AL, « PunchLife » de quarantenaire décomplexé

Aucune couverture médiatique, pas de release party, et même pas de CD. La sortie de PunchLife, le nouvel album d’AL, figure tutélaire du rap à Dijon, s’est faite dans un contexte de discrétion absolue à l’heure même où les grands vendeurs sortaient leurs traditionnels albums pour Noël. C’était sans compter sur les amateurs de Bon Son qui ne sont pas passés à côté et ont pu se délecter d’un des meilleurs contenus rap de l’année 2018. Au point de convaincre l’équipe de Matière Première de finalement presser le projet pour les collectionneurs les plus acharnés. Retour sur 16 titres d’introspection et de résistance rapologique, une PunchLife riche de sens.

Pas de discours ennuyeux d’old timer, pas de redites avec les albums précédents, pas de grand écart artistique ou de travestissement commercial. De son propre aveu déjà « tellement underground, même les chiliens ne peuvent pas venir me chercher » en 2012, c’est peu de dire que AL n’a pas oeuvré depuis pour développer sa notoriété. Ce nouvel album qui s’intitule PunchLife, s’ouvre sur un titre qui en dit long : « Le sens de l’Occidentation ». Le soin des mots choisis conforte instantanément l’auditeur venu entendre du concret et subir une piqûre de rap. AL représente malgré lui une certaine idée de la musique rap, en parfaite inadéquation avec ce que définit l’industrie comme musique urbaine aujourd’hui. Et c’est là que se pose l’interrogation sur le vieillissement dans l’art, et le(s) décalage(s) qui en découle(nt). L’auteur y répond à sa manière : en refusant le jeunisme, mais en adaptant son discours aux productions de l’époque. Cette phrase illustre bien son positionnement même si la redondance de quelques chansons plus loin pourrait relativiser ce désintérêt : « Faut pas venir me faire chier avec des débats qui n’ont pas lieu d’être, rap/trap, negro, j’aimerais bien être là avec ces mythos d’MCs quand la réalité les rattrape ». Depuis le début de sa carrière, il n’a jamais été avare en phrases cinglantes destinées à ses homologues. On pourrait le croire cynique, aigri, mais les formules choisies offrent au contraire un humour noir et pertinent dont on perçoit tout son détachement: « C’est faux le Sheitan n’est pas D.A chez Def Jam, mais les MCs savent bien qu’on a jamais rien de mieux vendu que son âme ! »

L’évolution demeure peu spectaculaire mais progressive, parfois même risquée comme ce très fort « rap dans le refrain » sur lequel il repense le concept classique d’une chanson couplet / refrain, en inversant volontairement les sonorités lentes chantées et le kickage brut pour un rendu inédit, innovant et empreint d’un bon rire narquois. Jamais trop mis en avant dans son rap, Alain donne l’impression que sa musique avance au rythme de sa vie, un tempo lent mais bousculé, qu’il dévoile avec pudeur « Moi, je voulais faire un groupe de R’N’B avec mon pote William » et parcimonie « Petit, on partait jamais en vacances, je me disais ‘Plus tard mieux vaut que j’ai une amnésie’ mais j’ai pu me venger Brésil, Philippines, New-York, Dakar, Mexique, Indonésie ». Les nombreuses images dessinées au fil des titres étant issues directement de son vécu, le mot « PunchLife » résonne comme une évidence. La densité de l’écriture nécessite plusieurs écoutes attentives pour apprécier chaque détail.

« J’voulais me garer près de mes rêves, c’est interdit sauf aux riverains, Tu chantes de plus en plus, Alain, pourquoi t’as mis le rap dans le refrain ? »

L’écoulement du temps reste une préoccupation importante puisque « 20 ans aujourd’hui » donne une suite à « La deuxième partie » présent sur le disque précédent. Il observe, « entre la quenelle et le dab », une société de l’éphémère où le divertissement pousse à l’absurde et l’information à la minute dérègle les comportements. Il égrène ses souvenirs d’enfance et de jeunesse comme on saupoudre tendrement un gâteau au chocolat de sucre glace : le dosage est juste pour ne pas être trop écœurant, et suffisamment délicat pour que l’on se rende compte de ce « petit plus ». Lui, qui se considère condamné « à leur pitié ou leur punition » essaye pourtant de tempérer en gardant une posture détachée. Un regard sage, souvent irrité mais toujours lucide. AL n’a plus rien à prouver dans le rap et c’est ce qui le libère. Sans jouer l’ancien, il endosse le costume d’un quarantenaire désabusé, exposant ses points de vue de « B.boy au bois dormant » où l’egotrip n’a pas sa place. Le ton n’est jamais prétentieux, toujours sérieux. Parfois énervé, quand il aborde le sujet des médias ou celui des bavures policières : « On va poser des bombes si on ne peut pas poser de questions ».

Ce quatrième album en 10 ans le classe définitivement en rap adulte. Le simple fait de titrer une chanson « Le sens de l’Occidentation » ou de placer « Envie de tirer » après « Ca va aller » et « En paix avec moi-même » dans l’ordre de la tracklist constituent des indices révélateurs de l’état d’esprit de l’artiste. Même s’il aime se qualifier « d’une simplicité qui te dépasse », AL a ce truc différent, ce franc-parler disparu dans le rap qui permet d’établir des constats et d’aller de l’avant sans détourner le chemin. « Ah maintenant on ne peut plus rien dire ? C’est ça, exactement: ferme ta gueule ! »

« T’as cru que la coke c’était anticonformiste, une OD a vite calmé ton audace »

Les beatmakers traditionnels sont bien là, qu’il s’agisse de Laloo, Héry ou Corrado. Plus étonnant, AL s’est ouvert à des prods de nombreux producteurs inconnus du grand public, parmi lesquels on retrouve Corbillardgang, Vinz Vega, Kung Fu Beats, Tapha Beat, Le Melodist et Chichmakers. Une multitude de  sonorités qui n’entache en rien la cohérence et la couleur unie du projet. 16 titres solides, avec des angles originaux, des prises de position appréciables et une musicalité rap revigorante. Exceptés peut-être « PunchLife », trop brouillon et agressif, et « Dis-moi », dont la structure apparaît déjà vue et revue.

Un album d’AL, c’est aussi l’occasion de prendre des nouvelles de la trop rare Casey, impeccable encore sur cette sortie en famille avec la team Anfalsh. Pas besoin d’élargir le spectre des invités pour sceller sa verticalité. Sa parole est libre et se suffit à elle-même, laissant l’auditeur égratigné, interloqué par sa pertinence, ou pire, bousculé par sa verve impactante. Convaincu. Quant à ceux qui n’auraient pas saisi toutes les subtilités entre les lignes, qu’ils se consolent comme ils peuvent : « Message lu, mais pas de réponse, ni des prières, ni des prud’hommes » !

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2 commentaires

  • Beau boulot ! « Camions Bennes » est avec « le rap dans le refrain » un sacré concept aussi 🙂

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