivre une actualité, une sortie à un moment donné, et qui paraîtront peut-être datées à la relecture. Avez-vous gardé des interviews qui accompagnaient une promo malgré tout pour le livre ?

Raphaël : Il y a les deux en fait. Le truc c’est que même pour des interviews faites pour une promo, on a sélectionné des passages qui permettent de raconter une histoire : celle d’un artiste, d’un collectif dont il a fait partie, du rap, de sa région… Parfois on croise certaines histoires. Des interviews isolées croisées entre elles permettent de raconter une histoire plus large. Même si sur le site on s’est fait une spécialité, un peu comme sur Le Bon Son, de faire des espèces d’interviews « rétrographies » de plein d’artistes, pour le bouquin on a essayé de prendre à chaque fois, selon les types d’artistes et de chapitres dans lesquels ils intervenaient, des passages de ces interview qui permettent de raconter une petite ou une grande histoire autour d’eux et de leur musique.

zo. : Quand on a été contacté pour faire ce livre, le pitch était de raconter des moments du rap français, au sens étendu. Ça peut être un moment de gloire, un moment de défaite, un moment culte, un moment inconnu, un moment avec le public… Cette notion a forcément pétri au fur et à mesure de l’avancement du livre, mais pour revenir à ta question, une interview d’actualité de Sinik en 2008, reste une photographie d’un instant où en était l’artiste. Notre boulot c’est de la mettre en perspective, d’expliquer ce qu’il se passe autour de cet artiste à ce moment-là, pourquoi c’est intéressant de relayer des propos de 2008. Sur le papier ça peut paraître être seulement son actualité à ce moment-là, en l’occurrence le début du déclin de son succès, mais l’idée est d’essayer de mettre un peu tout ça en perspective. Le fait d’avoir des interviews d’actualité n’était pas antinomique parce que même quand on écrit un portrait inédit, tu vas trouver dans les propos de l’artiste en question un moment où il résumera mieux que toi ce qu’il ressentait à l’instant T, le but étant de faire des portraits, décrire des moments, et récapituler des parcours.

« Ce qui m’a plu chez l’Abcdr quand j’ai découvert le site en 2005, c’est la qualité d’écriture pour analyser et parler de cette musique. » Raphaël

Ouafa : Après l’actualité c’est quelque chose de relatif. Ça reste un livre, deux mois plus tard l’actualité ne sera plus la même. Le but était donc de contextualiser et figer les choses pour que ça devienne une source. Qu’on puisse dire : « Ah oui, à ce moment-là, avec tel ou tel artiste, tel morceau a représenté un moment particulier de l’histoire du rap. »

Est-ce qu’il y a des articles pour lesquels vous aviez un attachement particulier, que vous n’avez pas réussi à intégrer au projet ?

Ouafa : Je pense qu’il y en a énormément ! De toute façon un livre c’est des choix. Je ne sais pas si c’est le mot, mais on a tous dû sacrifier des gens qu’on aime. (rires) On a tous fait des choix. Il y a aussi des gens qu’il fallait mettre même si on n’avait pas un penchant particulier pour eux. On voulait tout mettre, mais vu la quantité d’articles sur le site c’était impossible. Choisir le nombre de pages dédiées à chaque chapitre a été un déchirement. Choisir c’est renoncer.

zo. : C’est beau ça.

Ouafa : Tu pourras le mettre en citation. (rires)

zo. : Clairement tu n’as « que » deux cent cinquante-six pages. Raphaël a publié une interview de BBP il y a une semaine, elle fait quarante-cinq mille signes, ce qui correspondrait à plus ou moins seize pages de notre livre. On a donc dû changer notre façon de travailler, et puis comme l’expliquait Ouafa, il y a des artistes que tu es obligé de sacrifier. Il y en a que tu veux absolument mettre, mais en relisant les archives le mec n’a pas été bon client, et tu n’as rien à dire sur lui. Des fois quelqu’un a fait mieux, tout simplement. Un autre artiste a donné une interview plus intéressante sur le moment dans le rap que tu veux illustrer, et donc tu vas le garder, alors que tu l’aimes peut-être un peu moins personnellement, mais il est plus légitime de par son propos.

Ouafa : Et puis il y a des artistes sur lesquels on n’avait pas d’archives, et pour lesquels c’était compliqué de faire de l’inédit, ou de refaire de l’interview.

Quelle proportion occupe le contenu inédit ? De quel type de contenu s’agit-il ?

zo. : D’une certaine manière tu as du contenu inédit dans tout le livre parce que les archives ont été réexploitées, remises en perspective. Donc je dirais que c’est un quart, un tiers du livre, Ouafa tu me corriges si je m’enflamme.

Ouafa : Un quart oui.

zo. : Par exemple le papier sur la F.F. n’est pas inédit, mais son format l’est. L’encadré sur Karima, qui occupe une petite partie de l’article, est inédit. On a essayé de disséminer des croquettes un peu partout, des petites choses pour que le lecteur puisse ne pas avoir un ouvrage trop monolithique, que le format soit aussi un peu ludique tout simplement. Après tu as de vrais portraits inédits d’artistes qu’on n’a jamais pu interviewer. Par exemple, comme Fabe avait déjà arrêté le rap quand on a monté le site, on n’a jamais pu l’interviewer, on a donc fait un portrait inédit.

Pour plein de raisons il y a eu du turn over dans la rédac, est ce que ce livre a été l’occasion de réunir tout le monde ?

Ouafa : Réunir tout le monde ? Non, il ne me semble pas. Si on fait un peu le tour des rédacteurs, ce sont ceux qui sont encore en activité sur le site maintenant qui ont participé. Il doit y avoir un ou deux articles de personnes qui n’écrivent plus depuis un moment, je crois que c’est tout. Il n’y a pas eu de retour en force…

zo. : Alors effectivement ça a été très centré sur la rédaction actuelle. Cependant, sur l’exploitation des archives ça a été centré sans tabou sur tous les rédacteurs de l’Abcdr. Il n’y a jamais eu de censure à se dire « On ne veut plus entendre parler d’untel» ou quoi que ce soit, au contraire. Pour terminer, l’Abcdr, ça doit se voir sur les réseaux, même quand tu le quittes, tu restes toujours un peu de la famille. Les seuls à qui on ne parle plus aujourd’hui, ce sont des gens qui ne sont plus intéressés par le rap du tout, et qui sont partis il y a très longtemps. Dans tous les cas, dans l’action avec le reste de l’équipe, qu’elle soit passée, présente et même future, puisqu’on a un nouveau rédacteur qui est arrivé depuis qu’on a fini le livre, je pense qu’on peut dire qu’elle est saine. Après tu as des affinités entre chacun mais ça c’est la vie. Il y a cet esprit famille, mais sans le tonton que tu ne peux pas blairer, il n’existe pas chez l’Abcdr.

Raphaël : Après pour répondre à ta question, voir certains de nos anciens rédacteurs, beaucoup moins actifs chez nous aujourd’hui, écrire des articles inédits sur certains artistes, c’est cool. C’est aussi une forme de célébration de ce que chacun a pu apporter à l’Abcdr, même s’ils sont moins actifs pour plein de raisons, que ce soit parce qu’ils se sont éloignés du rap, ou qu’ils ont simplement moins le temps. Il ne faut pas oublier que c’est un site de contributeurs et que ça demande du temps personnel. Comme disait zo., c’est cool parce qu’on est une famille. Il y a un côté réunion de famille quand certains rédacteurs qui sont moins présents sur le site viennent écrire sur tel artiste, producteur ou homme de l’ombre, parce qu’ils connaissent très bien son parcours. Ils sont d’ailleurs peut-être plus légitimes pour en parler que d’autres au sein de la rédaction.

Vous disiez que le livre était articulé autour de chapitres, est-ce que ça a été aussi l’occasion de raconter l’Abcdr et son histoire ?

Raphaël : Il n’y a pas du tout cet exercice d’egotrip dans le bouquin. En fait, comme son nom l’indique, cette « obsession rap », c’est l’obsession rap de l’Abcdr du Son, c’est-à-dire tous les trucs qui, individuellement ou collectivement, nous ont passionnés en vingt ans sur le site. Il y a donc clairement des choix éditoriaux. Je pense qu’il y a des gens qui, en ouvrant le bouquin, vont se dire : « Mais pourquoi ils ne parlent pas de cet artiste-là ? » Je crois qu’on ne s’est jamais forcé à parler d’artistes qui ne nous parlaient pas forcément, et dans le bouquin c’est un peu pareil. On a essayé de se dire : sur quels artistes a-t-on sorti les papiers qui nous semblent les plus pertinents, intéressants, émouvants ? Et comment pourrait-on les réunir en chapitres pour faire en sorte que tout ça se réponde aussi ? Si ça parle de l’Abcdr c’est indirectement, plus par les obsessions et les passions qu’on a autour du rap. Mais le livre ne raconte pas du tout l’histoire de l’Abcdr.

Je pose la question parce qu’on peut se demander comment un site constitué de contributeurs bénévoles continue de fonctionner vingt ans plus tard, et se demander quelles épreuves, évolutions, questionnements l’équipe a pu traverser en deux décennies.

zo. : On n’a pas cherché à centrer sur nous comme l’a très bien résumé Raphaël. L’histoire est à lire à travers ses obsessions. Il y a des formats que tu vas découvrir qui nous correspondent complètement. Il y a pas mal de petites listes rigolotes qu’on a essayé de faire, et ça c’est un délire Abcdr dans l’esprit des cent classiques des années 97/98 du rap français, mais pas plus.

Vous vous êtes replongés dans vingt ans d’archives, vous avez tout relu ?

Ouafa : Ouais, zo. en a relu beaucoup.

Y a-t-il des papiers honteux qu’on a envie d’effacer, mais qu’on n’efface pas par respect avec le contrat tacite qu’on a passé avec les lecteurs ?

(Rires de toutes parts)

Ouafa : Peut-être qu’on a gardé les plus honteux pour le livre, qui sait ?

Raphaël : Ah ce teasing !

zo. : Il n’y a pas de papiers honteux, après c’est sûr qu’il y a des papiers qui ont vieilli, au même titre que certains disques ou nous-mêmes. Quand je me compare entre mon arrivée à l’Abcdr, et ce que je suis aujourd’hui… Même si je pense avoir gardé les mêmes idées je n’ai rien à voir en vrai, parce que je suis entouré de gens en qui j’ai confiance, qui m’ont fait progresser et qui ont aussi changé ma façon d’écouter du rap. Après, pour répondre à ta question sur les papiers, en vrai il y en a quelques-uns, très rares, qui ont été caviardés lors de notre dernière mise à jour de la charte graphique du site. En fait c’était surtout par usure, parce qu’il fallait migrer des centaines et des centaines de papiers. A un moment, quand tu en as migré mille, et que tu vois qu’il t’en reste cinquante, tu tombes sur une chronique, et tu te dis « Ah ouais, il a déconné, elle a trop mal vieilli !»

Raphaël : Grave, ça m’est arrivé plein de fois de relire certaines chroniques en me disant : « Mais il abusait à l’époque ! » Il y a des chroniques qui sont scandaleuses quand je les relis !

zo. : Mais on en a gardé aussi ! On n’a pas caviardé tout ce qui ne nous plaisait plus, loin de là, on est quand même restés honnêtes. C’était plus par sentiment d’usure lors de la migration. Raphaël l’a plus vécu que moi donc il peut mieux en parler !

« On voulait tout mettre, mais vu la quantité d’articles c’était impossible. Choisir le nombre de pages dédiées à chaque chapitre a été un déchirement. » Ouafa

Raphaël : (rires) Ouais, la migration c’était assez terrible pour ça. Je te dis complètement au hasard, en relisant la chronique, plutôt bonne, de Le temps d’une vie de Less Du Neuf, ou pour de vieux disques de rap cainri… Tu te dis qu’à l’époque c’était vraiment des étudiants scribouillards dans leur chambre, veners parce qu’il n’y avait pas le bon hi-hat, la bonne rime, ou le bon scratch… C’était vraiment des trucs comme ça ! En vrai je pense qu’on a un regard bienveillant plus qu’autre chose, parce que comme dit zo., il faut regarder ces articles pour ce qu’ils sont : ils datent d’il y a quinze ou vingt ans, et on regarde les disques et la manière d’écrire dessus d’une manière différente aujourd’hui.

zo. : Et puis il y a clairement la culture du fanzine aussi à la base de l’Abcdr, et je ne veux pas du tout nous comparer aux premiers rédacteurs parce qu’ils sont beaucoup plus pionniers que nous, et honnêtement ils ont vécu des choses qu’on n’a jamais vécues et qu’on ne vivra jamais. Mais si tu regardes pour Get Busy, il y avait totalement cette mauvaise foi du puriste et du scribouillard dans sa chambre. Bon, Sear n’était pas un scribouillard dans le sens où il sortait partout, je pense plus à la mauvaise foi du mec qui a des opinions très arrêtées sur ce que doit être le rap. Je pense que quand tu commences à écrire sur le rap, tu n’échappes jamais à cet écueil. Au début c’est trop important pour toi, c’est un engagement. Je pense que tu connais ça aussi puisque tu es journaliste, et que tu en reçois de nouveaux au sein de ta rédaction.

Totalement.

zo. : Tu as toujours ce truc au début où tu te dis : « Putain, je vais écrire sur la musique enfin, je suis investi d’une mission ! Je vais pouvoir dire à la terre entière ce que c’est qu’un putain d’album de rap ! » Et voilà, tu tombes dans ces travers et c’est normal, c’est tout le charme de la culture du fanzine aussi. Ça existe dans les fanzines de rap, de reggae… Dans tout en fait. Tu as toujours ça dans les vieux fanzines.

Beaucoup de lecteurs vous ont découverts avec le Top 100 paru fin 2009, ce qui vous a conférés pendant un temps une image de défenseurs d’une certaine façon de faire du rap, appréciée des puristes…

Raphaël : On avait cette image d’intellos du rap, à laquelle on a encore un peu droit. Je ne sais plus quel papier nous a qualifiés comme ça suite à l’annonce de la sortie de notre bouquin. Je pense qu’il y avait une sorte d’exigence qui était presque de l’intransigeance sur les premières années de l’Abcdr, qui s’est transformée en exigence à la fois dans ce qu’on pouvait attendre de cette musique et des gens qui en faisaient, mais aussi dans la manière d’écrire sur cette musique. Ce qui m’a plu chez l’Abcdr quand j’ai découvert le site en 2005, c’est la qualité d’écriture pour analyser et parler de cette musique. J’ai l’impression qu’il y avait une volonté de se mettre à la hauteur de ce qu’on attendait d’elle en termes d’analyse, de qualité d’écriture.

zo. : Pour chambrer un peu Nico, notre fondateur, et lui faire un big up en même temps, je tiens à ajouter que l’Abcdr a été formé par un fan ultime de La Rumeur. Pour te coller l’étiquette de webzine intransigeant, il n’y a pas mieux. Gros big up à La Rumeur aussi, qui ont toujours été adorables avec nous, et qui nous ont laissé écrire sur eux des papiers extraordinaires récemment, notamment notre dossier Le coup monté de La Rumeur. Ils n’ont pas hésité à nous dire clairement et parfois fermement quand ils n’étaient pas d’accord, mais sans jamais dépasser les bornes, c’est à dire sans manquer de respect à notre travail ou au temps passé à travailler sur les sujets.

Pour l’Abcdr il y a eu un avant et un après Top 100, va-t-il figurer dans le livre ?

zo. : Alors le Top 100 ne figurera pas, ou du moins pas dans la forme que tout le monde connaît, mais on a ouvert une boîte de Pandore. Je ne t’en dirai pas plus.

Vous réalisez des podcasts trimestriels, vous avez organisé des soirées, des émissions, une expo photo, vous avez sorti des tee-shirts, deux mixtapes, un livre maintenant… Quelle est le prochain projet en dehors de l’écriture d’articles ? Que reste-t-il ?

zo. : Plus rien, c’est fini, on s’est tous dépouillés.

Ouafa : On a tout donné là. Il faut déjà vendre le livre. (rires) On va continuer à le défendre au moins trois ou quatre mois, ça nous prendra beaucoup d’énergie, et il faudra trouver des idées à mettre en place pour le vendre. Et puis voilà, continuer les podcasts et faire vivre le site toutes les semaines.

zo. : Ça va être une vieille phrase de philosophe à deux balles, mais il faut rester ce qu’on est en fait. On va continuer à faire vivre le site, faire des podcasts, balancer des belles interviews et des gros dossiers comme on a pris l’habitude de le faire depuis quelques années. L’opportunité de faire ce livre s’est présentée donc on l’a saisie. Si on a d’autres belles opportunités on les saisira, mais si on ne reste pas nous-mêmes, elles ne se présenteront pas. On va juste continuer comme on est. Désolé, ça fait vraiment cliché, mais…

Raphaël : (Il coupe) Non, mais tu as raison de dire ça. Tu sais, je pense que tu le sais aussi bien que nous, quand on est contributeur bénévole d’un site, c’est beaucoup de sacrifices et d’abnégation pour continuer à faire exister le site. On a eu des moments de doute au sein de l’Abcdr, il n’y a pas si longtemps que ça d’ailleurs. Est-ce qu’on continue ? Est-ce qu’on a la force de continuer ? Et puis finalement, le fait de se poser la question relance la machine. On se dit que le site existe depuis 2000, que ce serait dommage que ça s’arrête maintenant. Il y a encore des gens qui se passionnent pour le rap, il y a toujours cette envie d’écrire dessus, donc on relève les manches et on y va. On saisit les occasions, mais on n’a pas d’ambition herculéenne pour citer deux frères des Tarterêts. Contentons-nous de ce qu’on a, essayons de saisir les belles opportunités et de créer des mini-évènements à notre échelle. Mais surtout, continuons à faire vivre ce site avec nos très modestes moyens.

Plusieurs de vos rédacteurs ont des activités journalistiques rémunérées aujourd’hui, et l’Abcdr semble avoir été le point de départ pour certains d’entre eux. Ils continuent cependant à contribuer, pourquoi ? D’où vient cet attachement fort ?

Raphaël : Parce que l’Abcdr est un espace de liberté. On y fait ce qu’on veut, précisément parce qu’on n’a pas de limite de signes. On passe le temps qu’on a envie de passer dessus, et puis on va chercher des gens qui n’intéressent pas les autres sites sur lesquels on est amené à écrire. On a la liberté de faire ce qu’on veut, les formats qu’on veut, parler des personnes qu’on veut, et toujours avec la même exigence. C’est un peu bizarre ce que je dis parce que j’applique la même exigence quand j’écris pour Mouv’ ou que je fais une interview pour l’Abcdr. Mais je pense que l’angle pour l’Abcdr est toujours plus pointu, plus fin, destiné à un public plus connaisseur. C’est toujours un plaisir.

Ouafa : Et puis cette liberté de ne pas devoir éditer les articles, c’est quelque chose qu’on aime beaucoup. Nos articles sont très longs, on a des interviews passionnantes qui durent des heures. On apprécie de ne pas devoir couper l’artiste et pouvoir tout retranscrire parce que la façon dont il parle d’un mot ou d’un son nous va nous paraître super importante. Ça aussi c’est super. Je dis ça parce que je dois délivrer une autre interview pour un autre média, et je suis dégoûtée parce qu’on doit tout couper, j’ai le seum ! Je me dis que si ça avait été pour l’Abcdr je l’aurais balancée comme ça. Tout est intéressant mais voilà, il faut s’adapter.

« Quand la composante graphique a commencé à s’instaurer au sein de l’équipe, spontanément tout le monde s’est dit qu’il y avait un livre qui pourrait sortir. » zo.

Le fait de ne pas être rémunéré permet de ne pas avoir affaire à ce type de contrainte.

Raphaël : Bien sûr. Quand il y a une rémunération il faut respecter un cahier des charges, des formats, ce qui est normal d’ailleurs, mais ce n’est pas le cas chez nous. Et puis il y a la fierté que l’Abcdr reste indépendant. On n’a jamais dépendu de la pub (Il réfléchit) On a parfois tenté des aventures avec de la publicité mais on n’a jamais dépendu de ça, notamment avec l’industrie du disque. Je ne dis pas ça comme si c’était un gros mot. On n’a jamais eu de comptes à rendre à personne, c’est toujours ce qui a fait notre force. Parfois il y a des artistes qui n’étaient pas contents de choses qui étaient écrites sur le site, dites dans les émissions, dans les podcasts. On s’en fout parce qu’on n’a de comptes à rendre à personne, précisément parce qu’on est indépendants, et qu’on a cette liberté de pouvoir avoir un point de vue critique sur le rap. Et ce n’est pas pour être méchant, mais on estime modestement que ça peut faire grandir l’artiste dont on parle.

zo. : Moi je serais très content que les rédacteurs soient payés, mais plus qu’une question de rémunération, c’est surtout qu’à part ce livre, on n’a jamais rien eu à vendre. Une partie des gens s’imaginent, de par notre réputation, que l’Abcdr a un modèle économique. Comme l’expliquait Raphaël on n’en a pas. Faire de la publicité ? On ne brasse pas assez de lectorat pour que ce soit intéressant. De toute façon, il faudrait déjà que ce ne soit pas des artistes, ni des choses liées à l’industrie du disque. Et très franchement, on ne serait pas en position de choisir nos annonceurs et on n’a pas envie que notre site ressemble à un coureur du tour de France ou une salle de conférence de presse d’avant-match. Que reste-t-il comme modèle économique à partir de là ? Surtout pour une rémunération à se partager à plus de quinze rédacteurs ! L’abonnement pour lire nos contenus ? Là aussi, on n’en a pas envie, et de toute façon combien de lecteurs paieraient pour lire un papier sur le rap ? Déjà que les artistes galèrent à vendre leurs disques autrement que via des streams, on ne va pas vendre des articles. Même éthiquement, dans l’accès à la culture et l’information c’est gênant, ce serait devenir élitiste d’un point de vue monétaire, et donc social. Quant au publireportage, ça ne nous intéresse pas même si on reçoit de temps à autre des demandes de ce genre, notamment de petits et jeunes artistes pour qui il semble normal de payer pour qu’on écrive sur eux. Comme on n’a rien à vendre, ni espace publicitaire, ni publireportage, ni quoi que ce soit, on n’a pas à se poser la question de l’enjeu de chacune de nos publications. Ce qui peut paraître romantique est parfois juste l’aboutissement d’une réalité. Il n’y a pas de modèle économique viable qui correspond à ce que nous sommes et voulons faire. Editorialement, ça permet de faire des choix sereinement, car l’Abcdr n’a pas à penser argent quand quelque chose y est publié. Jamais on ne fait un article par défaut. Et je crois que les gens aiment ce côté indépendant chez nous, et cet espace de liberté pour les rédacteurs, il l’est également pour le lecteur finalement. Je ne tiens pas non plus à présenter l’Abcdr comme un havre de paix dans un monde capitaliste ultra méchant, parce qu’il ne faut pas mettre des gros mots pour tout et n’importe quoi, mais il y a ce côté webzine qui perdure et je crois que c’est bien. La seule question qui se pose chez nous, c’est celle du temps. Hormis les contraintes persos, et celles liées au bénévolat, on s’est délivré de toutes les autres. C’est vraiment cool.

Raphaël : L’Abcdr on est des grands romantiques en fait, dans le sens littéraire du 19ème siècle. On est plein d’idéaux.

Ça ferait un bon mot de la fin, mais j’ai une dernière question : qu’est-ce que ça fait d’être de l’autre côté du plan promo ? Vous retrouvez-vous à prononcer des phrases que vous entendez souvent dans la bouche d’artistes que vous interviewez ?

Ouafa : Genre « T’es pas prêt, ce livre va tout déchirer » ? (rires)

Raphaël : Moi je suis très content en fait. On défend un truc qu’on a fait avec passion, sur lequel on a tous passé beaucoup de temps. Je dis ça, mais les deux autres interlocuteurs ont passé beaucoup plus de temps que moi dessus. Je suis hyper content de défendre ce bouquin parce que c’est un livre collectif. C’est un truc important aussi chez l’Abcdr, cette notion de collectif. J’étais chez Nova la semaine dernière pour parler du bouquin, et j’étais hyper content de dire « nous ». Je trouve ça cool de faire la promo de ce bouquin et d’être de l’autre côté.

Ouafa : Moi qui fais des livres, je sais que ça commence maintenant en fait. C’est un autre stade, et c’est le truc que je préfère faire. Je ne dirais pas que faire des livres c’est facile.

zo. : (Il coupe) C’est pas facile.

Ouafa : Ce n’est pas facile en si peu de temps, il faut le dire ! (rires) Quand on est trois, éloignés, à se parler dans des applications sombres et relous ce n’est pas facile du tout. Mais le vendre c’est plus compliqué, il faut y mettre encore plus d’énergie. Et on est obligé en fait, parce que personne ne le défendra mieux que nous, sinon il va rester là et ce serait très dommage.

zo. : Moi perso je dois me faire un peu violence parce que je fais des trucs que je ne dois pas faire d’habitude comme taper des communiqués de presse. Et puis j’aime pas trop montrer ma gueule, en vrai. Même là, je suis dans l’ombre comme Hugo TSR dans son 18ème arrondissement. [En référence au peu de luminosité de son côté de la visioconférence, ndlr] En vérité ça va être très romantique et très cliché, mais comme dit Raphaël on le fait pour nous, et j’inclus dedans tous les lecteurs qui nous donnent une putain de force depuis 20 ans ou même depuis juste un ou deux ans. Je ne le fais pas pour la culture mais pour l’Histoire, et pour la nôtre. C’est l’histoire de l’Abcdr et de ses lecteurs, ceux qui likent nos papiers, nous font des retours, viennent parfois nous voir. Par exemple, quand on était chez Nova avec Raphaël pour parler du livre, j’étais calé derrière dans un canapé, et un mec vient me parler du Gouffre. Et là je me suis dit que dans cette émission de Noël de l’Abcdr, il y a des mecs qui ont été intéressés par le fait que je parle du Gouffre. C’est cool, c’est pour tous ces gens-là.

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Olivier LBS

Doyen et autocrate en chef de cette incroyable aventure journalistique. Professeur des écoles dans le civil. Twitter : @OlivierLBS

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