Benny – Tana Talk 3 | Une entreprise familiale

S’il est de la même famille que Westside Gunn et Conway, Benny n’a ni la voix criarde du premier ni le flow laidback et marqué par les impacts de balles du second. Non, sa signature vocale est bien plus « classique ». Pourtant, le troisième larron du pôle Griselda a su attirer l’attention via, notamment, ses deux dernières mixtapes, Butcher on Steroids (avec DJ Green Lantern) et A Friends of Ours, ainsi qu’un projet commun avec 38 Spesh, Stabbed and Shot. L’annonce d’un premier album solo s’accompagne évidemment d’exigences toutes autres et l’histoire a prouvé à maintes reprises qu’être un excellent kickeur n’assurait pas un album réussi. Alors finalement, que vaut Tana Talk 3 ?

Le quartier de Benny est surnommé le Montana, abrégé en Tana. Dans Tana Talk 3, le rappeur parle presque exclusivement de lui et des siens. Mais ses tribulations passées (on lui souhaite) sont un reflet de bien plus que lui-même. D’après ses propres dires, Tana Talk 2 avait marqué la ville en son temps et reste, à ce jour, une sortie importante pour les habitants. Buffalo n’est pas l’une de ces grandes métropoles de rap et l’exposition obtenue par ses rares artistes a un impact sur toute la ville, particulièrement la jeunesse. En ce sens, à chaque sortie c’est la ville qui est représentée, qui s’exprime. Sur le précédent volet, Benny était un kickeur et avait faim. On connait l’importance de la continuité pour le label – entre les six opus Hitler Wears Hermès ou les différents projets Reject. C’est donc naturellement que le chef de meute a conseillé au boucher, pour son debut album, de ramener l’énergie des épisodes précédents et d’en garder le titre.

En plus d’en être le boss, Westside Gunn est le directeur artistique de Griselda Records. Le rappeler peut sembler trivial mais c’est pourtant un vrai gage de qualité tant la casquette lui sied. Rappelons qu’il était notamment aux manettes de Flygod, son premier album, et Reject 2 de son frère Conway. Ces disques sont déjà des pièces maîtresses du rap des années 2010. Il a aussi tiré les ficelles du très bon mais plus confidentiel Lord Talk, vol. 2 de Flee Lord cet été. Et le sceau est, ici, d’autant plus pertinent que la production est exclusivement réalisée par le chef d’orchestre interne Daringer et The Alchemist. Excusez du peu. On devine donc, avant l’écoute, une couleur musicale très New-Yorkaises de fin des années 1990, là où l’ouvrage précédent était jonché de faces B plutôt actuelles à l’époque (2005). Les récentes sorties du MC s’ancraient déjà dans cet univers sonore, mais l’ensemble est beaucoup plus cohérent et l’écoute de l’album entier est agréable, sans morceau fastidieux ni lassitude. C’est donc une première réussite pour le boucher du Montana.

Alors que les deux frères reprennent inlassablement l’imagerie de The Wire, l’attention du cousin s’est portée sur un autre chef d’œuvre made in HBO : Les Sopranos. Difficile, alors, d’évoquer les métiers de la bouche et Benny sans voir défiler les scènes conviviales et appétissantes qui ont pu se dérouler entre les murs du Satriale’s Pork Store. Mais au-delà d’une comparaison tirée par les cheveux, la famille, valeur essentielle d’Anthony Soprano, est au centre de l’album. Dès l’intro, il évoque autant ses deux acolytes que lui-même et chaque morceau, teinté de son vécu, laissera planer la présence de sa famille. Plus encore que dans les textes, la construction même de l’album a quelque chose de très familiale. La place de Daringer à la production est évidente mais celle du légendaire Alchemist ne surprend pas. Les invités sont à leur aise, à leur place. On assiste plus à un repas dominical entre proches qu’un apéro dinatoire entre collègues mal-à-l’aise pour développer la cohésion entrepreneuriale et intégrer le nouveau stagiaire. Royce da 5’9″ était probablement la surprise de la tracklist mais arrive plus en vieille connaissance croisée après la messe qu’en inconnu – aussi sympathique soit-il. Le disque se conclut sur un titre partagé par les quatre membres principaux de la famille : Benny, Daringer (cousin albinos), Conway et Westside Gunn. Bon, ok, ce dernier ne se charge que des adlibs, mais on connait ses aptitudes redoutables pour les onomatopées et elles méritent d’être soulignées. Si vous avez déjà écouté Benny et, plus globalement, Griselda Records, vous avez forcément entendu le nom de Machine Gun Black, son défunt frère omniprésent dans la musique de toute l’écurie. Tana Talk 3 est très teinté d’introspection, il est donc évidemment question de son frère mais, paradoxalement, son décès est moins évoqué qu’il a pu l’être par le passé ou même par ses compères. En revanche, les quelques fois où il est évoqué au détour d’une phrase, l’image est suffisamment puissante pour qu’il ne soit pas nécessaire d’aller plus loin (« The day my brother died like 9/11, I missed him » dans « Rubber Bands & Weight »).

Le Buffaloan a beaucoup de choses à dire et va opter pour de longs couplets ponctués de rimes (vraiment) techniques. Il faudra attendre la quatrième piste pour entendre un refrain et il ne se laissera aller à l’exercice qu’à deux autres reprises, laissant ses invités s’en occuper dans deux autres cas. L’auteur va donc à l’essentiel et n’a pas de temps à perdre dans les 52 minutes qui composent l’album. Le propos général n’est pas trop varié, on n’est pas déboussolé et ne passe pas du coq à l’âne entre deux morceaux (ou couplets). Globalement, c’est de tout son parcours dont il est question mais, si la famille est la moelle épinière du disque, la rue, les difficultés, l’argent et ses qualités de rappeurs en forment la colonne vertébrale. Entre les sonorités souvent soul ou rock de Daringer s’insèrent quatre productions aux atmosphères peut-être plus angoissantes d’Alchemist qui siéent parfaitement à l’ensemble. L’apport, plus modeste en quantité, de l’Angelin apporte un léger contraste à l’ensemble, lui évitant d’être répétitif sans pour autant détonner de la couleur globale. Niveau rap, on sent évidemment plus d’influences de Capone’N’Noreaga que de Nate Dogg. Il est donc vrai qu’on n’attend pas du MC une mélodie entêtante et répétée et, en ce sens, le parti pris d’éviter les refrains est une réussite. Néanmoins, on pourra regretter l’absence d’El Camino, par exemple, pour sa touche très musicale et pertinente dans le même registre. D’autant plus qu’on sait les deux artistes proches et qu’ils ont plus d’une collaboration à leur actif. Peut-être ne voulaient-ils tout simplement pas refaire un ersatz de ce qu’ils ont déjà fait. Sans avoir de déchet, Tana Talk 3 atteint vraiment ses sommets sur « Who Are You » (feat. Mélanie Rutherford & Royce da 5’9″) et sur la guitare électrique de l’outro « All 70 » (feat. Conway).

Benny n’a plus à prouver ses qualités de rappeur mais il n’y a pas si longtemps, on n’attendait pas spécialement après lui. Ses divers couplets sur les projets des autres étaient bons, voire très bons, mais ne marquaient pas forcément. Peut-être les particularités vocales de ses comparses détournaient l’intérêt de son travail, peut-être étions-nous trop obtus. En l’espace de deux ans, c’est-à-dire depuis sa signature officielle au sein de Griselda, et à l’aide de bonnes cartes de visite, il s’est affranchi de cette image de sidekick. Le passage à l’album était fermement attendu et le défi est relevé avec brio. Tana Talk 3 est une vraie réussite. En 2018, c’est le meilleur projet estampillé Griselda et probablement l’un des points d’orgue de notre cher genre musical. RIP Machine Gun Black, RIP James Gandolfini.

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