Youssoupha rappe encore

Alors que son collègue de la ligue Kery James occupe actuellement le haut de l’affiche pour la sortie de son dernier projet J’rap encore, le cinquième album de Youssoupha est lui disponible depuis fin septembre. Livré en toute simplicité, et même accueilli avec une relative discrétion, il aurait sans doute pu faire bien plus de vagues. Car en suivant cette molle tendance qui consiste à mettre les artistes et leurs projets dans des cases bien identifiables, Polaroid Expérience a rapidement été catalogué « album de la maturité » voire « album révérence » et tout s’est vite arrêté là. Certes, il est indéniable que le MC presque quadra reprend ici ses thèmes préférés pour rapper cette fois en les teintant subtilement du recul du sage. Pourtant il nous semble que le projet a été construit solidement autour d’une recherche et d’une richesse musicale qui ne sonnent pas encore vraiment comme un testament. Si on s’accorde à peu près tous pour dire que Prims semble apaisé, il n’en est pas moins plus déterminé et audacieux que jamais. Droit dans ses bottes, certes il a mûri – il dirait sûrement « vieilli » sans complexe – mais il n’a pas renoncé pour autant à servir un rap de haute qualité parfaitement mis en valeur par des producteurs qui, après un bout de chemin ensemble, commencent à bien connaître l’animal et le soutiennent sans demi-mesure dans ses explorations.

Sensiblement plus court que les précédents opus, le projet compte 12 titres aux inspirations variées, mais offre aux oreilles un ensemble cohérent sans être attendu. Pas de feat rap pour prendre la relève sur un ou deux couplets, Prim’s est cette fois et en apparence seul à présenter et à assumer ses mots et ses partis pris. Mais c’est pourtant bien porté par l’amour, au sens noble du terme, et la bienveillance des siens, de son public et de tous ceux qui appréhenderont son travail avec un sens critique constructif, qu’il livre un contenu bien plus intense et dense que certains choix d’instru ne pourraient le suggérer. Transparent, intuitif, spontané sans être brouillon, chaque titre apporte un éclairage sur la démarche de Youss, lève le voile sur un pan de sa vie, nous entraîne dans les méandres de sa créativité et dans le labyrinthe de ses contradictions d’homme. Si depuis 4 albums le MC emprunte des sonorités qu’on a parfois hâtivement jugées commerciales ou s’associe à des voix tamponnées « grand-public » tout en compensant par une technicité et une culture rap qui le mettent à l’abri d’intransigeant puristes, toute éventuelle hésitation est ici laissée à la porte du projet. Plongeant tête la première dans tout ce qu’il semble avoir toujours aimé, il parvient à nous surprendre alors même que, à bien y regarder, l’album est une suite on ne peut plus logique  de Noir D**** et NGRTD. Alors que depuis toujours il sème ici et là chant, sonorités africaines, relents pop plus ou moins couverts par des influences US plus classiques, Polaroid Experience est bien l’éclosion définitive des graines plantées sur chacun des ses précédents travaux.

« Ceci n’est pas un album, c’est une putain d’expérience » – Polaroid Expérience

Alors prenons-le au mot et vivons « l’expérience » sans retenue. Laissons-le nous balader sur un chemin d’une intrigante douceur. Cehashi aux commandes du premier morceau, le voyage commence sur les rives du temps, où le tempo des secondes coule paisiblement alors qu’un trop plein d’amour en crue déborde peu a peu de son lit et s’apprête à tout inonder sur son passage. En 5’25 et avec un refrain en forme de mantra, Youss met les choses au point, ravi de nous intégrer dans sa grande famille, celle des hommes qui s’acceptent -enfin- pour ce qu’ils sont. Séduits et embarqués, on le suit alors piste après piste, regarder dans le rétro sans jamais perdre le présent de vue. Alors que Medeline prend le volant juste derrière pour nous conduire sur le pont fragile d’un freestyle empreint de nostalgie, on se laisse aller à revoir avec Prim’s, au détour de vers évocateurs, toutes ces années qui l’ont construit. La vitesse du temps qui fuit ne nous fait bientôt plus peur non plus. Le message est clair, il n’y a plus de légitimité à défendre, même les passages egotripés de l’album paraissent plein d’indulgence envers une concurrence qu’il regarde presque paternellement. Tout semble enfin si simple : il suffit de rembobiner !

« Viens on stoppe l’auto-tune, viens on chante vraiment » – « Viens », Noir D****, 2012.

Et le pas est sauté… la voix se fait douce. Posée, elle enrobe d’abord un refrain, puis donne tout au long du projet des rondeurs à ses flows collés à des rythmes tantôt afro et jazzy, tantôt electro ou gospel. Un dernier sursaut technique sur une double prod d’Obaida pour prouver qu’il est encore là, que la carapace reste épaisse et que sur le fond, les années n’ont pas affaibli les opinions. Mais le diamant du projet est bien sur la piste 8. Classez-le dans la variet’ si vous voulez, mais ce rappeur a du coeur et il touche le notre sans forcer. Une perf énorme pour un premier vrai tour de chant.

« En argot et en français sont mes lettres, mais j’oublie pas ma langue / Baninga bo lela té, Soki lelo na yé té / Muana a bosanaka nzela mboka na yé té » – « A force de le dire », Sur les chemins du retour, 2009.

Et le couplet est écrit… rappé d’une traite avec force. Accent trap sans détour d’une prod de Medeline pour un message en lingala qu’en fait, on ne regrette pas tant que ça de ne pas comprendre. L’essentiel peut se trouver ailleurs, dans les sons, les intonations, le flow qui s’adapte aux exigences de la langue et qui sonne presque comme une prière à nos oreilles de novices. Court et efficace, le morceau ouvre la porte d’un autre rap, un autre diamant brut qu’on aimerait voir taillé par Youssoupha.

« Depuis le 21 avril je sais que les Français sont des racistes conscients / Quand tombe le résultat hardcore, tout le monde hurle / Mais l’accident électoral est bien sorti des urnes, nan ? » – « Eternel recommencement », A chaque frère, 2007

Et le constat est là… toujours flagrant. En fin d’album, Youss fait un autre bilan : celui de la société dans laquelle il a en partie évolué et s’est construit pendant si longtemps. Cette France à peine schizo qui lui a offert le succès et ses disques d’or sans vraiment lui donner de reconnaissance institutionnelle, qui sait se montrer si ouverte et si sectaire à la fois et dont quelques-unes des pires intolérances ordinaires sont compilées entre autres dans le morceau « Mourir ensemble », comme pour dire au milieu des autres titres, que le temps passe, que le meilleur reste, mais le pire aussi.

« Ça commence à faire long, tout c’temps passé dans l’arène / J’vais sûrement arrêter le rap avant qu’le rap m’arrête » – « Chanson Francaise », NGRTD, 2015.

Et une promesse en guise d’outro… celle d’assurer les siens de n’avoir rien à regretter, plus rien à cacher, et de regarder vers l’avant. Maintenant qu’on a « rembobiné la cassette », maintenant qu’on l’a ré-écoutée et redécouverte, face A, face B, le rap peut gentiment faire place à d’autres projets. Youssoupha semble prêt à tourner la page. Il s’arrête là… jusqu’au prochain album.

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