Dix ans après : 2009 en 20 disques de rap français

Le rap de la fin des années 2000, c’est le rap des étiquettes, des cases, des cloisons imperméables. Le rap conscient « de bibliothèque » (© 2009, Nessbeal, tous droits réservés) et le rap piano / violon mélancolique cohabitent plutôt bien, et s’opposent au rap de rue alors majoritaire. Le rap orthodoxe, attaché aux sonorités de la décennie précédente, résiste tant bien que mal à la tendance, quand le rap dit « alternatif » est un terme fourre-tout pour tout ce qui ne rentre pas dans les quatre premières cases. En comparaison, dix ans plus tard, le rap ressemble à un immense espace Schengen, plus enclin aux expérimentations et aux collaborations inattendues. Cependant, à bien y regarder, l’année 2009 comporte également son lot de disques uniques en leur genre, qui marqueront, chacun à leur manière, le futur du rap français, et dont certains figurent parmi les vingts galettes que nous avons choisi de commenter. – Olivier

Al Peco – Clandestines Connexions Volumes 1 & 2

Parus les 26 janvier et 16 juin | > Banlieusard Clando Remix

Et si les Clandestines Connexions étaient les albums qu’il faut écouter pour savoir ce qui se faisait de mieux dans le rap français durant la seconde moitié des années 2000 ? Sur les volumes 1 et 2 sortis en 2009, Al Peco renoue avec la tradition de poser sur des faces B de morceaux emblématiques, remixant ainsi des classiques de l’époque et des titres matraqués sur toutes les radios. Pêle-mêle : Booba, Rohff, Despo Rutti, Flynt, Nessbeal, Kery James, Seth Gueko, Sefyu, Sinik, La Fouine… Il n’hésite pas aussi à reprendre des titres de R’n’B (Zaho, Sherifa Luna) et même de rap US (Busta Rhymes) puisqu’Al Peco ne s’interdit rien. Mais il serait erroné de croire que les Clandestines Connexions ne sont que deux tapes à l’ancienne. Il est en effet particulièrement appréciable que le rappeur sénégalo-toulousain se moque du qu’en-dira-t-on en rompant cette fois avec une autre tradition, à une époque où les rappeurs français refusaient d’admettre qu’ils écoutaient leurs confrères et qu’ils appréciaient leur musique (il prolonge ainsi la nouvelle donne amenée par Medine et son titre « Lecture aléatoire ») ! Al Peco était un rappeur au profil atypique, très à l’aise sur tous types d’instrus, multipliant les flows, les morceaux aux ambiances variées. Il a su mettre en avant son identité africaine dans ses références, son vocabulaire, ses expressions, de manière décomplexée. Son rap, nonchalant, à l’humour évident, multiplie les prises de position fortes, les réflexions, ce qui fait de lui un MC tout terrain. Les titres inédits ne manquent pas, que ce soit en solo ou en featuring (avec des artistes confirmés – Dany Dan, Stress de Double Pact, Pit Baccardi, Lalcko – ou de l’underground – BCWN, Billy Bats). Quand tu dis bon son en 2009, il y a Al Peco qui va avec. – Chafik

 ATK – FK pour toi

Paru le 26 janvier | > Depuis on est resté amis

2007. Le groupe mythique ATK revient sur le devant de la scène (et ce n’est pas pour autant qu’ils étaient derrière) avec leur deuxième album « studio », intitulé Silence Radio. Quelques mois plus tard, quand les feuilles sans sève tombent sur le gazon, Fredy K, frère de Kesdo et membre à part entière du posse, décède lors d’un accident de moto… La douleur est immense, que ce soit pour les proches comme pour les amateurs du groupe. Moins d’une semaine après la disparition de Fredy K, Cyanure et Kesdo se retrouvent en studio avec l’idée de rassembler tous les ATK originels pour faire un morceau « hommage », qui permettrait à tout le monde de parler, d’échanger, de se rappeler, d’évacuer. Enregistré dans la foulée avec plus de 80 artistes (tous les membres initiaux d’ATK, le Klub des 7, Ul’Team Atom, Kohndo, Daddy Lord C, Ill des X-Men, ou encore Mokobé et Manu Key de la Mafia K’1 Fry) et combiné avec quelques autres maquettes, un projet voit le jour en janvier 2009, soit un peu plus d’un an après le drame. Composé de dix-huit titres (la plupart produit par Kesdo et Detect) et intitulé « FK pour toi » (gimmick de Fredy lors de certains couplets et passages en radio), le projet réussi à rendre hommage au MC disparu à travers des teintes différentes, entre mélancolie (« Pas facile ») et tristesse (« Point de non-retour »), intimité et nostalgie joyeuse (« FK pour toi »). En résumé et ce n’est pas facile, FK pour toi est un projet magnifique, fidèle au groupe et à ses valeurs, qui réussit à rendre hommage à un joyau, sans aucun faux pas dans la démarche, sans trop regretter le temps qui court et bien que cela nous donne envie de pleurer, il n’eut rien de plus beau pour adoucir la tristesse de nos âmes. – Clément

Orelsan – Perdu d’avance

Paru le 16 février | > No Life

2009. Un nordiste du nom d’Aurélien, tout droit débarqué du Calvados (de Caen, plus précisément) nous livre son premier album, après avoir pas mal fait le buzz sur la toile, notamment à cause d’un certain morceau sur la gent féminine. Alors âgé de 27 ans, Orelsan dépeint son quotidien contemporain, aussi peu intéressant qu’il puisse paraître. Génération playstation, rap, shit, porno, hentai, geek, Orelsan rappe son temps, avec une certaine idée du désespoir. Entièrement produit par Skread (producteur et beatmaker de Diam’s, Rohff, Nessbeal ou encore Booba), Perdu d’avance aborde des thématiques assez banales : des soirées alcoolisés qui finissent (souvent) mal, des histoires de cul, des histoires de cœur et des propos crus… L’intérêt du personnage et de l’album réside dans la figure tragique de l’anti-héros, du noble loser qui hésite, qui doute sur son avenir et qui reste bloqué sur certaines maximes et règles morales. Orelsan traite ses idées tantôt avec humour et une bonne dose de second degré, tantôt avec rage et une petite dose de Prosac. Ô rage ô désespoir disait Le Cid. Point d’orgue du projet : le morceau intitulé « No Life », son petit sample de Vivaldi et une punchline restée célèbre : « Qu’est-ce qu’on s’en branle du futur quand on ne comprend pas le présent ». Très vite étiqueté « alternatif » (étiquette qui le grattera à jamais et à laquelle il a toujours refusé de s’identifier), Orelsan a réussi son entrée dans le paysage musical français, bien que pas mal de ses pairs y aient vu une belle pantalonnade. Pour d’autres spécialistes de l’échec et de la looserie comme Fuzati, Orelsan a « volé le délire » et « tombe dans la démagogie ». Ça sent un peu le « seum » du côté de Versailles, mais on peut comprendre. Cependant, dix ans ont passé depuis le premier projet d’Orelsan, et force est de constater qu’en plus d’avoir donné une continuité à tous ses projets musicaux et artistiques, Orelsan fait partie intégrante du paysage musical français, qu’il soit pop ou rap. De perdants magnifiques à vainqueur inattendu en quelque sorte. – Clément

Mac Kregor – Autarcie

Le 2 mars | > Spectateur du désespoir

En 2009, il s’est déjà écoulé quatre ans depuis la sortie de l’album qui marquera la fin de l’un des duos les plus marquants du début des années 2000. Si Tandem n’avait pas encore officiellement annoncé qu’il n’y aurait pas de suite à C’est toujours pour ceux qui savent, et que certains espéraient naïvement un nouvel opus de la part des trublions d’Aubervilliers, ces derniers avaient déjà emprunté des routes différentes en solo, avec pour Mac Tyer, une voie très teintée dirty south (avant que cela ne devienne la norme de notre côté de l’Atlantique) avec ses deux albums Le Général et D’où je viens. De son côté, Mac Kregor, membre assumé le plus en retrait du duo, est parti sur une discographie musicalement difficilement lisible, entre la compilation Insurrection avec Hematome Concept et le street-cd Catharsis, témoin de différentes influences. Avec Autarcie, sa deuxième véritable livraison en solo, il tient peut-être enfin son disque de référence, le plus représentatif de ce qu’il incarnait au sein du duo. D’une couleur générale très sombre, l’album alterne entre constats désabusés (« Spectateur du désespoir », « Seul dans les ténèbres »), mélancolie (« Big up »), morceaux politisés (« U.E. », « Insoumis ») et bien sûr, la violence traditionnelle du rap issu de la Seine-Saint-Denis (« Grosse équipe », « Gangsta », « On tue ça »). À cela s’ajoute le goût prononcé de Mac Kregor pour les formules bien choisies et bien formulées, dont on profitait déjà au cours de sa carrière en binôme. Le résultat est un album largement inscrit dans le contexte de son époque, tant au niveau de la structure, du discours, que des sonorités choisies. Et d’être le prélude à une suite de carrière en eau de boudin, où il disparaîtra des radars après la sorte d’Oparcie la même année, avant de réapparaître plusieurs années plus tard dans un certain anonymat. – Xavier

Nessbeal – RSC Sessions Perdues

Paru le 14 avril | > Amnezia

Particulièrement inspiré pendant la confection de Roi Sans Couronne, Nessbeal s’est retrouvé avec une tripotée de morceaux pas tous achevés sur les bras, et a généreusement décidé de constituer une mixtape autour de ceux-ci. La démarche, assez évidente, met plus ou moins en évidence une étape essentielle dans la confection d’un disque et plus encore pour l’un des grands disques de sa décennie : le séquençage. En effet, il n’y a rien à rajouter, rien à remplacer, rien à retirer de l’album ; et pourtant, la galette suivante repose sur des morceaux largement dignes d’apparaitre sur un format album. Outre les incursions de son entourage (Isleym, Koriace et Tito Prince) ou les remix et versions alternatives de morceaux de l’album, on trouve le hit de rue « Kheye », l’exceptionnel « B.E.C.T », ou même « Amnezia », remix, certes, de « Day ’N’ Night » mais qui en dépassa largement le cadre après une mise en images léchée. Si RSC Sessions Perdues n’est logiquement pas aussi immersif que son grand frère, c’est avec une délicieuse spontanéité que le bouquet garni, tant musical qu’émotionnel, nous est servi. Avec ses excursions estivales, ses sonorités symptomatiques de l’époque (tant françaises que sud-états-uniennes) et certains morceaux beaucoup moins typés 2008-2009, c’est vraiment dans le style singulier et la plume de l’alto-séquanais que nait l’osmose de cette recréation en 19 pistes. Et là où le recul donne un avantage à ce disque, c’est qu’on ne recherche plus les mêmes choses 10 ans après : alors que Roi Sans Couronne est l’une des plus belles vitrines d’une époque passée, ses sessions perdues ne subissent pas les ravages du temps de la même manière. Qu’on y aille pour un road-trip nostalgique, qu’on y pioche quelques morceaux immortels ou qu’on explore juste l’univers d’un des meilleurs rappeurs de sa génération, la diversité permet de toujours ravir les amateurs de rap les plus exigeants… et les autres aussi. – Wilhelm

Shone – Association de malfaiteurs Vol. 1

Paru le 21 avril | > Salif, Smoker & Scalo 

Ah, le GFG… Âge d’or d’un rap sans concession, parfois cru, souvent dur, toujours efficace. Face à ceux qui le jugeaient hardcore, on le trouvait « sans filtre », à ceux qui le disait un brin amateur, on répondait indépendant, et à ceux qui le considérait trop confidentiel, on pouvait enfin opposer…. « Association de Malfaiteurs » ! Quelle tracklist mes amis, quelle performance ! Shone à la barre réussissait il y a dix ans ce que Sofiane s’évertue tant bien que mal à reproduire depuis deux ou trois ans. Était-ce alors un tel exploit, d’étendre l’influence du Ghetto Fabulous Gang au-delà des frontières de son 93 natal, jusqu’au fond du 91, 94, 92…? Les frontières du rap étaient-elles vraiment plus fines entre les territoires ? Ou bien est ce que les têtes d’affiches de cette fin des 2000’s ne pouvaient résister au plaisir d’aller partager un couplet avec le clan survolté d’Alpha 5.20 ? Toujours est-il qu’il y eut sûrement moins de galère d’agenda pour que Sinik, Salif, Kery James, le 113 au complet, T.killa, Kamelancien, Lim, Seyfu, Iron Sy… et tant d’autres viennent se mesurer aux 16 toujours tranchants et bien balancés de Shone. Pour porter l’étendard d’un rap français sorti des quartiers de toute l’île de France, nos MP3 de l’époque n’auraient pu rêver meilleure exécution. Dans le RER E roulant vers la capitale, on se chauffait au bois de Shone, du GFG et de toute la crème d’un rap francilien sur-motivé pour nous en mettre plein les oreilles en 16 titres cultes. – Sarah

Stress – Entre deux mondes

Paru le 27 avril | > On n’a qu’une terre

Quand Stress sort Entre Deux Mondes, il a tourné la page Double Pact, groupe avec lequel il a mis la Suisse sur la carte du rap francophone, au milieu des nineties, en compagnie de son acolyte Nega au micro et d’Yvan Peacemaker à la prod. Il a lancé sa carrière solo depuis une demi-douzaine d’années avec à son actif plusieurs projets dont Entre Deux Mondes semble être le Best Of. Cet album, porté par Warner, semble destiné au marché français. D’ailleurs, certains featurings montrent cette ambition (Soprano sur « Sacrifices » et Diam’s sur « Plus rien ne nous touche », alors en tête des charts). L’univers sonore est toujours assuré par Yvan, peut être LE beatmaker des années 2000, qui a placé ses prods auprès de tout le rap français (Secteur Ä,  Mafia K’1 Fry,  Fabe, Nakk, Diam’s, Sinik, Ol’Kainry, Booba, Joey Starr, Sniper, Soprano, Keny Arkana, entre autres). Stress s’appuie sur ces instrus pour présenter sa personne et son personnage, qui se font face, à l’image de la pochette de l’album. On a affaire au passionné, qui rappe sur le rap, au point de le miner de l’intérieur (« Mode de vie », « Mais où », Rester soi-même », « Zone »). Les morceaux introspectifs sonnent juste, portés par des refrains chantonnés (notamment par lui-même sur « Des fois »). Il n’a pas négligé le second degré et met en scène son alter ego, Billy Bear, dans « Dur dur d’être Billy » et ose même faire un titre écolo pour sauver la planète (« On n’a qu’une terre » et son superbe clip tourné dans un cimetière à bateaux en Mer d’Aral). Surtout, il n’a pas hésité à se mettre à nu en dévoilant sa vie privée. S’il aborde avec force son amour pour sa moitié dans « Elle & moi », il n’élude pas ses problèmes conjugaux et le fiasco qu’a été son mariage. Au final Stress a livré un album dense, complet, important pour le rap francophone. – Chafik

Rap français VS Tecktonik

Quand en 2009, dans « Le retour du rap français », Kery James déclame : « Les rappeurs lâchent le hip-hop pour la tecktonik », il extrapole fortement, morceau égotrip oblige. Cependant, cette phase illustre bien l’aversion pour ce phénomène dans le rap français de la fin des années 2000. En effet, faisant fi des chapelles, des publics respectifs ou des sous-courants, une grande majorité de rappeurs se retrouve sous la bannière d’un mépris quasi-unanime pour cette danse (culture pour certains), dénommée tecktonik. La Sexion D’Assaut connaîtra d’ailleurs son premier gros score sur la toile grâce à un morceau intitulé « Anti-Tecktonik » paru en 2008. (« Putain c’est la merde, les petits frères s’y mettent / Changez vos jeans et rasez vos têtes ») Ce hérissement de poils est-il dû à la surmédiatisation du phénomène durant quelques mois ? A un basculement de la clientèle vers la petite enfance ? A la musique techno qui l’accompagnait, conspuée par une grande partie du mouvement à l’époque ? Aux crêtes de coq arborées fièrement ? Certainement, mais pas que. En réalité, puisqu’il s’agit essentiellement de groupes de danseurs s’exprimant dans la rue avec leurs codes et leurs battles, les comparaisons avec l’émergence du hip-hop surgissent rapidement. Et plus elles se font nombreuses, plus l’aversion pour ce phénomène est perceptible chez les rappeurs. « On t’a grillé sur les Champs, grosse coupe au gel, tu dansais la tecktonik » (Booba, « Smack la Lune », 2009) Néanmoins, si la tecktonik aura connu une ascension fulgurante à partir de 2006, elle s’éteindra doucement vers la fin 2008, pour ne pas dépasser le statut de phénomène de mode, un qualificatif qu’on a souvent essayé de coller au hip-hop, en vain, puisque toujours vivant plus de trente ans après ses débuts. « Tu connais des pas, t’espères que la tecktonik revienne. » (Orelsan, « Plus rien ne m’étonne », 2011) – Olivier

 

Seth Gueko – La chevalière

Paru le 4 mai | > Le son des capuches

Au bout d’une décennie à enchaîner les mixtapes, street CDs et apparitions sur des projets divers et variés au point de devenir un personnage incontournable de la scène rap en France, Seth Gueko passe enfin aux choses sérieuses avec la sortie de son premier véritable album. Alors qu’il nous avait habitué à des disques quelque peu « fourre-tout », où il laissait libre cours à un rap à mi-chemin entre l’instinctif et le burlesque, il était temps pour lui de se pencher sur la construction d’un ensemble cohérent et sur les nouvelles exigences que requière l’élaboration d’un album. Pour autant, il ne laisse pas de côté les différents personnages créés au cours d’une carrière tout de même déjà longue de près de 10 ans. Et on le comprend dès « Al Poelvoordino », introduction du disque où il se présente comme un improbable mélange entre Al Pacino et Benoît Poelvoorde. La suite est un enchaînement de morceaux à thèmes, de morceaux plus personnels (le poignant « Un couple impair » où il revient sur l’infidélité de son père) mais aussi de morceaux plus dans la mouvance, comme le très brut « Le son des capuches ». Mais là où on le découvre, c’est sur son talent de storyteller. Citons évidemment l’excellent « La bande à Pierrot » où l’on retrouve avec plaisir l’équipe Neochrome accompagnée d’Escobar Macson, mais aussi « Totino la Mafia », personnage directement inspiré de sa double origine russo-sicilienne. En fin de compte, La Chevalière est un premier essai converti pour le MC de Saint-Ouen-L’Aumône, quand bien même il laissera ses suiveurs de la première heure sur leur faim. Il parvient tout de même à trouver un certain équilibre entre les exigences d’un album et la sauvegarde de ce qui a fait sa réputation tout au long de son époque mixtapes. Un équilibre qu’il peinera à retrouver lors de ses prochaines sorties, se tournant de plus en plus vers les tendances et le grand public. – Xavier

Sexion D’Assaut – L’écrasement de tête

Paru le 4 mai | > L’œil de verre

Alors que la mode est plutôt aux carrières solos depuis le début des années 2000, c’est un collectif prêt à manger n’importe quel micro qui s’impose dès le début de l’année 2009. En effet, le street album L’écrasement de tête vient couronner l’ascension fulgurante qu’aura connu la Sexion à partir de la sortie de la mixtape Le Renouveau du 3ème Prototype, à peine un an auparavant. Entre les deux projets : des freestyles qui réunissent un public toujours plus large, des clips et des morceaux inédits, réunis sur Les Chroniques du 75, paru début 2009. Au moins de mai, L’écrasement de tête et ses trois singles « À 30% » (solo de Gims, et premier morceau à attirer l’attention de l’ensemble du milieu, également présent sur Les chroniques), « Wati bon son » et « T’es bête ou quoi » finissent d’enfoncer le clou, en réalisant un score totalement inespéré pour un street album (45 000 ventes) qui permettra au groupe de rencontrer des salles pleines dans tout l’Hexagone lors de la tournée qui accompagnera le projet. C’est également le disque qui marque la transition de la Sexion D’Assaut en tant que collectif (composé du 3ème Prototype et d’entités solos) à un véritable groupe de huit rappeurs. Malgré des thèmes vus et revus (« L’oeil de verre », « Routine »), l’enthousiasme, la technique, la complémentarité des différents membres et, il faut bien le dire, les mélopées de Gims rattrapent aisément l’ensemble. Comme dans tout grand groupe, certains MC’s se distinguent rapidement, ici il s’agira de Maître Gims, Lefa, Barack Adama et Black Mesrimes. De fait, les deux premiers sont omniprésents sur le projet, et brillent pour des raisons différentes : Gims pour son flow mélodieux et ses refrains imparables, Lefa pour sa technique, ses placements, et la construction de ses couplets. Les identités vocales et gimmicks de chacun sont déjà bien définis, et sans le savoir, les huit membres, conduits par Dawala, posent les bases d’une machine à succès qui ne s’est toujours pas enrayée. – Olivier

Mala – Himalaya

Paru le 25 mai | > Intro

En 2009, et alors que son acolyte Booba comptabilisait cinq albums à son actif (en comptant Mauvais Oeil), il était légitime de se demander si Mala sortirait un jour un album solo. Champion des featurings, le public était curieux de savoir à quoi allait pouvoir ressembler Himalaya, même si son couplet sur « Izi life » l’année précédente aurait pu nous mettre sur la piste. L’intro, dans laquelle il liste ses faits d’armes en citant titres et punchlines marquantes de sa première partie de carrière (aux côtés des grands noms du rap boulonnais), est là pour rappeler qu’aussi déconcertant qu’il puisse paraître, ce disque est bien celui de Mala de la Malekal Morte. Car s’il a fait de sa voix criarde et caverneuse une marque de fabrique, il fait le choix, pour son premier album en solo, de l’agrémenter d’autotune, et pour la première fois dans le rap français d’utiliser cet effet vocal sur la quasi intégralité de ses prises de voix. Ce rendu robotique est sublimé par la partie instrumentale, à base de grosses nappes de synthé et de sonorités dance, propres à hérisser le poil d’une bonne partie de l’auditorat d’alors. Ajoutez à cela une écriture simplifiée et déstructurée, agrémentée d’un bon nombre de couplets à base de phrases courtes, borborygmes et adlibs fantomatiques et vous obtenez un album aussi décrié qu’incompris par le public et le milieu au moment de sa sortie, même s’il bénéficie aujourd’hui, et ce depuis plusieurs années d’un retour de hype. Au regard de ce qui se fait dix ans plus tard dans le rap, peut-on dire qu’il s’agit d’un album avant-gardiste ? Difficile à dire, mais une chose est sûre, en 2009 il s’agit d’un album audacieux, sans concession. Il y a trois ans, nous lui avons demandé comment il en est arrivé à utiliser l’autotune de cette manière. Mala : « Je suis de la génération funk moi ! Tu vois Zapp, le groupe de funk à l’ancienne ? C’était des tueurs, ils utilisaient le vocoder : un instrument avec un tuyau à mettre dans la bouche et un clavier sur lequel tu pianotes. J’écoutais du funk, du raï, j’aimais bien cette vibe. » – Olivier

Disiz – Disiz The End

Paru le 26 mai 2009 | > 27 octobre

En 2009, après 10 ans de carrière, Disiz pète les plombs. Certes, son dernier album, Les Histoires extraordinaires d’un jeune de banlieue, sorti en 2006, avait reçu un accueil mitigé. Mais à travers Disiz the end, Sérigne M’Baye Gueye exprime son ras-le-bol du rap des années 2000. Il déplore le manque de créativité, les esprits étriqués et ne se reconnait plus dans ce mouvement qui lui a notamment reproché certaines prises de parole maladroites. Disiz annonce à la sortie de l’album qu’il s’agira de son dernier. Celui-ci exprime le mal-être d’un artiste tourmenté, qui a changé depuis ses débuts et qui ne trouve plus sa place dans le rap. Paradoxalement il soigne sa street cred dans « Alors tu veux rapper / Flowmatic » (trois morceaux en un !) ou dans « Le monde sur mesure » avec sa dédicace au Rat Luciano. L’élément qui aura surement convaincu D.I.S.I.Z. de se retirer est abordé dans « 27 octobre », où il raconte que son pseudo succès lui a attiré des ennuis, au point de craindre pour les siens. Il explique son retrait, son malaise, ses regrets, ses reproches au rap, via l’intro « La fin du début », « J’ai changé », « Le monde sur mesure » et l’outro « The end ». Comme dans toute sa discographie, la nostalgie, l’enfance, sont ses thèmes de prédilection (« Le temps précieux ») et on déplore quelques maladresses, comme le titre « Papa lova », hymne au père de famille qu’il est alors qu’Oxmo faisait lui l’éloge de sa mère. En arrêtant le rap, il semble se libérer. On peut néanmoins regretter que l’album ne dispose pas de titre reflétant la nouvelle direction artistique de Disiz, si ce n’est l’outro de la dernière piste, annonçant un virage rock et un nouveau blaze, Peter Punk. Aura-t-il été lucide pour comprendre qu’il a été, est et sera un rappeur ? Il bénéficiera du renouveau du rap au début des années 2010 pour faire son retour et s’épanouir davantage dans un mouvement plus ouvert. – Chafik

Booba – Autopsie 3

Paru le 22 juin | > La vie en rouge

Le concept des mixtapes Autopsie de Booba est simple : regrouper les couplets récents hors album, délivrer au public un ou plusieurs inédits pour patienter avant l’album suivant et présenter des têtes prometteuses au travers de morceaux dédiés. Qu’est-ce qui fait du troisième volet de la série (qui en contient 4) le favori du public (et du Duc, de son propre aveu) ? Les apparitions extérieures sont certes de bonne facture (notamment l’intro du projet Patrimoine du ghetto de Mac Tyer, « Maman dort » sur l’album de Mokobé, et le classique « Reste en chien » avec La Fouine), et dans la catégorie « espoirs » on retrouve, entre autres, de belles performances de Seth Gueko, Despo Rutti et Dosseh (dans ce cas, le point de départ d’une longue série de collaborations). Mais ce sont les six inédits de Booba réalisés expressément pour la tape qui le réconcilieront avec son public, échaudé par l’album 0.9 paru l’année précédente, accueilli de façon plus que mitigée. L’usage de l’autotune est mieux dosé, plus maîtrisé comme sur le refrain de « La vie en rouge ». Les critiques concernant les textes sur 0.9 ont été entendues, et les punchlines se veulent plus percutantes (« Douple poney », « Rats des villes »), Booba se laissant aller à des textes un peu plus personnels sur l’excellent « Fœtus » (et sa production lancinante du meilleur effet) ou « La vie en rouge ». Sur l’hymne en équipe « On contrôle la zone » avec le 92i, le regretté Brams signe sur ce titre un des ses derniers et plus grands couplets. En plus de rassurer les fans de Booba, Autopsie 3 fera office de rampe de lancement pour le raz-de-marée que constituera l’album LUNATIC l’année suivante. – Olivier

 Rim’K – Maghreb United 

Paru le 25 juin | > Pour elles

Au début de l’été 2009, Rim’K désormais trentenaire respectable, revient sur le devant de la scène avec un album sucré comme un makroud retrempé dans le sirop de miel. Au final, même si Maghreb United n’est pas complètement inattendu – Rim’K nous a toujours fait tremper dans une méditerranéenne tiède et bienveillante – il faut bien reconnaître que ses relents kitsch (même pour 2009) ont pu désarçonner. On a ainsi souvent reproché à « Célébration », un des titres phares de l’opus, d’avoir utilisé les plus grosses ficelles du genre pour s’assurer un passage dans toutes les soirées arrosées de l’été au dépend de la qualité. On s’est interrogé de la présence d’Amel Bent  (Mais… ah bon?)  et on a eu d’interminables discussions stériles pour savoir si c’était une compile ou bien si c’était vraiment un album solo que le tonton du rap français nous avait balancé là. Mais ce qu’on a gardé en tête de ce CD, ce sont de jolies pièces de rap bien pensées, bien exécutées et clairement bien inspirées. Diam’s, comme un cadeau alors qu’elle s’apprête à mettre un terme à sa carrière, kicke méchamment sur « Dicton du bled » et rappelle qu’on parle quand même de rap chez Rim’K, entre deux vocalises (forts sympathiques par ailleurs) de Taliani. Au fil des titres qui s’enchaînent, on a du mal à cacher son plaisir d’entendre Tunisiano rapper en français et en arabe sur « 1001 problèmes », de retrouver Médine apporter profondeur et distance sur « Division d’honneur » et de s’ambiancer en scred avec OGB et Kamelancien sur « Pour Elle ». Entre Famille nombreuse et Chef de famille, RimK propose un album qui lui ressemble, un rap qui aimerait voir moins fortes les frontières entre Algérie, Tunisie, Maroc, entre raï et hip hop, entre Vitry et le bled. – Sarah

Salif – Curriculum Vital

Paru le 28 septembre | > R.U.E

Après une moitié de décennie diluée entre le Beat 2 Boul, Nysay et de nombreuses apparitions en featuring et sur diverses compilations, Salif a définitivement repris sa carrière solo en main à partir de 2007 et la sortie de Boulogne Boy. L’année d’après sortira Prolongations, et en 2009, l’album tant attendu et annoncé comme le couronnement d’un parcours atypique pour le plus grand rappeur du 92 (oui, c’est important d’insister là-dessus), et annoncé en grandes pompes par une série d’interviews où il revient sur son parcours. Et si Prolongations a sans doute marqué l’avènement du côté racailleux de Salif, Curriculum Vital vient jouer le rôle de repentir. Quand bien même la sincérité et l’émotion n’ont jusque-là jamais été laissés de côté dans la musique de Salif (on se souvient de morceaux comme « Journée en enfer » ou « Enfance gâchée »), jamais il n’aura mis ces éléments sur la table de manière aussi crue. S’il n’avait auparavant jamais véritablement glorifié la rue, la décrivant toujours avec une imagerie très fidèle transpirant le vécu, jamais il n’aura autant exprimé de regret quant à son parcours, et aux erreurs commises qui lui ont fait prendre des directions qu’il n’aurait pas souhaitées. Curriculum Vital est un album à tripes ouvertes, avec des morceaux qui resteront au panthéon de Salif (« Warriors », «R.U.E. », « Eh l’ancien », « Cursus scolaire » ou encore « À ma place »). Là où le bât blesse, c’est finalement sur les morceaux ne rentrant pas dans cette atmosphère, entre nostalgie et regrets. Si l’on retrouve avec plaisir un Salif très énervé sur « Cash Converter », certains morceaux étaient évitables, ce qui aurait eu l’avantage de raccourcir un album très long (quasiment 80 minutes). Hormis ce petit détail, Curriculum Vital restera probablement le disque le plus mémorable de la seconde carrière de Salif, et amorce déjà, sans qu’on le sache alors, une fin de carrière précipitée. – Xavier

Nessbeal VS Youssoupha (ou le contraire)

Il fut un temps durant lequel les clashs ne passaient pas par les réseaux sociaux. Le clash entre Nessbeal et Youssoupha est de ceux-là. Alors qu’au détour d’une phase sur le titre « Kheye », Nessbeal fustigeait Médine et les rappeurs de bibliothèque (« aucun vécu, l’inspiration ils vont la chercher à la bibliothèque »), Youssoupha lui répondit sur le titre « L’effet Papillon » (« dans le freestyle hostile 2006 c’est pas Médine qui bégayait »). Opposition de styles entre deux tendances du rap, Nessbeal et Youssoupha se renvoyèrent la balle durant quelques années. L’intensité monta tout d’abord en 2010 avec les titres « Certifié classique » pour Nessbeal et « La Foule » pour Youssoupha sur lesquels ils s’envoyèrent des attaques relatives à leurs physiques respectifs : « J’comprends qu’ta meuf te trompe t’es aussi cheum que Youssoupha » pour le premier, « T’as la même tête que E.T comme cet apprenti de Nessbeal » pour le second. Nessbeal se mit ensuite en retrait de la scène rap pour quelques temps, et alors qu’on pensait le clash oublié, c’est finalement en 2015 qu’il reviendra à la charge d’une phase beaucoup plus discrète : « Toujours aussi vilain même avec un disque de platine ». Youssoupha finira par enterrer la discorde cette année, en 2019, avec un laconique : « J’ai plus le compte en banque pour être l’ennemi de Nessbeal » sur le titre « Polaroïd experience ». Médine, qui était à l’origine visé par le rappeur des Hauts-de-Seine, reviendra sur ce clash en 2012 dans son featuring « 16 vérités » avec Sinik : « T’as perdu mon estime le jour où t’as laissé Nessbeal marcher sur ton style soi-disant par preuve de modestie ». Ce clash aurait certainement eu une autre tournure si le rappeur havrais avait répondu. Quoiqu’il en soit, en 2019, la page semble définitivement tournée et un clash de ce style improbable : les tendances actuelles sont davantage au mélange des genres qu’au cloisonnement. L’opposition entre le rap conscient et le rap de rue a de moins en moins lieu d’être. Les clashs entre rappeurs ont d’ailleurs pris une tournure qui ne tient plus aux oppositions de style. C’est pour cette raison que ce clash appartient maintenant à l’histoire. – Costa

 

Dry – Les derniers seront les premiers

Paru le 2 octobre | > Technik

De par son parcours, l’histoire tristement de célèbre d’Intouchable, ses collaborations avec tout le rap français, ses deux albums en groupe, puis ses deux autres avec la Mafia K’1Fry, Dry bénéficie en 2009, et encore aujourd’hui, d’un respect unanime dans le milieu rap. Quinze ans après ses débuts, on retrouve chez le rappeur de Jacques Cartier le débit rapide et les roulements qui ont fait la marque de fabrique de son groupe Intouchable, même s’il se démarque de son compère Demon One par une plus grande maîtrise de son flow, une écriture plus structurée, et une forte productivité. Ces caractéristiques ne sont pas sans rappeler ce qui fait la force de la jeune Sexion d’Assaut durant la deuxième moitié de la décennie 2000, qui semble, de par leur proximité avec le rappeur via le label Wati B (qui produisait déjà le deuxième album d’Intouchable en 2005), avoir joué un rôle dans cette deuxième jeunesse dont il paraît jouir à cette époque, alors que la Mafia K’1Fry en tant que collectif est globalement sur le déclin. Si Les derniers seront les premiers a parfois des allures de démonstration en cochant un peu tous les types de morceaux qui reviennent dans beaucoup d’albums à cette époque, Dry réussit à faire mouche dans chaque catégorie. Parmi les 22 titres qui forment l’ensemble, on pense notamment à l’introspectif « Trouble » (avec la trop sous-estimée Cleo au refrain), le bien nommé « Technik », le jeu de rôles inversé réussi « Vice-versa » avec une Diam’s en pleine forme, ou le banger « Le son du ter-ter remix » aux côtés de Rim’K et Lino. « La pièce », storytelling réussi rapidement plébiscité par le public, ne bénéficiera pas d’un clip mais d’une adaptation cinématographique estampillée Wati-B (sortie en salle le 12 octobre 2016), intitulée : « La pièce – Les derniers seront les premiers ». Dry, qui semble avoir toujours accordé une priorité au collectif, livre finalement un premier album solo de bonne facture, qui résiste à l’épreuve du temps, et qu’il aura l’occasion de défendre au travers des tournées colossales de la Sexion d’Assaut. – Olivier

Youssoupha – Sur les chemins du retour

Paru le 12 octobre | > L’effet papillon

Deux ans après le petit carton d’À chaque frère, le très attendu et très regardé Youssoupha n’avait pas vraiment droit à l’erreur au moment de sortir le deuxième opus. 13 titres seulement, ce qui pouvait encore parfois être jugé un peu court, pour remplir avec panache le cahier des charges d’un bel album, complet et bien ficelé. Sur les chemins du retour, c’est l’album qui fait oublier Pop Star à ceux qui s’étaient offusqués de la présence de Youss, coach d’écriture pour starlettes sur M6 en prime time. C’est l’album qui confirme à tous ceux qui s’étaient enthousiasmés sur le premier album que le jeune Cergyssois avait de quoi transformer l’essai et revenir la besace pleine de nouveaux classiques, en témoignent « A force de le dire » ou « 15 ans en arrière ». Mais c’est aussi l’album de la longue et douloureuse polémique qui opposa le franc parlé du lyriciste bantou à la mauvaise foi aigre de média en mal d’audience et d’un Eric Zemmour toujours remonté à bloc quand il s’agit de gâcher la fête. 10 ans après, Sur les chemins du retour s’écoute avec un sourire aux lèvres, comme l’un de ces projets emblématiques de ces années de démocratisation sur rap, avec des artistes plus en plus en écoute sur les ondes et désormais à lire dans Le Monde. – Sarah

K.Ommando Toxik – K.Ommando Toxik

Paru le 12 octobre | > Vida loca

T.killa et Beksoul, en 2009, rappent ensemble depuis plus de dix ans. Durant la décennie 2000, ils ont sorti trois mixtapes (Microphone massacre, Retour vers le futur et Cocktail explosif avant l’album), ont posé sur les albums de Lino et Ärsenik (la famille, puisque T.killa est le petit frère de Bors et Calbo), et sont apparus sur presque toutes les compilations majeures de l’époque. Il était donc temps pour le duo de livrer son premier album, sobrement intitulé K.Ommando Toxik. Forts de dizaines de collaborations, ils mettent à profit leurs connexions dans le milieu et convient du beau monde sur ce disque, que ce soit en featuring (Diam’s, Le Rat Luciano, Soprano, Mokobé…) ou à la production (Djimi Finger, Pone, Yvan…). Héritiers d’une école qui privilégie les couplets denses et la rigueur dans l’écriture, ils ne rechignent pas devant l’effort et livrent un ensemble copieux (19 titres), mais beaucoup plus diversifié dans les sonorités que leurs précédents projets. En effet, le duo de Villiers-Le-Bel semble avoir à cœur de sortir de la seule tonalité guerrière et impétueuse propre à la majorité de leurs apparitions passées, avec des morceaux comme « Afrika », « Lettre à mère », ou « Ils veulent ». Si, dans ce registre, les ficelles peuvent paraître un peu grosses par moments, « Destin mal noté » avec Diam’s ou « Vida Loca » sont de vraies réussites. Les morceaux en collaboration avec le Ghetto Star (« S’arracher de l’étau », « On remet ça » et « Maison à risque »), d’une efficacité redoutable, font regretter que l’album tant attendu du collectif n’ait jamais vu le jour… Quoiqu’un peu long, l’ensemble donne un aperçu exhaustif des qualités du K.Ommando Toxik, et constitue le seul album du duo, qui sortira une dernière mixtape, Agents-Libres, en 2012, avant de se séparer. – Olivier

 Grain 2 Caf – Thomas Traoré

Paru le 9 novembre 2009 | > Trente nerfs

Et si un an avant que Rocé ne déclare qu’il était « un des seuls trentenaires à rapper comme un adulte », Grain 2 Caf ne lui avait montré la voie avec son album Thomas Traoré ? Rarement un titre et une pochette d’album auront été aussi bien trouvés. Est-ce Thomas Traoré qui se dévoile ou Grain 2 Caf qui met en lumière son côté obscur ? Les deux semblent être les deux faces d’une même pièce, avec tour à tour des morceaux sérieux, légers, conscients, drôles. Une bande de jeunes à lui tout seul. Grain 2 Caf nourrit son premier LP de son vécu de jeune à la retraite. Sur « Trente Nerfs », en compagnie d’Oxmo, ils constatent que le temps passe et que beaucoup de choses ont changé. Thomas Traoré se frotte au périlleux thème des relations hommes / femmes via « Arrache-toi d’moi », dans lequel la vie de couple serait un tue-l’amour (ce serait débandant d’être dépendant). Grain 2 Caf se plonge dans son métissage, dans sa double identité dans « Thomas Traoré » et dresse un constat amer sur « Négronomie ». Mais Grain fait également dans l’egotrip ; tandis qu’à Boulogne, on se demande qui est le boss entre le king, le duc ou le pape, ce titi parisien est le « Comte de Paname », sapé comme jamais (« Miroir »). Le rappeur du 19ème manie le second degré sur plusieurs morceaux autour du sport de chanvre, qu’il a tant abordé avec son groupe. S’il réclame la légalisation du cannabis sur « Syndicat », il reconnait son addiction sur « Au suivant », et va même plus loin en reconnaissant que son passé de dealer (« Trois secondes pour me racheter ») lui a fait passer non pas une journée mais des années chez le diable (« Choix de vie »). Si sur la première piste, Grain 2 Caf explique pour qui il rappe, il ne répond pas à la question pourquoi il rappe, comme si le ver était dans le fruit. Après 10 ans auprès d’Octobre Rouge, sa première escapade solo sera sa dernière, la mort en 2010 de Manifest (RIP), DJ du groupe, venant sceller la carrière d’un MC sous-estimé. – Chafik

Diam’s – SOS

Paru le 16 novembre | > Si c’était le dernier

Et si réussir sa carrière de rappeuse vous faisait échouer votre vie ? C’est à coup sur ce qu’a ressenti Diam’s, alias Mélanie Georgiades, qui a quitté le rap game étant à son zénith. Dans ma bulle, son troisième album sorti en 2006, a battu tous les records, au point que ce truc de fou, de dingue, l’ait rendu malade, complètement malade, dépressive. Une rappeuse devenue star, pas programmée pour l’être. A son retour en 2009, Mélanie fait du Diam’s : une musique personnelle, limite impudique. Diagnostiquée bipolaire, elle débute son disque en réglant ses comptes avec elle-même lors d’un dialogue entre Mél’ et D.I.A.M.S. Sur « I Am somebody », morceau de bravoure de 9 minutes, elle revient sur son parcours fait de traumatismes et de succès. On voyage dans sa bulle, qu’elle honore sa mère (« Sur la tête de ma mère »), fasse le point sur sa France à elle (« L’honneur d’un peuple »), aborde le voile (« Lili ») ou déconne (« Peter Pan »). Comment évoquer l’outro, « Si c’était le dernier », et être à la hauteur de ce testament de 10 minutes, dans lequel Diam’s atteint un niveau d’émotion exceptionnel et met fin à une carrière mouvementée qui aura atteint les sommets ? Tour à tour rappeuse underground à la fin des années 1990 (Mafia Trece, Sachons dire nonPremier Mandat), puis rappeuse préférée des rappeurs (feats avec Kamnouze, Code 147, Kery James, Sniper, Sinik), invitée sur toutes les compils dans la première moitié des années 2000 (Mission SuicideStreet LourdFat TafIllicite ProjetTaxi 4), elle aura connu un succès populaire phénoménal à partir de son deuxième album Brut de Femme. Sans négliger les fondamentaux. Elle tire sa révérence, soulagée, imprégnée d’une foi qui l’emmène sur d’autres terrains, n’en déplaise à celles et ceux qui l’avaient érigée en figure de proue du féminisme. Jeune banlieusarde au vécu XXL, elle a été adorée plus qu’elle ne s’aimait, critiquée plus qu’elle n’aurait dû. Rappelons-nous surtout que Diam’s était une immense rappeuse. – Chafik

Fayçal – Secrets de l’oubli

Paru le 19 novembre | > La belle endormie

Au milieu des années 2000, le label Sonatine issu de la scène bordelaise commence à faire de plus en plus parler de lui. VII, 2fch, Dajoan, Ame et Fayçal se structurent et unissent leurs forces pour produire des disques de qualité. En 2006, c’est sous son sceau que  naîtra le premier projet de Fayçal, Murmures d’un silence. Il laissera entrevoir une plume d’exception, où la poésie tient une place de choix. Le morceau « Grandeurs et décadences », dans lequel se mêlent références historiques et  littéraires, vient clôturer avec grâce un opus prometteur. Trois ans plus tard, le blayais sort son deuxième album Secrets de  l’oubli. Les textes sont denses, soignés et les thématiques variées. Les productions  sélectionnées, un peu plus mélodieuses et aérées que sur Murmures d’un silence, permettent au rappeur  de peaufiner  ses placements. Parmi les morceaux marquants, « La belle endormie » évidemment. Sublime ode à la ville de Bordeaux, il deviendra d’ailleurs quelques mois plus tard le premier titre clippé de Fayçal. D’autre part, dans « Quatre-vingt-dix accusations »,  le Blayais use de l’anaphore « J’accuse »  pour livrer son premier texte engagé et s’insurger à la manière d’Émile Zola lors du procès Dreyfus.  Il rend également un hommage poignant à sa mère dans « Mon ange gardienne » faisant ainsi écho à « Lettre d’un héros » de Murmures d’un silence où il narrait avec émotion le parcours de son paternel. Enfin, il semble que Fayçal ait l’habitude de mettre un point d’honneur à soigner ses sorties d’albums. Dans « In articulo Mortis », morceau ayant sans doute une valeur particulière pour lui, il est le témoin de son propre enterrement. Il raconte avec finesse et justesse les coulisses de ce jour si particulier et vient confirmer qu’il demeure l’un des poètes les plus talentueux de toute sa génération. – Jordi

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