Dire 132 : « On veut briller mais sans se faire remarquer » | Interview

Le graffiti est le parent pauvre du hip-hop. Alors que tout le monde n’a d’yeux que pour les rappeurs, les DJ, voire les beatmakers, les graffeurs sont tapis dans l’ombre. Nous avons voulu parler graffs, tags, avec un activiste, dans le game depuis une trentaine d’années, un taggeur d’hier et d’aujourd’hui, à cheval entre Marseille et Paris, entre la France et l’étranger, entre la street et les galeries. A travers le parcours de Dire, du collectif 132, c’est une histoire du graffiti qui est relatée. Pour la culture.

Tu peux nous dire comment tu as découvert le hip-hop ? Avec le tag ? Avec le rap ?

J’avais un pote de Paris que je voyais tous les étés et il me redescendait toutes les cassettes de rap, des fanzines de graffiti et c’est ce qui m’a fait rentrer dans le mouvement Hip Hop. Au début, j’ai breaké, mais ce que j’aimais c’était surtout le dessin. En parallèle, j’avais regardé un reportage sur Mode 2. Contrairement au dessin, le tag et le graff permettent d’atteindre de belles dimensions. Tu peux t’exprimer avec ton corps et pas seulement avec ta main. Et puis j’ai kiffé l’illicite, le vandale, le fait d’imposer ton truc, à 13 ans… Parce que je faisais mes sorties à Aix-en-Provence à vélo et il n’y avait pas de tag ou très peu en 89/90. C’était un passe-temps.

Après j’ai fait une école sur Marseille où j’ai rencontré Mask. On a monté les PG sur Aix-en-Provence, avec Acuz, Ruse, Nice, Rien, Nosé, Rock de Paris, en gros, une dizaine de potes. A partir de là, on peignait régulièrement. Puis j’ai fait une école de dessin d’art, une école d’arts appliqués, je suis sorti avec un BTS de design…

Pour certains, le graffiti les a sortis du giron scolaire, même si ça ne les a pas forcément tirés vers le bas, ça ne semble pas être ton cas…

Non, moi le dessin m’a sorti de la voie de garage à laquelle j’étais destiné après ma Seconde. On me disait qu’il fallait que j’aille à l’armée pour « qu’on me mette des coups de pied au cul, pour que j’avance »… Et donc le dessin, l’art, ça m’a remotivé pour que j’avance et que je reprenne mes études. Par contre, le graffiti ça m’a appris la rue parce que forcément tu traines beaucoup, tu taggues tout le temps et tu te retrouves dans plein d’histoires… Grâce au tag, j’ai appris le vice de la rue qui m’a servi quand j’étais salarié par exemple.

Et par rapport à ton blaze, c’est peut-être caricatural comme question, mais c’est parce que tu ressentais le besoin de t’exprimer que tu as choisi « Dire » ?

Au tout début, je tagguais « Dirome » mais le truc c’est que c’était trop long, donc j’ai raccourci. Ça a donné un mot connu et mine de rien, mais bien après, tu vois que tes peintures disent quelque chose, qu’elles parlent aux gens, donc on s’y retrouve (sourire). Lacan disait qu’il n’y a pas de hasard.

Et à cette époque, t’es branché rap français ? Rap US ?

J’étais hip-hop à fond. Même si avant le graff, je faisais du skate et j’écoutais du rock. Après quand je me suis installé à Londres, je suis tombé dans la techno et les musiques électroniques en général. Au début des années 2000, j’étais encore connecté au rap, j’avais fait la pochette de Nouvelle Donne II… Mais j’ai lentement décroché. Plus le rap français que le rap américain d’ailleurs. Et c’est à cette époque qu’est arrivé Napster et là je me faisais des bibliothèques de sons hip-hop… Mais j’ai plus téléchargé de la funk et de la soul, que de rap français. Pourtant dans 132, il y avait Saké, Soklak… Mais me taper des albums en entier (il grimace)… Déjà faudrait que je les aie en main. Après j’ai mes têtes : j’ai toujours écouté Kery, Oxmo… Mais le délire quartier, rue, ça m’a gavé… Je préfère le discours du 113 qui disait « Je veux être le prince de ma ville » plutôt que ceux qui sortent « on charbonne, on bicrave, on tient le mur »… Tu vois j’ai 44 ans, j’ai des gamins… Et à côté de ça, dernièrement j’ai écouté Vald et il y a des trucs qui m’ont fait rigoler, parce qu’il sort un peu du cadre…

Est-ce qu’on pourrait à présent aborder le 132, comment t’es rentré dans ce collectif qui est à cheval entre Marseille et Paris ?

Comme je te disais, on avait créé avec un groupe de potes les PG ici et à Paris, il y avait les BZ. Et le truc c’est qu’il y avait beaucoup de PG qui étaient BZ. Les groupes ont alors explosé et fusionné en même temps. On a pris la barre du « B » pour faire le « 1 », il restait un « 3 » puis on a transformé le « Z » pour faire le « 2 ». Mais on était avant tout une bande de potes. Maintenant on est une soixantaine. Mais on ne se connait pas tous parce que certains sont des potes de potes, qui sont aux States, au Québec ou ailleurs. Mais mine de rien, il y a une sorte de sélection qui s’est faite naturellement.

Dans le groupe, il y a quand même des gars, dans le graffiti qui pèsent. (il réfléchit) Je ne sais pas si tu as vu cette vidéo avec Jamel Debbouze, Omar Sy et Anelka ? C’est quand même fou, ils viennent de Trappes et ce sont des pointures. Et dans le groupe c’est pareil. Tu regardes et tu te dis « ah ouais il y a untel, il y a untel ». On en a un qui a bossé chez Marvel, un autre est millionnaire et personne ne se la pète, on est un groupe de potes, on est unis.  Après dans le graffiti, on est constamment en train de se chauffer, c’est toujours qui va être le meilleur ?!

C’est de l’egotrip !

Et ça te tire vers le haut, il y a une émulation qui motive tout le monde. On en parlera plus tard dans l’interview mais sur la L2, c’est moi qui ait fait le plus grand mur (sourires). Et après j’étais là : « qui fait mieux ? »

A ton époque forte de vandale, tu préférais faire surtout du terrain vague, des train, des tags, des persos, des throw up ?

J’ai toujours été plus attiré par les personnages. Les lettrages, c’était pas mon truc. En plus vis-à-vis des autres, quand on peignait, on se mettait d’accord, je faisais les persos, eux les lettrages. Après quand tu te tapes les persos, tu fais aussi le fond, les décors, tu passes 4 jours sur la fresque, pour que ce soit bien fini, bien joli…

Mais je n’étais pas plus ceci ou cela dans le sens où ce que je recherchais c’était le kiff. Les terrains vagues ou les virées sur les rails, c’était pour le kiff. Des fois tu fais de très beaux trucs, des fois tu te manques, mais tu t’en bats les reins, avant tout c’est le kiff. Après c’est vrai que je prends plus de plaisir à aller taper un train qu’aller faire des persos. Mais tu vois quand on se fait un anniversaire d’un membre du groupe et que tu as 50 gars sur un terrain, ça boit des bières, du rhum, il y a des grillades, ça fume des spliffs, c’est parfait !

La rue, ça a jamais été trop trop mon truc parce que se faire serrer, finir au poste, se manger un procès… Tout ça pour des tags ? Si je dois faire quelque chose, je veux faire un truc relativement gros donc tant qu’à faire, un train ! Tu as ce côté adrénaline, illicite, risqué… T’as ce climat, la nuit, dans une gare, il n’y a personne, c’est ouf… Je le dis à chaque fois aux gens, si tu ne l’as pas vécu, tu ne sais pas ce que c’est… Tu te sens vivant. T’es à 2000, tes sens sont à bloc, t’es en speed parce que tu peux te faire serrer, tu vois rien… Tu sors de là, t’es épuisé. Un jour, je suis tombé dans un trou, je me suis ouvert la cuisse, on est partis aux urgences, on est tombé sur des flics et en sortant des urgences on est repartis à la gare et on a tapé le train. Donc le truc principal c’est le kiff. Avec les persos à un niveau monumental ! (sourires) Et je pense à la prochaine étape : j’aimerais me taper un barrage (rires)

Et même si on ne voyait pas nos pièces rouler, faut pas oublier que ce que l’on fait, le tag, le graff, c’est éphémère. Faut arrêter nos conneries. Je le répète on le faisait pour le kiff, on avait notre photo, au revoir merci. Ton truc était effacé le lendemain, c’est la vie. Les mecs sur les terrains vagues n’ont pas compris ça, ils pensent que leurs pièces doivent rester ad vitam eternam.

Pour avoir déjà assisté à des visites de quartier par des graffeurs, ils avaient souvent cette position de rentiers en disant « ça c’est mon mur… »

(Il réfléchit) Dans le fond, c’est vrai qu’il y a cet esprit-là… Surtout quand t’as été le premier à le faire, en illicite. Ça signifie que t’as posé tes couilles, t’as risqué un truc… Ce n’est pas la même chose que lorsque tu as demandé une autorisation, que tu as des moyens, un échafaudage, etc. A partir du moment où tu fonctionnes avec des commandes, tu as un peu moins de crédibilité… Mais on est comme ça ! Et il faut accepter que les choses changent, c’est la vie d’un mur…

C’est une vie qui s’expose, notamment sur les réseaux sociaux qui m’ont d’ailleurs permis de te contacter. Alors que l’illicite vous pousse à être des gens de l’ombre… (sourires)

C’est tout le paradoxe… (il réfléchit) On veut briller mais sans se faire remarquer. On veut être connu mais pas être reconnu.

Mais certains qui veulent se faire remarquer, peuvent faire un coup d’éclat en toyant un Trane, un O’Clock… C’est pareil dans le rap quand un petit, voulant une exposition, clashe quelqu’un qui est établi…

Ton exposition tu vas l’avoir un certain temps et le problème dans ce milieu-là c’est que c’est sur la durée que t’arrives à te faire un nom. Il y en a qui vont tout retourner pendant deux ans et puis plus rien ! C’est comme dans la musique avec le gars qui va sortir un tube, son album derrière sera pourri et puis il disparaitra. C’est un peu la même chose. Celui qui repasse un grand nom, c’est un con, parce que des murs, il y en a partout. Il suffit de se casser le cul, chercher pour trouver la meilleure exposition. C’est sûr que c’est plus compliqué qu’à notre époque où tout était vierge. Donc si tu repasses quelqu’un, il y a un but derrière.

Ça fait penser à la phase de Pit Baccardi : « Le rap c’est pas un moyen pas une fin ni un sprint mais une course de fond »

Et alors durant ton parcours, tu avais des références, des mecs dont tu appréciais le « travail » ?

Il y a des noms qui ont marqué parce qu’ils ont cartonné, tu parlais tout à l’heure de Trane, qui a d’ailleurs commencé avec nous. On l’a connecté à Paris avec du monde, parce que nous 132, on dormait un peu à cette époque et il s’est retrouvé UV/TPK (Ultra Violent/The Psycho Killerz, collectif de vandales aux méthodes musclées, NDLR). O’Clock a cartonné, mais il y en a plein… ça dépend des périodes aussi parce que certains se sont fait attraper, d’autres ont arrêté… Alors oui, Mode 2 et ses personnages, même si je n’ai pas aimé la rencontre que j’aie eue avec lui. Dans les trucs contemporains, j’aime bien El Mack et Retna, j’aime bien Vhils qui attaque les murs au marteau piqueur, je trouve ça terrible comme idée, ou à l’explosif. J’aime Aryz, l’espagnol, il est fort… Il y en a plein, c’est ça qui est bien ! Et puis ça c’est tellement développé, mais à tous les niveaux.

Tu vois, jeunes, on y avait pensé à faire des murs aux rouleaux… Mais c’était tellement les prémices du graffiti, il y avait une telle focalisation sur la bombe, les marqueurs… Et niveau persos, on me demandait de faire des meufs, avec un décolleté, un gros cul… J’ai dû en faire deux/trois, mais ce n’était pas l’image de la femme que je voulais représenter, c’était stéréotypé…

Dans le même temps, Miss Van a fait beaucoup de femmes pulpeuses

Exact. (il réfléchit) Si tu prends du recul par rapport au graffiti, au niveau personnage, c’est de l’illustration, très inspiré par la BD… Maintenant, grâce aux progrès technologiques, il existe des dizaines d’embouts qui font des traits de 3mm jusqu’à des traits de 20cm, nous on en avait deux. Les bombes aujourd’hui sont basse pression, haute pression… Au niveau de l’outil en lui-même, ça a vachement évolué et tu peux arriver à un rendu qu’on ne pouvait pas atteindre à l’époque. Ça permet de pousser le bouchon de plus en plus loin. Maintenant t’as des rendus photo-réalistes de personnages mais on est toujours dans l’illustration.

Pour en revenir aux références, Le Caravage, Giacometti, ça c’est des influences. Tu vois maintenant, (il réfléchit) je me rapproche de l’esquisse, histoire de prendre plus l’essence du truc. C’est fabuleux de faire un mur plein de couleurs, j’ai kiffé. Mais il faut donc plein plein de bombes, cinquante nuances différentes pour être ultra-réaliste. Quand je fais un mur actuellement, j’ai du noir et du blanc, basta. Pour une question de simplicité. Là j’ai envie de faire des bonnes femmes, ça me plait, même si je sais qu’il y en plein que ça dérange, ils aimeraient des personnages colorés, avec plein de reflets comme je faisais avant, mais j’ai évolué, j’ai changé…

Si tu kiffes pas, tu regardes pas et puis c’est tout… (sourires)

Tu parlais du noir et blanc qui amène une esthétique très forte, comme dans le cinéma. De nombreux rappeurs ont raconté à l’écran leur histoire, des histoires. Si tu avais la possibilité de voir un film sur un taggueur, un collectif, ce serait lequel ?

Il y a un film qui est sorti, il y a un an ou deux, qui est super, où j’ai vraiment retrouvé l’esprit du graffiti de mon époque, c’est Star. Ce sont les GT (Grime Team, ndlr) qui ont fait ça et il y a vraiment l’esprit de ce que l’on a connu à l’époque.

Tu disais que tu avais évolué dans ta pratique, on pourrait aborder à présent tes différentes activités en lien avec le graffiti, parce que tu me disais dernièrement que tu fais des ateliers à la prison des Baumettes, tu participes à des expos, à des meetings à l’étranger, comme celui de Miami…

Ça s’explique parce que j’ai deux gosses à nourrir. Je ne refuse jamais rien parce que je me dis que c’est super pédant de commencer à se faire désirer… Le plaisir et l’humain ce sont des valeurs essentielles. Une fois j’ai fait un atelier à Poitiers avec 230 gosses sur une journée. Ils avaient 2 minutes chacun pour faire une tâche et l’association de toutes ces tâches à la fin, ça faisait un portrait. Prendre la main d’un gosse, lui dire de s’appliquer, le guider sur les contours de sa tâche puis le lâcher tout doucement et le voir qu’il continue de s’appliquer puis qu’il donne son pinceau au suivant et ainsi de suite… C’était super.

Hier je disais à ma meuf que je crois n’avoir jamais autant kiffé que lors des ateliers en milieu carcéral. Pendant deux heures, les gars ne sont plus en prison. Ils sont concentrés sur leur peinture, ils kiffent. Ce matin, il y en a un qui disait que c’est la première fois qu’il se régalait en promenade. Pourtant ça fait deux ans qu’il est incarcéré. Mais pendant qu’il peignait, il était ailleurs.

Après les expos, je limite un peu maintenant. Tu investis du temps, de l’argent, surtout du temps et comme je t’ai dit, j’ai deux gosses à nourrir. Quand je fais un mur, à la fin de la journée, je repars avec mon chèque. Quand je fais une expo, déjà il y a des sous qui sortent pour payer tout le matos. Et ensuite, tu ne sais pas si tu vas vendre quelque chose. Il y a plein d’expos où je n’ai rien vendu. Alors oui, je peux dire « j’ai fait une expo ». J’ai des jolies toiles. Super. Mais je les nourris comment mes gosses ? Avec des toiles ? Donc je fais des murs, des murs, des murs, notamment dans les festivals, parce qu’il n’y a rien de mieux et qu’on m’y demande des trucs qui sortent un peu de l’ordinaire. Pourtant, des fois t’es payé, des fois tu ne l’es pas. Miami, je n’ai pas été payé par exemple, mais c’était plus pour participer à l’évènement et te donner de la visibilité. Et puis tu rencontres du monde, tu passes un bon moment. On en revient toujours à cette notion de kiff. J’essaie de trouver un équilibre.

A trop rien faire, à attendre d’être payé, ce n’est pas bon non plus. Tu perds en visibilité et c’est cette visibilité qui te permet d’avoir des plans payés. Donc pendant les périodes de vache maigre, tu vas taper des murs pour le kiff que ça procure et ça te donne de la visibilité.

« Etre patient c’est pas attendre c’est agir en attendant », comme dirait Youssoupha…

Exactement ! Et tu vois à côté des ateliers dans les milieux associatifs, les écoles, les collèges, les lycées, je développe en ce moment un truc qui plait pas mal, c’est que je peins des skates, je m’en sers de toile et tout le monde m’en demande.

Revenons maintenant sur une activité d’envergure récente avec la L2

Inouk Moncorgé a été le moteur du truc, qui a insufflé le projet. C’est le directeur de chantier de la L2, il construit des autoroutes partout dans le monde et il a toujours kiffé le graffiti… Il a capté qu’une autoroute c’est un lieu de passage, un graffeur c’est ce qu’il recherche mettre son nom sur un espace avec une telle visibilité. Vu que l’autoroute va être défoncée par les graffeurs, autant les faire intervenir à la base. En plus ce sera un peu plus joli parce qu’ils auront plus de moyens, plus de temps et qu’ils pourront s’exprimer.

Comment on m’a contacté ? Il y a eu l’évènement « Aux Tableaux », où mine de rien, il y avait quand même des gens comme Jean Faucheur, Jace, qui investissaient un lieu sur Marseille. En parallèle, il y avait Inouk Moncorgé qui était pour la décoration des murs d’autoroute. Un appel d’offres a été lancé. C’est l’association Planète Emergences qui a été retenue, qui était en relation avec « Aux tableaux » et Carine de « Juxtapoz ». Moi je bossais beaucoup avec elle. Jean Faucheur lui a demandé si elle connaissait des noms, des graffeurs un peu connus et qui étaient capables de faire de tels murs. J’ai donc été à une réunion où il y avait Rich, Tchad, Milka et moi. Jean Faucheur nous explique le projet. Et là on a tous eu des dollars dans les yeux (rires) ! « On va être millionnaire les mecs !!! » Sauf qu’on nous a calmés direct parce qu’il n’y avait pas de budget. Il fallait déjà payer les nacelles, une nacelle la semaine c’est 3000 euros tu vois, plus la peinture, le matos, et puis pour les artistes, il ne restait plus grand-chose. Après, c’est des murs à vie. Ou qui vont durer 20/25 ans. Donc ne pas être payé grassement pour ça… Tu ne peux pas arriver et dire à la société L2 « je fonctionne sur des petits commerces du Cours Julien où je prends 50 euros du m² ; là je fais 3000m², faites le calcul… ». Mais super projet en tout cas. On avait déjà fait des gros murs, mais là on était dans de l’inédit

Et comment tu as conçu ta partie ?

Ils ont fait appel à moi, pour ce que je sais faire. Et j’avais à répondre à certaines problématiques : éthiquement, est-ce que je fais du graffiti ou est-ce que je fais de la déco ? Dans quel registre je me situe ? Parce que je ne suis pas un vendu. Je voulais faire des portraits. Dans notre monde du graffiti, les bordures d’autoroutes, c’est du block style. Les gens passent vite, il faut donc faire du fat. Je voulais en profiter aussi pour rendre hommage à mon groupe parce qu’on fêtait les 25 ans des 132. Avec des collègues, on a repris un mur qu’ils avaient fait à Paris où ils s’étaient pris en photo devant, donc il y a une petite mise en abyme… Dans le même temps, je fais mon portrait féminin. Et ma petite signature, c’était que je rajoutais des petits insectes pour amener l’idée d’éphémère, pour dire qu’on allait tous se faire bouffer. Je disais par là, la beauté de cette meuf n’est que temporaire et elle va y passer aussi. Quand ils nous ont fait visiter le chantier de la L2, on s’est sentis tout petits, c’était monumental, c’était pharaonique ! Des murs de 16 mètres de haut, 2 fois 4 voies… Tu te sens comme une fourmi. L’idée a fait son chemin. C’était un pur bonheur ce projet.

 

J’ai une question à rallonge là. On t’a contacté pour participer à ce projet. Il y a 25 ans, tu aurais surement taggué ce mur en vandal. Niveau musical, le rap est partout, les DJ passent leur temps en soirées, les breakers sont dans toutes les comédies musicales et pourront même être en compétition aux JO de Paris 2024, est-ce que ça ne prouve pas un peu que le Hip Hop a gagné ? Qu’il a réussi à s’institutionnaliser, malgré tout ? Même si c’est critiquable…

(Il réfléchit) Ce qui me fait chier aujourd’hui, c’est comment le graffiti a été récupéré et tout le délire autour du street art… On vient de loin, nous. On m’a déjà braqué avec un fusil pour un mur que j’allais faire, pour une commande en plus, un truc légal… Donc les choses ont vachement évolué, maintenant c’est cool…

Est-ce que l’opposition Graffiti/Street art n’est pas la même que celle entre le rap et le slam, où ce dernier serait le bon élève ?

Je ne sais pas si on peut parler de bon et de mauvais élève… Le street art est bien accepté mais même le graffiti est de plus en plus accepté… Dans la musique aussi, je te parlais de Vald, il est accepté. Les trucs un peu barrés sont repris, acceptés. Je pense qu’on est obligé d’être pris par le flux à un moment. Si ton truc prend, il va y avoir un phénomène de masse qui va t’emporter…

Maintenant que le graffiti est ton gagne-pain, ton activité professionnelle, est-ce que tu continues l’illicite ?

Tu ne peux pas dissocier les deux. C’est pour ça que lorsqu’on me dit : « t’es un street artist » (il grimace). Beaucoup de street artists reprennent des codes d’univers urbains pour leurs toiles, histoire de rentrer en galerie. Mais ils ne foutent rien dans la rue. Ils n’y ont jamais peint ! C’est vrai que j’y suis beaucoup moins qu’avant, mais j’ai toujours un marqueur qui traine… dernièrement, j’ai balancé un post, c’est que des tags faits à droite à gauche ! C’est là-dedans (il montre les veines de son avant-bras).

Ça fait deux fois qu’avec des potes on n’arrive pas à trouver le bon soir pour aller taper des trains… Après je dois en faire qu’un ou deux par an ! Souvent les gens disent « les tags c’est pourri, ça ressemble à rien, mais vous votre travail, c’est du street art et j’aime bien ». Sauf qu’au milieu de ces tags, il pourrait y avoir mon nom. Le street art ça me dérange vraiment.

On a un côté engagé, même si c’est de l’ordre de l’éphémère. Tu vois il y a deux ans, j’ai fait un mur avec Bonar vers les Puces, avec deux persos, un portrait de Sarko, un portrait de Hollande, avec écrit au milieu « Racailles » et des extraits de la chanson de Kery dans le fond. Et ça nous a pris une bonne partie de la nuit. Le lendemain à 18h c’était effacé, parce que trop dérangeant.

Et tu vois dans le rap, dans le hip-hop en général, à un moment je suis parti dans un délire complotiste en me disant qu’ils veulent le vulgariser de façon à l’étouffer. Parce que mine de rien quand on faisait du graffiti, il y avait tout ce délire contestataire, là maintenant c’est plus trop le cas… Et je me pose la question sur moi-même. Peut-être que je me voile la face. Je fais des meufs, c’est un peu contestataire dans le sens où elles en prennent plein la gueule depuis des millénaires et c’est bien de les mettre en avant. Après c’est peut-être léger, tout le monde fait des meufs. Des fois je me dis pourquoi pas faire que des espèces qui ont disparu ? Et une nouvelle fois, c’est hyper paradoxal : je vais faire ça avec quoi ? Avec des bombes qui polluent…

En 2018, il y a eu énormément de rappeurs quadra qui ont sorti un nouvel album, j’ai envie de te demander c’est quoi vieillir dans le graff ?

Faut être patient, productif, faire ça pour le kiff. J’ai levé le pied à un moment dans ma vie par rapport à mes gamins. Mais quand mon 1e a eu 3 ans, je suis reparti en cacahuètes… C’était même pire que d’habitude. Je sortais moins souvent, mais je voulais que ce soit intense. C’était que du vandale, je n’avais pas le temps pour les terrains. C’est une question de motivation. Si t’as envie, tu te bouges le cul et t’arriveras à trouver du temps pour peindre. Faut être passionné. Rim’K, Djel, t’en as qui n’ont jamais lâché. C’est une question de patience et de persévérance. Je ne  fais pas ça pour devenir Picasso mais juste pour en vivre.

Spéciale dédicace à LAWET

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