Nekfeu, artisan de l’instabilité gravitationnelle

L’avantage, quand on guette un album du Fennec, et qu’on attend patiemment sa sortie, c’est qu’au moment où il arrive, on se dit qu’on devrait en avoir pour son argent. Perplexe devant le digipack blanc, on se convainc en se rappelant que l’homme n’est jamais avare d’une matière ultra dense, et que c’est encore une des rares têtes d’affiche qui vous assure de nous retrouver globalement plus riches une fois plus légers de 15 balles. Les étoiles vagabondes, et son « expansion » (tant qu’à faire, autant s’enrichir à fond et se payer l’enveloppe colorée et transparente qui donne tout son sens au digipack…) n’ont donc pas fait exception à la règle et ont, sans surprise, répondu au cahier des charges Samaras. Qu’on s’accroche immédiatement à certains missiles pour s’envoler et planer sur le flow tout-terrain du Parisien, ou qu’on rejette violemment ces sons qu’on comprend mal, rageux de les voir là, ou tout simplement dégoûtés de voir notre petit prodige partir sans nous dans une direction qui nous échappe pour l’instant, on sait que le plaisir du débat et du bon son ouvrira la conversation du prochain apéro.

« Indépendant comme PNL, on veut être les premiers comme Jul » Takotsubo

Car il est donc là, ce fameux album, annoncé comme par erreur le mois dernier, par une maison de cinéma peu pointilleuse quand il s’agit de garder les secrets d’artistes discrets. Trois ans de silence et voilà, un film pour le briser. Le grand écran pour porter l’inspiration d’un projet dont nous étions tant à attendre beaucoup. Faiseur d’image désormais au sens propre, Nekfeu nous emporte, cette fois encore, à grand renfort de jolis plans-séquence et d’instrus inspirées, dans le labyrinthe de ses pensées, nous faisant zoner avec lui, entre leçons de vie et retours d’expérience, devant les portes assommantes de la maturité. Devant seulement car pour l’instant, on sent le petit génie hésiter à y entrer franco. Certes, le temps passe vite en bonne compagnie, mais trois ans se sont écoulés depuis Cyborg, cinq depuis Feu et même si de l’eau a coulé sous les ponts, Les Etoiles reste bien dans la droite lignée de ses deux grands frères. Petit paquet explosif bien ficelé dont on se délecte la majeure partie du temps, et bien plus encore une fois l’expansion accolée à la base, on n’y vit pas de révolution pour autant. Tant pis ou tant mieux, les opinions divergent. Les amoureux de Feu qui vécurent Cyborg comme un (trop ?) gros pas en avant espéraient sans doute un nouveau saut en botte de sept lieues. Mais les fans de Cyborg retrouvent avec satisfaction les recettes, encore améliorées, qui firent tourner « Saturne », « Squa » ou « Esquimaux ». Pourquoi demander plus alors ? Fidèle à lui-même, à ses goûts et influences, l’ex-rookie à la gueule d’ange nous livre en effet de ces pépites dont il a le secret, enrobées de toutes les fioritures nécessaires à leur conserver ce charme naïf qui leur sied si bien.

Inutile d’en remettre une couche sur l’impeccable technicité du garçon. De ce côté-là décidément il n’a vraiment plus rien à prouver, à personne – si tant est qu’il eut un jour quoi que ce soit à prouver d’ailleurs. Habile dentellier, il sait ravir encore et toujours les amateurs de belles rimes, les chasseurs d’assonances et les bouffeurs d’allitérations. Passe-passes de sonorités prenant pied sur des jeux de mots plus ou moins fouillés, profondeur de champs devinée derrière des prods le plus souvent subtiles et recherchées, tout y est impeccable, et ce soin extrême offre un rendu propre, poli, brillant. Coté lyrics, Peter Pan semble avoir toujours un peu plus de plomb dans l’âme. Wendy n’est toujours pas vraiment aimante, la poudre magique n’arrive toujours pas à faire tourner les têtes d’enfants perdus voulant décrocher la lune. Certes le Parisien n’a jamais fait preuve d’un optimisme et d’une joie de vivre notables, mais la mélancolie et la désillusion semblent encore plus fortes ici. L’errance du cœur meurtri qui réapprend à battre sur les ruines de ses anciennes passions touche néanmoins, – c’est ça sa force – émeut, gêne parfois, mais sonne juste la plus grande partie du temps.

Homme de clan, Nekfeu a gardé dans son cercle proche ces voix incontournables des projets signés Seine Zoo. Le SCroums, majoritairement présent sur l’expansion, propose sans stress quelques passages agréables et bien faits, sans être nécessairement les plus brillants, mais bien dans les lignes de ce à quoi on a pu être habitués. La soupe est servie, on est content. Au fil des 18 pistes (ou 36, selon ses moyens), quelques morceaux en featuring se dégagent cependant du lot et ajoutent indéniablement à la qualité générale du projet. Au sommet de la pyramide, Alpha Wann défonce tout simplement tout sur son passage, donnant une réplique impeccable, percutante et fluide à la fois, au patron des lieux. Visiblement ragaillardi par la présence de son virtuose partenaire, Ken pose à ses côtés avec une décontraction juste, ce qui sont probablement parmi les meilleurs couplets jamais proposés. L’alliance de ces deux-là a du bon, depuis toujours. Et elle continue de se bonifier avec le temps. En avançant toujours plus loin dans l’exécution sans faille de ce qu’ils savent faire de mieux ensemble, Feu et Flingue matent le game à coup de groove référencé pour amateurs toutes générations.

« [Écrire] c’est coller ses tympans sur l’enceinte histoire d’approcher le silence » – Écrire

Quelques minutes plus tôt, le Fennec répondait aussi à un Damso assez pépère, qui sans franchement se dépasser, offrait le meilleur de sa palette, pour le plus grand plaisir de nos écouteurs. Avec une musicalité simplement travaillée mais diablement accrocheuse, les deux têtes d’affiche ne créent pas de surprise avec ce son d’une efficacité attendue, mais font le job pour assurer à « Tricheur » une place sur le podium de la tracklist. Soulagés de le trouver solide sur les bases qui nous ont fait l’aimer, on voit bien que Nekfeu profite du calibre de ces deux invités-là pour nous envoyer enfin ce qu’on attend. Surtout qu’entre les deux, il s’acoquine même en feat camouflé avec une autre jolie pointure, plutôt moins attendue celle-ci, pour créer une passerelle solide dans ce tunnel du kiff. « Voyage léger » est assurément un de sons les plus lourds de l’album. Chargé des gimmicks et des backs de Niska, il nous cloue simplement et fait gentiment taire les commentaires chagrins qu’on avait commencé à égrainer pendant la première partie du projet.

Car il faut bien avouer que le penchant mielleux qui avait précédé nous avait rappelé, un peu au dépend de notre appréciation générale, que la grande force du Parisien, c’est d’utiliser son talent et sa capacité à parler à un public large, pour nous amener là où on n’a plus qu’à se sentir perdu. En vrai, c’est au moment d’entendre la voix de Vanessa Paradis donner une tendre réplique sur un morceau qu’on aurait davantage vu sur un album à elle, que les mêmes acharnés qui kiffaient sans limite deux sons plus tôt se sentent abandonnés. Qu’elle invite, elle, un Nekfeu curieux de nouvelles aventures, sur un projet pop et mélo, on s’en serait accommodé. Mais qu’elle soit chez lui, dans notre cave à multi syllabique et prod en dents de scie, voilà qui est trop curieux pour être pleinement accessible. Dans le même genre, les mots doux et la voix très sucrée de Crystal Kay, maîtresse d’une pop nipponne aseptisée, créé aussi une surprise, là encore pas forcément de celles qu’on apprendra à aimer au fil des écoutes… Voyez comme notre exigence est schizophrène! Percutant en flow quatre roues motrices, entouré de ses potes sur des prods de Hugz, il nous paraît attendu et déçoit ceux qui espéraient l’album du renouvellement. Mais qu’il ose chantonner et passer les bornes de la variet, et nous crions à l’abus de confiance.

« Moi je sais ce que c’est que d’écouter du rap et de se sentir compris » Ola Kala

Les attentes des amoureux de hip-hop sont toujours plus élevées pour les petits protégés qu’ils ont montés aux nues sans retenue. Mais s’il faut être complètement honnête, alors il nous faut dire que ces Etoiles ont toutefois tout pour nous plaire. Si nous cessons cinq minutes de projeter nos fantasmes musicaux sur ce Parisien dont nous aimerions toujours plus, nous arrêterions de nous demander ce qu’on aurait aimé, ce qui nous a déçu, ce qu’il aurait dû faire. Nous profiterions tout simplement d’un album plus que méritant, qui remplit un à un les critères d’un projet qui n’a pas volé son succès, son déjà disque de platine et ses 100 000 spectateurs en salle. Un album qui comme ses prédécesseurs, tournera sans qu’on s’en lasse jamais vraiment, jusqu’au prochain.

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