En 2008, Booba défraie déjà la chronique à coups de bouteille et Nicolas Sarkozy, qui trois ans plus tôt parlait de débarrasser Argenteuil de sa racaille au pied d’une tour, est désormais Président de la République. Le moins qu’on puisse dire, c’est que la défiance de l’ancien maire de Neuilly à l’égard des banlieues est réciproque. C’est en partie pour cette raison qu’à cette époque le rap français revendique souvent des postures « racailleuses » en réaction, au point que des groupes tels que les Truands De La Galère, souvent moqués pour leur syntaxe hasardeuse et leur pauvre lexique, ont désormais leur place dans le paysage rap français. Mais la fin de la décennie 2000 approche, emportant peu à peu avec elle cette opposition dichotomique entre rap de rue et rap alternatif, au profit d’un début de diversification de la proposition musicale qui se confirmera dans le courant de la décennie 2010. – Olivier

Seth Gueko – Drive By En Caravane

Paru le 22 janvier 2008 | ► Gremlins

Après le petit succès rencontré avec Patate de forain, Seth Gueko décide de battre le fer tant qu’il est chaud et poursuit sur sa lancée avec, ce qu’il appelle la « snatch-mixtape », Drive By En Caravane. Un street-cd d’une trentaine de tracks, construit sur le même modèle que Prolongations (voir plus loin) : des titres inédits, des bootlegs, des extraits de morceaux ainsi que des titres sortis sur d’autres projets. Le mot d’ordre de cet opus est, comme on l’aura compris, « Manouche ». Tout au long des deux disques formant la mixtape, Seth Gueko développe le vocabulaire, les intonations, le langage et les gimmicks propres à la population des gens du voyage (et dix ans avant que cela ne devienne à la mode avec la famille Lopez). Et évidemment, le tout est accompagné des caractéristiques artistiques propres à Seth Gueko, et notamment une exaltation de la rime multi-syllabique. Finalement Drive By En Caravane contient certains des titres les plus marquants de cette période de Seth Gueko, avec « Gremlins », « Marche funèbre » ou encore « Moyens du bord » avec Farage et Alkpote. Les invités justement, occupent encore une fois une place importante. On retrouve en effet des MC’s obscurs proches de Guex, comme Ous-D-Ous, Aka ou Nourou, mais également des têtes plus connues comme Alkpote, Zesau, Despo Rutti ou encore Rim’K. Avec Drive By En Caravane, Seth Gueko ne signe pas son projet le plus solide, mais peut-être son plus emblématique avec Patate de forain, tant il concentre les traits propres à son rap, de façon exacerbée, voir exagérée. Et c’est peut-être ceci qui le rend encore indispensable, dix ans plus tard. – Xavier

Dany Dan – Special Vol.3

Paru le 5 février 2008 | ► Daniel Lakoué

Dany Dan a une place à part au panthéon du rap français, en 2008 déjà. Son parcours au sein des Sages Poètes de la rue plaide pour lui, son influence sur des générations de rimeurs a été immense et seul Ill des X-Men peut tenir la comparaison. Les années 2000 ont été fastes pour les fans de Pop’Dan : un album des Sages Po’, trois mixtapes, un solo (Poétiquement correct), un projet avec Ol’Kainry, des feats avec tout le rap game… A l’instar de Lino, Dany Dan est le rappeur préféré des rappeurs. Et ce Spécial Dany Dan vol.3, sorti sur son label Disques Durs, mixé par DJ Kéri et Nicolson, est la quintessence du talent de « l’enfoiré le plus dingue de la planète ». Au menu, les meilleures performances de ses années 2005-2008, des remix, entrecoupées de scratches, d’extraits de films. Durant 73 minutes, le Pape de Boulogne multiplie les egotrips et les punchlines (« Dany Dan, la meilleure invention depuis l’eau fraiche ! »). Qui mieux que Dandy Bandit Dan pour rapper avec panache sur les femmes, la sape, les soirées ? Simple et percutant, il a recours à tout un tas de figures de style, en particulier métaphore et comparaison (« On me remarque comme si j’n’avais pas mes dents »). S’il sait être dans l’air du temps et virer dans le sale (« ta mère aurait dû mettre une capote ou t’avaler »), il se montre vulnérable dans le magnifique « Sunshine ». L’absence de single devient anecdotique vu la qualité des 33 pistes (au hasard « Changer le monde », « Punchline », « Ecriture », « Bouffe »). La liste des invités est impressionnante : Anofela, Saloon, Haroun, Youssoupha, Les Sages Po’, notamment. La tape comporte deux posse cuts devenus classiques: « Débrouillard » avec Ol’Kainry, Nubi et Brasco ; « Crie mon nom » encore avec Ol’kainry, Nubi (quel kickeur !), Sefyu et de manière assez surprenante Alibi Montana. Nous disposons là d’un disque de référence pour une nouvelle génération de rappeurs qui a remis la rime et le flow au goût du jour, en 2010. Sans haine ni violence, « A la régulière, yo ! ». – Chafik

Sat – Second souffle

Paru le 11 février 2008 | ►A force de vivre

Second souffle sort deux ans après la dissolution de la F.F. Bien plus que dans son premier album solo (Dans mon monde), cainri dans l’influence, l’ambiance est tendue, bien moins enjouée (« Je viens faire un disque de rap et on dirait que je pars en guerre »).  Sarkozy sévit en France, Bush un peu partout et Sat déplore la mort du hip-hop ainsi que  du rap engagé. A l’écoute des 17 tracks, on n’a jamais eu autant l’impression que c’est moins Sat qui rappe que Karim Haddouche qui se dévoile. Il met en avant ses différentes facettes de fils, de mari, de père, que l’on n’avait alors que très peu perçues. S.A.T. fait le bilan de ses années 2000. La nostalgie est fortement présente, à l’image du dyptique « Au bon vieux temps » puis « Que sont-ils devenus ? » (beaucoup plus triste) et de son mea culpa dans « A ma mère ». Lucide sur sa carrière qui touche à sa fin, il aborde avec sérénité cette petite mort qu’il va devoir affronter, même s’il semble inquiet face à cette nouvelle vie dans le morceau « M’aimeras-tu ? ». Les morceaux thématiques (l’excellent « Marseille City » qui aurait dû se retrouver sur la B.O. de La French !), les exercices de style (« L’abécédaire ») se suivent, tout comme les collabs avec des chanteuses RnB au refrain (reconnaissons que ces titres-là ont clairement vieilli). Pourtant, tout au long de l’album, Sat fait étalage d’une technique sûre, portée par ses rimes riches, sa voix légèrement cassée et des prods efficaces assurées notamment par Medeline, Sayd des Mureaux et lui-même. De plus, S.A.T. dispose d’une qualité rare, celle de soigner ses sorties de couplets, qui mettent sur orbite ses refrains. Si l’on ne devait retenir qu’un titre, ce serait assurément « A force de vivre », le dernier de l’album. Morceau intemporel, juste, porté par le sample de Les McCan (le même qu’IAM dans Ma 6-T va crack-er), il livre sous forme de testament ce que 15 ans de rap et surtout 30 ans de vie lui auront appris. Avec Second Souffle, Sat tire ainsi sa révérence et peut partir avec le sentiment du devoir accompli. – Chafik

Pejmaxx – Porte parole

Paru le 25 février 2008 | ► Porte parole

2008. Le rap s’est considérablement durci au point d’ériger la street crédibilité en premier critère de qualité, un style qu’on oppose alors de manière manichéenne à un autre courant, loin de la tendance, conscient, parfois moralisateur, souvent attaché à des sonorités issues de la décennie précédente. C’est dans ce contexte que débarque Pejmaxx avec Porte parole, surprenant de maturité du haut de ses 22 ans, mêlant identité quartier et authenticité. Avec un phrasé qui transpire les grands ensembles, une plume de haute volée, et des productions actuelles à l’identité forte signées Soulchildren, le MC de Créteil malmène les grilles d’analyse et les frontières des courants de l’époque, allant même jusqu’à sampler Kery James et MC Jean Gab’1 sur un même album (un choix surprenant au vu de la querelle qui les opposait à l’époque). Si quelques titres sortent du lot comme « Porte parole », « Mec en or » ou « Téléréalité », il ressort de cet opus une grande cohérence, une couleur immédiatement identifiable, fournissant à Pejmaxx et aux Soulchildren une double carte de visite, même si ces derniers ont, à cette époque, déjà fait leurs preuves auprès de quelques grands noms tels que Diam’s, Flynt ou Youssoupha. Malgré ces connexions prestigieuses, pas de featuring au tracklisting en dehors du cercle proche – pas question de devoir un éventuel succès à qui que ce soit d’autre que Pej’, Lionel et Nico. Les albums suivants se placeront dans la continuité directe de ce véritable« disque signature  , toujours produits par Soulchildren, avec comme constante au niveau du format un double CD offrant une version instrumentale, et un coton-tige placé dans la tranche. – Olivier


Salif – Prolongations

Paru le 25 février 2008 | ► Journée en enfer

Marque déposée du rap français de la seconde partie des années 2000, le street-cd est en pleine explosion en 2008. Le terme désigne alors les projets quelque peu bordélique et fourre-tout, où l’on met des bootlegs, des couplets isolés, des morceaux sortis sur d’autres projets n’ayant pas eu le succès escompté ainsi que des titres inédits, jusqu’à donner des opus pouvant compter jusqu’à 40 ou 50 tracks. Avec un format pareil, il est difficile de ne pas tomber dans l’oubli quelques semaines après la sortie. Mais certains artistes parviennent à réaliser le tour de force de sortir des classiques même sous cette forme. C’est évidemment le cas de Salif avec Prolongations. Alors que la même année sort Si si la famille, album qui sonnera le glas de Nysay, malgré sa qualité certaine, Salif produit paradoxalement ce qui reste son opus le plus marquant en solo, Tous ensemble chacun pour soi excepté. Sur les 37 pistes qu’il renferme, Prolongations contient certains des morceaux les plus emblématiques du plus grand MC ayant jamais grandi à Boulogne-Billancourt. Sorti sur le label Neochrome, l’opus rassemble plus de deux heures d’un mélange sans réelle cohérence de morceaux sortis sur diverses compilations et albums moins connus (« Caillera à la muerte », « Tricar »), de morceaux avec EXS, où parfois seul le couplet de Salif est présent (« Avec le temps », « Pourquoi ») et même des morceaux sortis sur Boulogne Boy (« Enfance gâchée », « Ghetto Youth »). En enlevant tout cela on se retrouve tout de même avec un peu moins d’une vingtaine de titres inédits, sur lesquels Salif prend plaisir à se défouler où à prendre une tonalité plus mélancolique, comme sur l’excellent « Journée en enfer », qui est encore un de ces morceaux où Salif décrit le quotidien de la vie de quartier de manière détaillée, précise et imagée. – Xavier

Zesau – Bad Musik

Paru le 26 février 2008 | ► Le beat j’plie

Avant Bad Musik, peu d’auditeurs connaissaient le nom de Zesau. Pourtant membre du renommé trio Dicidens dont le premier album contient un morceau avec le duo Lunatic (peu d’élus peuvent se targuer d’un tel fait d’armes), et beatmaker du morceau « Sans rature » sur Temps Mort, il n’avait cependant pas encore imposé son blaze à la manière de son compère Nessbeal. À bien y regarder, il sera également présent sur des projets de grosse envergure quelques années plus tard, tels que Cracheur 2 venin, Talents Fâchés ou Drive by en caravane, et ce sont précisément quelques-unes de ces apparitions qu’il place sur ce projet plutôt que des titres datant l’époque Dicidens. HLM Rezidants a déjà huit ans en 2008, soit toute une vie dans la carrière de certains rappeurs. De fait, ce qui fait de cette mixtape un disque important est qu’il offre l’occasion à Zesau et sa voix d’outre-tombe une présentation officielle, et permet à l’auditeur de prendre la mesure de son potentiel, entre démonstrations techniques sur tous types de prods, collaborations prestigieuses, et titres solos aboutis. Sur Bad Musik, on découvre un Zesau aux intonations vitriotes marquées, mais l’affiliation à la célèbre ville du 9.4. se traduit également par un phrasé qui transpire la rue, des textes sombres, des références au grand banditisme, ainsi que des collaborations avec les MC’s les plus prestigieux du coin tels que Rohff, Rim’K, ou Six Coups MC qui viennent finir de l’adouber. Avec un disque généreux (27 titres) et une grande majorité d’inédits, Zes’ livre ici une piste de lancement idéale et même un premier extrait (« La rue elle voit tout ») pour un album (Frères d’armes) qui aurait dû sortir en suivant, mais qui ne paraîtra finalement qu’en 2012, après une deuxième mixtape du même acabit en 2011 (Drive By Musikk). Zesau n’a pas (encore) connu le succès, mais les auditeurs avertis savent apprécier son talent, preuve en est avec ses récentes apparitions aux côtés du  Gouffre ou la décision de Niro de produire son dernier album via sa structure Ambition Music. – Olivier

Rachida Dati, cible de choix

Plus qu’aucun autre Président, Nicolas Sarkozy et a fortiori sa politique de « droite décomplexée », aura été la cible de nombreux morceaux ou piques envoyées par les rappeurs, et ce dès sa nomination comme ministre de l’Intérieur par Jacques Chirac en 2005. Si les ministres qui composaient son gouvernement n’ont pas non plus été épargnés, une personnalité ressort dans nombre de textes : Rachida Dati. Elle cristallise en effet plusieurs phénomènes. En premier lieu, de par son statut de ministre de la Justice d’un gouvernement qui fait semblant d’écouter sa jeunesse, elle s’expose forcément à des reproches (Nessbeal – « Réalité française » : « C’est triste et cruel comme Rachida Dati ») ou des provocations (Furax – « Rodéo » : « Chaque frein à main est une dédicace à Rachida Dati »). Ses origines font également grincer des dents, elle semble pour beaucoup avoir trahi sa communauté en collaborant avec un exécutif qui met en place à cette époque un ministère de « l’identité nationale ». Sniper consacrera un morceau à ce sujet en 2011 avec « Fadela » : « T’as fait ta Fadela ! T’as fait ta Rachida ! On t’a donné une bonne place, t’as oublié la hass ! ». Enfin, le mystère autour du père de l’enfant de Rachida Dati né début 2009 aura fait couler beaucoup d’encre dans les magazines people, mais également dans les cahiers de rimes des rappeurs. On pense notamment à la phase de Youssoupha dans « L’effet papillon » : « Mais pour des fafs ils pourraient reconnaître la gosse de Rachida Dati. » Aussi surprenant que cela puisse paraître, à l’occasion de leur Planète Rap en juin 2008, Jacky et Ben-J ont convié la ministre à venir parler des prisons, mais également de la justice à deux vitesses, des violences policières ou des discriminations. Si certains ont salué l’initiative de ce débat qui n’aura souffert d’aucun dérapage, et le fait de ne pas avoir lâché le morceau sur les bavures de Clichy-sous-Bois et Villiers-le-Bel, d’autres les ont trouvé trop peu vindicatifs, et auraient préféré un échange plus tendu. D’Alkpote à La Sexion D’Assaut, en passant par LaCraps, Kool Shen, Zesau ou La Fouine, ce seront des dizaines de morceaux qui feront référence à Rachida Dati, parfois bien après l’arrêt de ses fonctions ministérielles, en témoigne la phase de Dinos sur « Bloody Mary » (en 2018 donc) : « Dix ans plus tôt, j’versais des larmes, pour pas qu’elle m’habille à Tati / Aujourd’hui, j’ai plus de paires qu’la gosse de Rachida Dati. » – Olivier

Furax Barbarossa – En bas de l’échelle

Paru le 1er mars 2008 | ► Croisades

S’il s’agit du premier disque pressé de Furax, En bas de l’échelle est déjà son quatrième projet (après Crash Test, Etat des lieux et Black Album), le deuxième réalisé en étroite collaboration avec Toxine, avec qui il forme à cette époque-là le binôme de beatmakers Bastard Prod. L’univers de la Barbe est donc déjà bien installé en 2008, avec un rap sombre, franc, authentique et une personnalité unique. Sa rage intérieure, sa voix rauque, ses références à la vie sur la route, ses schémas de rimes élaborés agrémentés d’un riche lexique, son esprit de meute, ses références à Toulouse, l’absence totale de filtre quitte à être vulgaire… Tout ce qui fait l’ADN de Furax est déjà totalement maîtrisé, avec en fond sonore, comme tout au long de sa carrière, des instrumentales à base de samples qui renvoient à la fin des années 90. Les featurings ne sont pas laissés au hasard, puisqu’on retrouve seulement le cercle proche, à savoir Sendo et Reda, respectivement sur deux morceaux chacun, ainsi que le Liégeois L’Hexaler sur « Play Off », excellent égotrip avec le basket en métaphore filée, qui marque le début d’une longue amitié artistique entre les deux MC’s qui perdure aujourd’hui encore. Au milieu d’un rap qui peut paraître violent, parfois vulgaire de prime abord, on retrouve à plusieurs reprises des textes concernés, sans le côté mièvre ou moralisateur que peut parfois avoir le rap conscient, puisque la personnalité de Furax transparaît dans chacune des phases. Enfin, sur En bas d’l’échelle comme sur tous ses autres projets, le MC toulousain brille par ses talents de narrateur, que ce soit pour décrire des scènes et planter des décors en quatre mesures comme sur « Ça m’fait pas marrer 2 » ou « Innocents victimes et démons », ou pour livrer des storytellings de haute volée comme « Rodéo » ou le magistral « Croisades », récit personnel et poignant de ses pérégrinations en charrette, assurément un des meilleurs morceaux de sa discographie. «  Débrouillard, j’apprends à aimer ma combi et ma caisse, sous mon taudis sans adresse. » – Olivier

Hugo TSR – Flaque de samples

Paru le 24 mars 2008 | ► Objectif Lune

Flaque de samples est l’album qui consacrera Hugo comme représentant du 18ème parisien aux yeux des auditeurs et digne successeur des rappeurs de la génération précédente tels que Flynt ou la Scred Connexion. Véritable succès d’estime dans le milieu du rap underground français, Flaque de samples s’est révélé être pour beaucoup une véritable claque de 39 minutes. Porté par des titres comme « Objectif lune » ou « Génération shit et grec frite », Hugo a trouvé sa place entre poésie et rap racailleux : ni l’un ni l’autre. Loin des fantasmes, loin de l’irréel, Flaque de samples a la marque de tous les projets du rappeur du TSR : une description en bonne et due forme d’un Paris désabusé loin de la carte postale. Si, dix ans après, les références ont quelque peu vieilli, c’est un album qui n’a pas perdu de sa pertinence dans l’écriture (même si l’utilisation abusive de la figure de style comparative à base de « comme » est toujours très lourde). De fait, on trouve dans cet album tout ce que l’on trouvera dans les projets postérieurs : les extraits cinématographiques en début de morceau, des instrumentales faites maison par Hugo lui-même sous le nom « Chambre Froide prod » et des thématiques qui donne du noir à broyer. Du début à la fin de l’album qui est encadré par les titres « 2 minutes pour convaincre » et « 2 minutes pour conclure », Hugo rappe seul et se passe de featurings. Celui qui découvrirait cet album aujourd’hui après avoir écouté les projets plus récents ne serait pas surpris par le contenu ou par la forme : toujours le même rap brut et sans fioriture qui ne s’embarrasse pas des formes et du détail. Avec Flaques de samples, l’autoproclamé « roi des punchlines légendaires » aura marqué d’une belle manière l’année 2008 et aura donné au rap underground français de quoi satisfaire les puristes pour les dix années suivantes. – Costa

Swift Guad – Hécatombe

Paru le 15 avril 2008 | ► Hématomes

Premier album du rappeur venu de Montreuil, Hécatombe se déguste aujourd’hui comme une bonne bouteille de vin qui aurait passé une dizaine d’années à la cave. Si l’artiste a changé en dix ans, s’essayant à d’autres styles, ce projet pose les fondements de l’univers « Swift Guad » tel que les puristes l’aimaient : underground et sans concession. « Chronique ordinaire entre rap et hématomes » comme dit le titre éponyme à l’album, Hécatombe mêle la poésie de « Fleur de bitume », le sale de « Regard perçant », l’egotrip d’un « 93100 Montreuil », l’engagement d’un « Etat d’alerte » ou d’un « Hématomes ». L’album possède une ligne directrice nette : la vérité du quotidien (entraînant le rappeur sur des thèmes originaux comme les relations internationales ou les violences conjugales) sublimée par l’écriture d’un MC déjà aguerri et un flow parfaitement maîtrisé. Avec ses vingt-deux titres, l’album est long et Swift Guad a invité quelques rappeurs français  bien connus sur le projet : Seth Gueko, Alkpote, Aketo, Zoxea et les montreuillois Penchak et Salgos. Red Eye Krew de Liverpool vient compléter la liste des featurings pour un titre qui vient s’inscrire dans les belles combinaisons franco-anglaises. Les instrumentales sont variées et on peut déjà sentir le côté tout-terrain du rappeur montreuillois. C’est toutefois un petit jeune qui sort du lot en ce qui concerne la production, et à n’en pas douter beaucoup l’ont découvert sur cet album, à savoir le toulousain Al’Tarba, qui prolongera sa  collaboration avec Swift à plusieurs reprises dans les années suivantes. Au-delà de la seule discographie de Swift Guad, Hécatombe est un album important pour le rap underground français puisqu’il fait apparaître au grand jour un artiste qui, quelques années plus tard, prendra le risque de voir une partie de son public lui tourner le dos en opérant un virage artistique important. Il reste néanmoins l’une des figures de proue du rap underground, et cet album, puis sa mise à jour Hécatombe 2.0 y sont pour quelque chose. – Costa

Alkpote – L’empereur

Paru le 12 mai 2008 | ► 44 mesures de terreur

Alkpote n’a pas toujours été le rappeur générique et rigolo que l’on invite partout pour l’entendre dire « pute ». Quand le rappeur d’Evry-Courcouronnes sort L’empereur en 2008, il est un membre éminent de la nouvelle indépendance, soutenue par les labels émergents. En effet, Alkpote porte fièrement l’étendard de Neochrome, qui lui a déjà permis de sortir Haine, Misère et Crasse avec son compère Katana, ainsi que la mixtape Sucez-moi avant l’album. La majorité du vocabulaire qu’on lui connaît et attribue aujourd’hui était donc déjà présent. Le style, encore en rodage, s’affirmait peu à peu. Il était déjà un maître de la rime multi-syllabique, comme ses compagnons de Neochrome, mais n’avait pas encore penché pour le name-dropping insensé comme aujourd’hui. On a donc avec L’empereur un album finalement très ancré dans son époque. Que ce soit avec les invités présents (Seth Gueko, Salif, LIM, Katana, Nakk…) ou en termes de sonorités avec des productions lentes et agressives comme sur « Caillera Mentalité », « L’empereur » et « Y’a pas d’heure » ou alors froides et oppressantes comme sur « 3 Issues », « 44 mesures de terreur » et « L’axe du mal ». Certains morceaux sortent de cette ambiance générale plutôt sombre comme « L’envahisseur », « L’alerte générale » et le très oriental « Souvenirs du bled ». Cependant, un élément prédomine l’ensemble du disque, c’est la qualité et la variété du rap qui nous est proposé. La plupart des invités se montrent au niveau. Et surtout, Alkpote brille tout au long des 21 titres qui composent le disque, quelque soit le registre dans lequel il s’emploie, pour ce qui reste peut-être, encore aujourd’hui, son album le plus cohérent. – Xavier

Nessbeal – Rois sans couronne

Paru le 9 juin 2008 | ► Rois sans couronne

Deux ans après la sortie de son premier album, La mélodie des briques, Ne2S revenait sur le devant de la scène en 2008 pour offrir au rap français un nouvel opus qui devait pour longtemps susciter l’admiration et le respect. Soigné, intelligent et intéressant, Rois sans couronne reste pourtant encore à ce jour un de ces albums dont on ne s’explique pas qu’ils n’aient pas connu un plus grand retentissement à leur sortie. Tout pourtant semblait réuni pour rencontrer un public intéressé au genre : la profondeur des textes sous l’agilité de la plume, la précision d’un flow porté par une sincérité remarquable sur des instrus efficaces, et même quelques feats avec de talentueux interlocuteurs qui tenaient encore le haut du pavé il y a 10 ans (K-Reen, le Rat Luciano, Wallen…) Le garçon kicke sans forcer sur 16 titres à la fois émouvants et solides et embarque vraiment son auditeur dans un univers bien à lui, fait de mélancolie, de paysages amers et de constats peu reluisants. Si la magie opère et séduit instantanément les amoureux de la belle rime, le disque peina à trouver son public. Trop homogène ? Trop honnête ? Trop lucide ? Au-delà du succès d’estime qui lui fut volontiers accordé par ses pairs, difficile de cerner les raisons qui ont empêché cet excellent album de récolter, auprès d’un public plus large, le succès qui lui était dû. Mais au final, qu’importent les performances commerciales, car écouté encore 10 ans après, le plaisir et l’enthousiasme de celui qui prend le temps de tendre l’oreille est toujours le même. Or, c’est bien à l’épreuve du temps qu’on reconnaît le talent et qu’on distribue les lauriers… – Sarah

Saloon – Le 4ème singe

Paru le 10 juin 2008 | ► L’envers du décor

« Ne rien voir, ne rien entendre, ne rien dire, j’ai pas pu… » C’est avec ce slogan que Saloon, peu connu jusque-là, annonce la couleur d’emblée, un noir amer teinté d’un engagement non revendicateur et empreint d’humour, qui met en lumière le fond de sa pensée. Questionnements, fustigations du système, espoir et ouverture d’esprit sont les ingrédients d’une recette réussie. Le 4ème singe relève d’un concept abouti de la première note à la dernière parole, mûrement réfléchi et sincèrement rappé. Peut-être l’un des derniers grands albums de cette dimension-là, et datés d’une autre époque. C’est l’incarnation d’un personnage réel ou héros fictif détournant les symboliques des « trois singes de la sagesse », emblèmes légendaires d’Asie, pour mieux appuyer ses propos là où ça fait mal : la précarité, le chômage, les MST, la religion, la politique, la pollution, etc. Champion du franc-parler, il balance aussi sur son patron, son ex… et lui-même, réalisant son autocritique dès qu’il en ressent la nécessité. Proche de Dany Dan, le Boulonnais boxe dans la catégorie rap à textes, épiçant la plupart de ses textes de vraies punchlines engagées, rimes techniques ou images fortes, comme lors de son featuring sur l’album du Sage Poète : « Chacun ses secrets comme les prêtres qui baisent ». Les instrus sont l’œuvre de son ami de toujours, Mozaïc, qui a réalisé la majeure partie des titres (quatorze). S’il est inconnu des auditeurs, il a rendu une copie impeccable et confirmé que la formule binôme MC / beatmaker  s’entend sur la durée et peut s’avérer la meilleure des potions.  Beaucoup moins reconnu que les albums de Flynt ou Haroun sortis à la même époque, celui de Saloon se classe dans la lignée de ceux d’Hugo TSR ou Tonio Banderas également sortis à cette période : sérieux dans l’écriture, riches en thèmes, un fond de dénonciation solide alterné aux méandres quotidiens, et des prods issues de l’école traditionnelle du rap français. – Antoine

Alpha 5.20 – Rakaille 4

Paru le 16 juin 2008 | ► Gangstaz

Retiré du paysage rap français depuis quelques années, Alpha 5.20 y a indéniablement laissé une trace assez profonde, et Rakaille 4, dernier opus de cette série de mixtapes aux allures de compilations, en est une preuve encore vivace. Fort d’une trentaine de titres dont des featuring avec certaines têtes d’affiches de l’époque -le « ghetto CAC40 »-, le CD garde la recette de ce qui a construit le succès du Ghetto Fab et d’Alpha: des projets denses, sans filtre et sans intermédiaire. Que ce soit dans les textes ou dans les flows, Alpha et ses invités ne trichent pas. Pendant plus de deux heures, on prend en pleine face l’expression du mécontentement silencieux qui se répand dans des territoires où on se sent oublié et méprisé par une société qu’on estime corrompue et salie par des hauts fonctionnaires sans scrupules. Les valeurs du bled toujours en bandoulière, Alpha s’adresse sans détour dans des morceaux bruts et violents, à un public qui viendra lui acheter directement son CD dans son camion, loin des circuits standards de distribution, pour entendre sa vérité. Auto produit et écoulé en toute indépendance, comme les précédents et comme les suivants, la mixtape est certes inégale et concède quelques longueurs, mais elle offre à l’auditeur de remarquables perles, comme l’incroyablement old school « Gangstaz », ou encore l’inattendu « 6 pieds sous terre », qui fait la part belle à une prod toute en légèreté, contrastant avec le reste de la tracklist. On retrouve également sur cet opus les fameux interludes propres au Spinassien, véritables tribunes d’opinion pour un rappeur qui, au sommet de sa notoriété, reste fidèle à ses convictions et à son identité. Après une douzaine de mixtapes et un album, ce « Rakaille » reste emblématique de ce que sortaient Alpha et son hyper productive famille du GFG : des instrus coups de poing, des textes accusateurs et puissants, toujours sans compromis, et cette manière si authentique de s’adresser à son public directement, tout en emmenant avec lui une bonne partie de ce qui faisait le rap indépendant -et invisible- de l’île de France à la fin des 2000’s. – Sarah

Vaï – Ma raison

Paru le 23 juin 2008 | ► Made In

Fut un temps, Vaï se faisait appeler Mélo, et rappait avec un certain Lyrik (futur K-Maro) au sein du groupe montréalais Les Messagers Du Son. Après deux albums de groupe, puis un premier solo en 2003, ce n’est donc pas une surprise si Ma raison sort sur le label K. Pone Inc fondé par K-Maro. Mais n’allez pas chercher non plus de une implication artistique de ce dernier sur l’album, Vaï s’est occupé seul de la partie artistique : pianiste et guitariste de son état, il est derrière la totalité des textes, mélodies et instrus. Alternant samples, compositions, beats dans l’ère du temps et instruments live, et avec des influences variées allant du jazz au blues, en passant par la soul, le reggae ou la pop, il ressort de l’écoute de Ma raison une forte musicalité, renforcée par un travail mélodique sur les refrains et les flows. Pour ce qui est du rap, le groove de ses placements, ses qualités évidentes d’écriture, et son aisance sur tous types de supports musicaux laissent transparaître une longue expérience derrière le micro. De fait, comme quelques illustres noms, il fredonne ses couplets avant de les rapper, sans jamais les poser sur le papier. La véritable réussite de cet album réside dans le fait d’avoir livré un album accessible, mais également personnel et autobiographique, loin des clichés et maladresses inhérentes à la plupart des tentatives de toucher un public plus large. Dans ses textes, il prône en premier lieu l’authenticité, et ne s’interdit à aucun moment d’être piquant dans ses égotrips, et de dédicacer le Maroc et son collectif Centrale Bergham dès que l’occasion se présente. Pas d’MC’s français prestigieux au tracklisting comme sur son premier opus Street Life, côté rap on ne retrouve que l’omniprésent complice Minea en featuring pour trois morceaux réussis dont l’excellent « Made in », et sur les chœurs de quatre autres morceaux. Le succès du morceau « Sur ma vie » aura permis à Vaï de se faire connaître du public français, avant de se retirer du monde de la musique. – Olivier

Ghetto Fabulous Gang, le nouveau Seine-Saint-Denis Style

Le rap français n’a pas échappé à la démocratisation du rap sudiste au tournant des années 2000, avec une surenchère continuelle dans le (souvent prétendu) gangstérisme et le développement des lignes de basses très puissantes. Cette évolution du langage du rap français n’a pas vraiment de meilleur représentant et illustration que le Ghetto Fabulous Gang, mené par l’inénarrable Alpha 5.20. Mais il serait injuste de réduire le collectif à cette tendance. Musicalement d’abord, les influences émanent de toutes parts. On trouve des Face B de 50 Cent, des productions résolument gangsta rap, tout en gardant la part belle au Texas, Scarface restant la principale influence rapologique d’Alpha 5.20, comme il le précisera une fois dans une des ses emblématiques interludes. Mais surtout, le Ghetto Fabulous Gang n’est pas à limiter au rap. Le collectif séquano-dionysiens n’a pas attendu Gucci Mane pour adopter un mode de production complètement dément, sortant continuellement mixtape sur mixtape, afin d’alimenter une clientèle des plus voraces, ainsi que les bacs du stand à Clignancourt. Ainsi, c’est également dans l’indépendance complète et totale, devenue à la fois une marque de fabrique et un argument de vente, que le GFG se pose comme un élément incontournable de cette période du rap français. Au demeurant, seuls trois disques sont sortis sous le nom Ghetto Fabulous Gang, réunissant les quatre membres officiels du groupe (Alpha 5.20, O’Rosko Raricim ainsi que Shone et KER composant le (bien nommé) duo Holocost). Beaucoup d’autres rappeurs en sont des membres officieux de par leur continuelle gravitation autour des projets solos ou collectifs, comme Balastik Dogg, Malik Bledoss ou encore le duo La Comera. Pour toutes ces raisons, le Ghetto Fabulous Gang s’impose comme une entité unique dans la paysage du rap français et un élément absolument incontournable des années 2000. – Xavier

Farage Nikov – L’instinct du bitume

Paru le 30 juin 2008 | ► Qui ?

Plus que n’importe quelle autre période, la deuxième partie des années 2000 voit naître quantité de rappeurs éphémères, à travers la floraison de labels indépendants et semi-indépendants suivant les traces des modèles IV My People et B.O.S.S. Ces labels suivent un double-intérêt pour les rappeurs. Pour quelques rares têtes d’affiche (Seth Gueko et Alkpote dans le cas de Neochrome), ils permettent d’être une rampe de lancement efficace pour débuter une carrière. Pour les plus nombreux, ils permettent une exposition temporaire qu’ils n’auraient probablement jamais eue sans le label en question. Si l’histoire n’a pas permis à Farage Nikov de suivre les traces de ses deux compères de l’époque, celui-ci aura tout de même connu un petit succès avec ses deux albums L’instinct du bitume et Témoin du mal sortis en 2008 et 2009. On retrouve pourtant la plupart des ingrédients de la réussite de ses collègues ; une empreinte vocale extrêmement marquée, un goût prononcé pour la rime multi-syllabique, une tonalité très street et même une place importante laissée aux gimmicks et autres onomatopées. Et évidemment une flopée d’invités plus ou moins attendus : Seth Gueko, Alkpote, Grödash, Six Coups MC, 25g, Escobar Macson, Ades, Zekwe Ramos (encore appelé Kevin en ce temps), Freko et même Zehef. Le principal tort de Farage est d’être arrivé à une période où les projets dans cette tonalité pullulaient, sans que la recherche de la différenciation soit forcément présente. L’instinct du bitume n’en reste pas moins l’un des meilleurs produits issus de cette tendance, notamment à travers la qualité de titres comme « Qui ? », « La folie des sous-sols », « L’appât du gain » ou encore « En mode vocal ». En outre, il est un lancement parfait pour le très bon Témoin du mal qui verra le jour un an plus tard. – Xavier

Chiens De Paille – Tribute II

Paru le 14 octobre 2008 | ► Un cran au-dessus

Un artiste heureux a-t-il des choses à dire ? La question se pose à l’écoute de ce Tribute II. Chiens de Paille avait marqué les esprits en 1998 sur Taxi (le dépressif « Maudits soient les yeux fermés » tournait en boucle sur Skyrock), ainsi que les puristes avec son morceau « Comme un aimant » en 2000 et son premier album, le torturé 1001 fantômes en 2001. Hal puisait dans la soul, quant à Sako, il s’est imposé comme un lyriciste sombre, technique et influencé par le rap new yorkais. Ce qui est marquant dans ce Tribute II, sorti sur sa structure Juss Good Music, c’est le virage pris par le groupe pour se réinventer. Dans cet album concept (24 heures sur Paris, auprès de Cut Killer), les textes de Sako et les sons de Hal se veulent plus spontanés, plus légers (« Mes yeux d’enfant » sur le deuxième opus annonçait la tendance). Les couplets sont moins tourmentés et l’ouverture musicale est flagrante, à l’image de « Sale sale », « Dans le coin » et surtout de l’instru dirty south d’ « Un cran au-dessus », single du projet. Les morceaux mélancoliques ont laissé donc place à beaucoup d’egotrips où Sako ne fait pas pâle figure, mais où il ne brille pas non plus, bien que certaines punch fassent mouche : « Soprano est le rappeur préféré des Français, c’est le top, je suis le rappeur préféré de Soprano ». Les featurings sont assez anecdotiques si ce n’est celui avec Stress. Le point d’orgue est « Pourquoi pas moi » qui retrace la success story du groupe : il symbolise le changement d’état d’esprit plus optimiste de Sako et Hal mais le revers de la médaille est qu’on y voit comme de l’autosatisfaction. Débarrassé de ses démons, le groupe se fait plaisir, voulant rendre sa musique accessible et s’aventure dans un registre qui ne lui sied pas vraiment ou pas encore. Chiens de Paille semble prisonnier de ses débuts, ce projet rendant perplexe une partie du public. Le groupe se sépare peu après tandis que Sako devient parolier pour Julie Zenatti et Anggun, notamment. Pourtant, pour ceux qui aiment le bon son, Chiens de Paille est un groupe mythique, à juste titre. – Chafik

Booba – 0.9

Paru le 24 novembre 2008 | ► Izi monnaie

0.9 possède une particularité qui en fait un disque unique : c’est le premier album de rap français contenant de l’auto-tune. C’est pour cette raison qu’il a été aussi décrié à sa sortie que réhabilité ces dernières années (avec souvent une certaine dose mauvaise foi dans les deux cas de figure). Car à bien y regarder, l’auto-tune n’est présent que sur une petite poignée de morceaux, et ce n’est pas tant la présence de ce nouvel effet vocal qui crispera les auditeurs que les instrus flirtant avec l’électro, les tempos ralentis, la pochette au goût discutable, ou l’apparition de quelques lignes faciles, phénomène qui se confirmera sur les albums qui suivront. De fait, à l’inverse de Brams sur « Izi Life », Booba tâtonne encore en matière d’autotune (comme sur « Illegal », « King » ou « R.A.S. »), et ce n’est sans doute pas pour rien s’il ne se risque pas à un couplet chanté après les prestations de ses deux compères de Malekal Morte. Mais que ces disgressions sur la forme ne nous fassent pas oublier que 0.9 contient aussi son lot de grosses punchlines. Et malgré le côté expérimental de l’opus, quelques morceaux de haute volée résisteront quand même à l’épreuve du temps, d’ « Izi monnaie » à la magistrale outro « 0.9 » (qui marquent les débuts de la collaboration du DUC avec Thérapy), en passant par « Izi life », « Game over » ou « Salade, tomate, oignons » qui finira d’introniser Djé (qu’on avait découvert aux côtés de Sir Doum’s sur L’Alien) au sein du 92i. Si certains se plaisent à rappeler l’échec commercial relatif de l’album, ce n’est pas tant pour son score précis que parce que la même année son rival (pas encore officiellement avoué) Rohff cartonnera avec Le code de l’horreur. En résumé, 0.9 n’est pas un grand album de Booba, il contient des morceaux franchement dispensables, mais reste un disque audacieux, à marquer d’une pierre blanche dans l’histoire du rap français. – Olivier

Medine – Arabian Panther

Paru le 24 novembre 2008 | ► Arabospiritual

Après son deuxième album Jihad sorti en 2005 et la mixtape Table d’écoute sortie en 2006, Medine signe en cette année 2008 son troisième album avec un nom et une cover évoquant les Black Panthers : Arabian Panther. Projet important dans la discographie du rappeur puisqu’il est celui qui vient clore une période que l’on pourrait dire de « jeunesse », avant un album Protest Song en demi-teinte qui fera figure de transition, mais également parce qu’il vient confirmer ce que 11 Septembre et Jihad avait montré : la verve du rappeur havrais se nourrit de ses détracteurs et joue avec les fantasmes islamophobes de l’extrême-droite. De fait, après la controverse médiatique suscitée par Jihad (dont on a pu voir le retour de flamme en 2018), Médine choisit de souffler sur les braises et de régler ses comptes en musique. Arabian Panther est donc le fruit d’une maturation musicale de quatre années depuis 11 Septembre et d’un contexte politique qui fait la part belle à une islamophobie galopante. En treize titres, avec un Proof de gala à la baguette, Médine décortique les clichés (le port de la barbe, le conflit israélo-palestinien, l’esclavagisme, la domination masculine, Guantanamo…), et conclut tout cela avec un morceau fleuve magistral « Arabospiritual » qui fait l’effet d’une mise au point sur un parcours déjà riche pour un jeune rappeur. Dernier album exclusivement « boom-bap » du rappeur havrais avant un tournant musical mesuré, le flow est agressif et loin de la sérénité ou de la musicalité qui sera présente dans les albums qui suivront. Si les trois albums 11 SeptembreJihad et Arabian Panther forment un triptyque qui est un véritable témoignage sur la société française des années 2000, Arabian Panther en est néanmoins le point culminant : Médine y apparaît comme parfaitement conscient de ce qu’il représente et le traduit en musique. Si on ne peut pas décemment prêter à cet album d’avoir eu une influence particulière sur le rap français, il reste néanmoins un album important de cette année 2008, tant par les ventes (il atteint quand même la 14ème place dans les charts) que par ce qu’il symbolise : un rap contestataire qui tente d’être « productif mais sans faire de l’alimentaire » (« Arabospiritual »). – Costa

Sept et Lartizan – Le jeu du pendu

Paru le 15 décembre 2008 | ► Un seul principe

Après un premier album en 2003 (Amnésie), puis un disque collectif avec Olympe Mountain (aux côtés de Grems, Le Jouage, Rodd et Iraka 2001) en 2005, c’est avec le beatmaker Lartizan que Sept, figure atypique de la scène rap montreuilloise, a choisi de livrer la pièce maîtresse de sa discographie en 2008 : Le jeu du pendu. Si la pochette semble faire référence à la compétition sans pitié qui règne dans le milieu du rap français (« Dans toute cette merde, pour qu’y en ait un qui prenne, faut qu’y en ait vingt qui perdent »), le choix du titre de l’album ne semble pas non plus anodin puisqu’à la manière des lettres qui s’assemblent au fur et à mesure pour finir par faire surgir du sens dans le jeu du pendu, les morceaux sont autant de facettes de la personnalité de Sept qui à la fin de l’album donnent un aperçu de sa personnalité. Revanchard, obsédé du cul, amoureux du hip-hop, méfiant à l’égard du milieu, amant déçu, attaché à ses principes, concerné par le monde qui l’entoure… autant de traits de caractère que l’on retrouve dépeints entre lucidité et autodérision. Ce qui fait de ce disque un album unique tient pour beaucoup dans la richesse des concepts qui caractérisent l’écriture de Sept. Citons pêle-mêle le clash inversé avec Soklak sur « Tu tues », les sonorités « a » sur toutes les syllabes de tous les mots des couplets de « Classe A », ou la déconstruction des clichés de la chanson d’amour sur « Lame sœur » suivie d’une ode aux films pour adultes dans « Le sexe en K7 ». Si la technique semble aujourd’hui omniprésente dans le rap, force est de constater qu’en 2008 Sept faisait déjà rimer ses textes sur trois, quatre ou cinq syllabes en y mettant du sens, sans oublier de jouer avec les consonnes et leurs sonorités, phénomène suffisamment rare dans le rap français pour être souligné. Le choix minutieux des samples de Lartizan finira de faire de ce disque une réussite, qui bénéficiera d’une réédition en 2013, malgré une sortie discrète en au moment de sa parution en 2008. – Olivier

Rohff – Le code de l’horreur

Paru le 15 décembre 2008 | ► J’arrive

Combien sommes nous à avoir saigné cet album, en pensant que non, décidément, rien n’était à jeter sur ces 22 titres ? (Même si, oui, on s’est autorisé depuis à faire évoluer notre avis là-dessus…) Trois ans après Au delà de mes limites, qui nous avait mis K.O, et près de dix ans après Le code de l’honneur, l’ancien de la Mafia K’1 Fry continuait son parcours solo avec force et nous envoyait là une nouvelle salve de son savoir-faire. Exceptionnel succès dans les bacs, l’album est assez représentatif de ce rap en pleine  démocratisation. Reprenant les recettes gagnantes de ses précédents opus, Roh2F alterne avec plus ou moins de subtilité les titres clairement orientés grand public, prêts à être « single-isé » grâce à des instru dansantes et des thèmes plutôt légers, et les morceaux indéniablement plus violents, dans lesquels il excelle, pour le plus grand plaisir des amateurs de kickage sec nourri à la punchline borderline… C’est ainsi que encore cette fois, les singles sortis du Code de l’horreur ont pu tourner en radio (« Hysteric Love » en feat avec Amel Bent notamment), contribuant à la diffusion de l’album et à confirmer l’assise déjà importante du rappeur de Vitry sur la scène musicale française, au-delà des seules frontières du rap. Mais c’est alors qu’il est bel et bien inconstestable et populaire que le tableau commence à se noircir. Car 2008 et la sortie de cet album, c’est aussi l’époque qui a vu débuter l’interminable et fatiguant clash avec son désormais rival Booba (lui même auteur d’un des autres missiles de l’année, 0.9, sorti quelques semaines plus tôt). À l’époque, on pouvait encore s’amuser à écouter ce talentueux rappeur utiliser sa verve pour ici alimenter une provocation, là répondre à un 16 bien tiré par un vers bien placé, le tout pour jouer autant avec les nerfs de son principal concurrent qu’avec un public conquis. Dix ans plus tard, tout est plus discutable, mais reste que le Code de l’horreur,  incontournable de la fin des 2000’s a gardé ce petit goût piquant des albums qui marquent des tournants. – Sarah