Entretien avec Fadah pour la sortie de Furieux

Demain sort le nouvel album de Fadah, intitulé Furieux. Nous pouvons dores et déjà vous annoncer qu’il fait partie de nos projets coup de cœur de 2019. Nous avons eu l’opportunité d’échanger avec lui pendant plus d’une heure afin de comprendre la conception de l’album et ses coulisses.

Après Les loges de la folie en 2013, Cet art en 2017, tu t’apprêtes à sortir un nouvel album qui porte le de nom de Furieux. Depuis quand travailles-tu dessus ?

J’ai commencé le premier titre de l’album lorsque j’étais encore au Canada. Cela fait un peu moins de deux ans et je suis rentré en studio il y a un an environ.

Il y a un an tu sortais le clip d’ « Ouragan », cela correspond à cette période?

Effectivement. À cette période la tracklist de l’album commençait à se dessiner. J’avais déjà sorti deux autres morceaux, « Familier » et « Philippe Carvel » et au même titre qu´ »Ouragan », je savais qu’ils n’allaient pas faire partie de l’album. En fait, j’aime bien qu’il y ait une trame, une cohérence dans l’écoute donc pour moi ils n’avaient pas leur place dans Furieux.

Lorsque tu as sorti Les loges de la folie, c’était la période où le boom bap était à la mode, puis pour Cet art, tu t’es orienté vers des sonorités plus modernes. Pour Furieux, tu as sélectionné certaines prods plus proches de l’électro ou des sons plus dansants comme « BPM ». Est-ce que pour toi c’est important de suivre ce qui se fait en France et aux États-Unis ?

J’ai justement eu cette discussion il y a peu avec un pote. En fait je ne suis pas un mec qui écoute toutes les nouveautés. J’essaie de suivre ce qu’il se fait mais j’écoute principalement quelques classiques. Pour Furieux, j’ai pu être influencé par des sorties d’il y a environ deux ans. Suivant les beatmakers avec qui tu bosses, tu découvres de nouvelles choses. Cet art, je le considère vraiment comme une transition. J’étais en phase d’expérimentation. Je ne savais pas encore exactement ce que je voulais, c’était de la recherche.

C’est d’ailleurs pour cela que tu as décidé d’en faire un EP, uniquement disponible en digital?

Voilà. Pour Furieux, j’ai réussi à cerner d’avantage ce que je voulais faire. J’ai pu rencontrer une nouvelle équipe, que ce soit les gens avec qui j’ai enregistré ou les producteurs.

Parlons justement des beatmakers : BLV, Chilea’s, Rakma, Sheety, Itam et Wysko. La rencontre avec BLV semble importante puisqu’il a composé la moitié des instrumentales du projet.

J’avais fait un appel aux prods il y a quelques temps sur Facebook. Une connaissance de mon manager avait diffusé mon annonce et c’est arrivé à BLV. Très vite on s’est retrouvés en studio et on a bien accroché. Tout s’est fait naturellement. Il sera d’ailleurs DJ sur mes prochaines dates. Une amitié s’est créée. Pour Sheety, c’est lui qui assure tout le mix de l’album. C’est une très vieille connaissance car c’est le premier mec chez qui j’ai enregistré mon tout premier son. Quand je suis remonté vivre sur Paname, nous avons repris contact. Pour Wysko et Itam, Wysko fait partie de l’équipe d’Homy Records qui sont des potes à moi et Itam qui fait partie des Kids of Crackling. Je connaissais déjà pas mal de producteurs de ce collectif, notamment Rakma. Concernant Chilea’s, il a répondu à l’appel aux prods et j’en suis ravi.

Tu as décidé de solliciter les services de Cheety pour le mix. Avec qui as-tu collaboré pour le mastering de l’album ?

Avec Cheety, nous nous sommes enfermés dans son studio du 91, tous les week-ends pendant trois mois.  Je n’ai pas de compétences techniques mais je suis là pour donner mon avis de rappeur et essayer de me faire comprendre comme je peux. Il a fait 90% du travail. Il m’a également permis de donner une couleur à l’album. Par rapport au master, il a été réalisé par Fox au Grande Ville Studio à Montreuil. La connexion s’est faite par Asot chez qui j’ai enregistré l’album. On a décidé de lui envoyer pas mal d’idées détaillées et il a également pu apporter sa patte.

Peux-tu mentionner les autres personnes qui on travaillé sur Furieux et leur rôle ?

Louis mon manageur. C’est lui qui a trouvé le titre. Je n’avais pas le recul nécessaire pour cela. On a beaucoup discuté tout au long de la confection du projet. Yous MC, qui m’accompagne dorénavant sur scène, a été très présent. Il a donné son avis objectif lors du processus de création. On a vraiment pensé à deux la partie des lives et on a hâte de faire découvrir découvrir cela pendant les release party. Ma copine également a été très présente pendant ces longs mois.

Pour la photo de la cover, vous avez décidé de collaborer avec David Delaplace. Pourquoi ce choix ?

Je voulais un portrait à la base, ce qui nous a emmené à faire des recherches sur le net. Le fait qu’il travaille la photo pure me plaisait beaucoup, sans gros travail de graphiste derrière. Je pense qu’il est très fort dans son domaine.  Avec mon équipe, on a eu une première idée de pochette initiale. On a fait un premier shooting qui n’a pas abouti, car on n’a pas réussi à faire ce que l’on voulait. David a été une superbe rencontre, quelqu’un que j’apprécie beaucoup car c’est un gros bosseur. Il ne s’endort pas sur ses lauriers. Après notre premier échec, il m’a rappelé en me disant: « Les gars, on va insister et on va l’avoir notre pochette ». L’idée de la pochette définitive m’a été soufflée par ma copine,  Mathilde Kessouri. Elle est tirée d’un extrait du film de Xavier Dolan, « Mommy ». Il raconte l’histoire d’un jeune qui a de gros problèmes de comportement. À la base, on voulait faire un portrait de moi avec une bulle de chewing-gum, mais on a testé avec la fumée et ça a fonctionné.

D’où est venu l’idée du titre de l’album suggéré par ton manageur ?

J’utilisais de plus en plus le terme « furieux » dans mes titres, comme une signature. Louis me l’avait fait remarquer. Pour ma part, j’avais envie de tourner la page de Les loges de la folie. Il me fallait un concept pour clore cette étape.  « Furieux » s’est donc imposé comme une évidence. C’est le stade le plus avancé de la folie, celui où tu perds le contrôle, où tu  atteins un pic. Derrière, soit tu t’en remets, soit tu ne t’en remets pas.

Le morceau  éponyme de l’album exprime bien cette idée, avec une prod divisée en deux parties : une plus posée et l’autre beaucoup plus rythmée…

C’est cool que tu relèves cette idée. C’était un des derniers morceaux que j’ai enregistré. Clairement une réponse à la question « Pourquoi le titre « furieux »? ». Je voulais que quand les gens écoutent ce titre, ils n’aient plus à me poser  la question. La première partie du morceau est introspective, on sent une tension, et la deuxième partie est clairement l’explosion. La première partie représente l’argumentaire et la deuxième  le sentiment pur de folie, de pétage de plombs.

De manière générale, tu sembles un peu en marge de la scène « rap indé », de ne plus vouloir absolument que l’on t’associe aux autres rappeurs de ta génération. Preuve en est, il n’y a aucun featuring sur l’album.

Par rapport aux featurings, c’est d’abord une logique vis à vis des morceaux que j’ai faits. Je me voyais mal inviter des artistes dessus, ce sont des titres très introspectifs, je voulais m’exprimer seul. Je me suis également demandé si je souhaitais concevoir Furieux comme un deuxième album, suite de Les loges de la folie ou si je repartais du début. On a choisi de le concevoir comme un premier album, comme un renouvellement total. Par rapport à la scène indé, j’ai des liens forts avec cette scène de part mon parcours, avec Omerta et Saydatyph. J’apprécie beaucoup de gens. Je n’ai pas décidé de m’en écarter mais j’ai souhaité cultiver une certaine singularité. Le concept d’étiquette ne me convient pas. D’autre part, je viens de signer chez Pias et j’aurais pu choisir de collaborer avec d’autres artistes aussi affiliés à cette maison de disques mais je voulais vraiment développer mon propre univers. Pour le prochain projet, c’est sûr qu’il y aura des collaborations car j’adore faire des feats, depuis le début. J’ai toujours fait partie d’un collectif, j’associe la musique au partage.

Le premier morceau que tu as sorti se nomme « BPM » sous forme de clip. Pourquoi avoir choisi celui-ci plutôt qu’un autre ? Était-ce pour annoncer clairement que tu allais te pencher sur des nouvelles sonorités ?

Principalement car c’était le son le plus patate. Il a été au début de la confection de l’album. On savait qu’il pouvait marquer les esprits.  On ne voulait pas trop attendre et le sortir rapidement.

Comment est venue l’idée du clip ?

On a mis un peu de temps à se mettre d’accord sur un réal. J’avais le souhait de ne travailler qu’avec une seule personne sur tous les clips de l’album. Par le passé j’avais l’habitude de bosser avec  Chaz qui lui travaillait avec Esskahipé donc on se connaissait déjà. En général pour les clips j’envoie mes idées au réal et lui me transmet le script. Pour « BPM », c’est Esskahipé qui a pondu le concept. Ensuite on en a discuté car c’est un aspect du boulot qui me plait. Nous sommes descendus à Toulouse un peu plus d’une semaine. Nous avons fait trois jours de préparation et trois jours de tournage, en mobilisant les potes du coin. Pour le deuxième extrait, c’était évident de continuer à collaborer avec lui.

Parle-nous justement de « Faire avec ». Pourquoi avoir clippé ce titre?

C’est le dernier ou avant-dernier morceau que j’ai enregistré en studio. C’est l’outro de l’album. J’avais l’idée du thème depuis longtemps mais je n’avais pas encore de prod, jusqu’à ce que BLV m’envoie cette instru. J’ai transmis le morceau aux gars de l’équipe et tout le monde était unanime : il synthétisait totalement l’univers du projet et  ce que je voulais transmettre. On peut dire en quelque sorte que je me suis trouvé. À la base on avait d’autres idées de chansons à clipper, mais quand j’ai fait celle-là, cela semblait évident. J’ai donc écrit le scénario rapidement car nous étions pris par le temps et nous sommes partis quatre jours à Dunkerque en équipe réduite.

Dans « Faire avec » et dans beaucoup de tes textes, l’importance de réaliser un travail sur soi-même par le biais de la réflexion revient souvent.

Ce morceau arrive au bout d’un parcours qui m’a permis de terminer le projet. J’ai pu passer par certaines phases, j’ai vécu des émotions différentes, je suis revenu de vivre à l’étranger, j’avais quitté Toulouse pour Paris aussi. Il faut dealer avec soi-même, j’en parle tout au long de l’album. J’y transmets mes moments d’euphorie comme ceux plus sombres et il fallait tirer une conclusion de tout ça. Pour avancer, je pense qu’il faut accepter ses travers. Il faut vivre avec, les gérer.

Quel est ton rapport à l’écriture ? Es-tu quelqu’un qui écrit énormément?

Je procède plutôt par période. Je n’écris pas tout le temps. J’ai peut-être pu faire passer à un moment l’idée qu’écrire était une thérapie mais je n’ai clairement plus cette vision. Je suis convaincu que le fait d’écrire et de se lire peut être bénéfique, cela permet d’apprendre sur soi-même mais tu peux t’y perdre. Il peut y avoir de la complaisance. Moi ce que j’aime c’est vraiment écrire pour créer des chansons. Les gens découvriront à l’écoute de l’album que je vais tendre de plus en plus vers le chant.

Sur le morceau « Première fois », tu commences par un couplet chantonné avant de placer un couplet axé rap. Est-ce quelque chose que tu avais en tête depuis longtemps ?

Effectivement cela me trottait dans la tête. Je me suis toujours essayé à chantonner depuis mes premiers morceaux, ne serait-ce que  sur les refrains. J’ai vraiment kiffé direct la prod de « Première fois », j’ai visualisé de suite ce que je voulais faire dessus. J’ai tenté plusieurs choses jusqu’au moment où j’ai pris cette tonalité un peu aigüe et j’ai eu le déclic. Ce n’était pas évident de franchir ce pas, question de pudeur. J’ai eu des retours positifs au studio, notamment d’Asot et de Louis. J’y suis allé au feeling, sans autotune alors que j’en ai mis sur d’autres parties du projet. C’est un outil que je trouve mortel mais ça n’aurait pas collé sur l’ambiance de la prod. Ce morceau m’a donné envie de pousser encore plus loin, je pense prendre des cours de chant. Au niveau de la création je trouve cela très intéressant, tu dois adapter ta respiration, jouer avec la rythmique, c’est différent des titres rappés.

Un autre morceau marquant de l’album est le morceau « Chez moi ». Le titre est-il un clin d’œil à Casey ? D’autre part, tu as vécu à Paris, Toulouse et Montréal. Qu’est-ce que t’ont apporté ces villes en tant qu’homme et en tant qu’artiste ?

Pour l’anecdote, c’est le premier morceau que j’ai écrit de l’album. Je l’ai écrit d’une traite, très rapidement et simplement. Même si j’adore le morceau de Casey et que je l’ai énormément écouté, ce n’est pas un clin d’oeil à cette artiste. Pour ce qui est des différentes villes, Paris et plus précisément le 91 représentent mes racines. C’est là où j’ai grandi et où j’ai passé le plus de temps. Je m’y suis construit en tant qu’homme et j’y ai fait mes premiers pas de rappeur avec Saydatyph. Pour Toulouse, c’est une histoire d’amour, c’est ma maison de coeur. D’une certaine manière, je m’y sens encore plus chez moi que sur Paris, j’y suis resté sept ans. C’est le premier pas dans les choses sérieuses côté musique, avec Omerta et avec mon premier album. Ce sont mes premières dates même si j’avais quelques scènes à Paris, des déplacements en France, en Suisse. Montréal cela a été une belle expérience. Là-bas, je me suis essayé à l’autotune. Cet outil te permet de corriger certaines sonorités mais si tu veux que le rendu sonne bien, il faut travailler sa voix, tester des choses que tu n’aurais pas osées. J’ai fait aussi d’excellentes rencontres notamment avec l’ingé son qui gérait le studio où j’allais enregistrer. Dans cette ville, les gens ont une conception particulière de la musique, surtout au niveau du rap. Je me suis donc imprégné de tout ce que je pouvais. Je suis sorti de ma zone de confort, j’ai pu prendre du recul sur la suite de ma trajectoire et je suis revenu en France avec la dalle. Cela représente aussi le point de départ de cet album.

Tu vas présenter ton album sur scène au cours de deux release party, à Paris et à Toulouse. Tu as dévoilé il y a peu le nom des invités…

Sur Paris, ce sera la veille de la sortie de l’album, soit le 3 octobre au 1999. Les invités seront Yous MC, qui fera un set solo en plus de m’accompagner sur scène, Coms qui est une super rencontre faite en studio, c’est un mec du 91, comme moi. Il est très chaud, j’ai grave accroché à son délire. Enfin Youri, qui bosse aussi au studio avec Asot. J’avais envie de rendre un peu au studio ce qu’il m’a donné et de partager la scène avec tous ces gens. Pour Toulouse, ce sera dans une salle un peu plus grande, au Rex le 10 octobre. Yous sera de nouveau de la partie, ainsi que de dAMEbLANCHE, qui est un nouveau duo formé par mes potes Goune et Stick. Ils me feront l’honneur de proposer leur première représentation scénique. Pour finir, Furax, qui fait partie de la famille toulousaine. J’avais envie de le proposer à un artiste de cette trempe et je suis heureux qu’il ait accepté. Les préventes sont dispos sur ma page Facebook artiste.

À part faire vivre l’album, as-tu des projets pour la suite?

Le premier objectif sera de faire vivre l’album et de le développer sur scène, notamment à partir de début 2020. Je pense que je n’attendrai pas pour enchainer. Il y a une équipe qui s’est formée en termes de musicalité, on devrait continuer à collaborer ensemble. Je pense que je ferai parler de moi sous une autre forme que celle proposée sur l’album.

Le mot de la fin?

Soyez beaux, soyez vous, soyez fous.

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