Seulement 10 morceaux par mois, c’est notre litanie. Un sacrifice mensuel aussi nécessaire que douloureux, qui nous contraint ce mois-ci à ne pas évoquer les retours réussis du groupe à trois lettres le plus en vue du rap jeu, des incroyables freestyles de Jul lors de sa semaine Planète Rap ou du plus sombre des rappeurs belges. A l’ombre des géants émerge aussi le bon son, dans toute sa richesse actuelle. La preuve avec ces 10 là.

Le 8 juin : Flynt – Joga Bonito (Prod. Dark Factory)

« J’entends déjà les critiques, je m’en bats les couilles / Comme si j’leur devais quelque chose, vas-y fais ta vie cousin. » Le ton est donné dès la première mesure de « Joga bonito », premier extrait du troisième album de Flynt : si le poil des fans puristes du MC parisien risque de se hérisser à l’écoute du BPM ralenti de l’instrumentale, peu importe. De fait, ces réactions rappellent celles de « Haut la main », premier extrait du deuxième opus, dont la prod avait également fait grincer des dents certains nostalgiques de J’éclaire ma ville en 2012. Un peu plus tard, il enfonce le clou : « J’aime la tendance, je suis là depuis Sang D’Encre. » Mais s’il y a bien une chose qui ne change pas, c’est l’importance accordée à chaque mot, chaque tournure de phrase, chaque intonation. Et à bien y regarder, les pauses régulières dans le débit imposées par l’instrumentale permettent de savourer chacune des lignes, qui ensemble forment une sorte de rappel des qualités lyricales de Flynt, dans la lignée des morceaux « Fidèle à son contexte » et « 1 pour la plume », si chers à son public de la première heure. Vivement l’automne et le nouvel album. – Olivier

Le 22 juin : Kekra – Batman (Prod. Savaane)

C’est un nouveau cycle qui démarre pour Kekra. Alors qu’il avait clôt ses deux trilogies Freebase et Vréél en 2017, le voilà qui repart avec Land qui malgré ses 11 titres, semble avoir l’air d’un premier véritable album. Et si de nouvelles sonorités apparaissent à travers le disque, nous avons droit, dans l’introduction, à du Kekra pur jus, produit par le génial Savaane, qui parvient une nouvelle fois à trouver des mélodies venues d’ailleurs. Il est d’ailleurs étonnant que l’analogie de Kekra avec Batman n’apparaisse que maintenant tant elle paraît évidente. Dans tous les cas le sans-faute continue pour le MC masqué. – Xavier

Le 29 juin : Sëar Lui-Même & Char – L’Or Noir et Le Gouffre

« L’Or Noir et Le Gouffre. » C’est sous ce double étendard qu’est sorti Chasseur de têtes, dernier projet en date de Sëar Lui-Même, réalisé en collaboration avec Char du Gouffre. Après Big Punchliner en 2012 et ses deux rééditions, puis deux volets d’A l’arrache sortis de façon discrète en 2016, Sëar revient plus en forme que jamais, bénéficiant d’une sortie physique dans de bonnes conditions, prêt à tailler du MC sans faire de détails. Si Char est souvent étiqueté boom bap et Seär champion de la multi-syllabique, ne comptez pas tomber sur des boucles mélancoliques censées accompagner des textes tristes : ici le travail et le choix des samples tendent pour la plupart vers l’énergique, afin de servir les lyrics énervés et le flow “mangeur de micro” du rappeur sarcellois. La boucle lancinante de piano casseuse de nuques de « L’Or Noir et Le Gouffre » et ses 40 mesures entourées de deux refrains chantés (par Sëar, oui oui) illustrent parfaitement cet état de fait. « C’est une épitre, une épitaphe aux autres équipes ! » – Olivier

Le 8 juin : Sameer Ahmad – Sitting Bull (Prod. Pumashan, LK de l’Hotel Moscou & Skeez’up)

Après avoir sorti le meilleur album de 2015, et un peu plus d’un an après l’excellent EP Jovantae, Sameer Ahmad nous régale avec « Sitting Bull ». Esprit synthétique avec le sens de la formule, ses intentions sont claires : « J’fais un disque à chaque ceau-mor ». En effet, les 3 minutes 48 sont d’une telle densité qu’il va nous falloir l’été pour nous en remettre. Puzzle de mots et de pensées, cet egotrip aborde des thèmes aussi variés que l’identité, la paternité, la famille, la spiritualité, l’ignorance, l’amour, la drogue, entre autres. Le franco-irakien, à la solide culture américaine, est pointu, mais accessible dans ses références, tantôt musicales (Jimmy Hendrix, Biggie Smalls), tantôt cinématographiques (Terminator, Le Parrain, On achève bien les chevaux). Roi sans couronne, il flotte dans les airs (comme ce plan à la fin du clip), avec son style très laidback. Jamais parti mais toujours de retour, Sameer Ahmad a le sens des priorités. « Le rap game, j’peux pas j’avais swimming pool ». Très serein face à la productivité des rappeurs, c’est sur la qualité qu’a misé le Montpelliérain, qui sort ce qui lui plait, quand ça lui plait. Continuant de donner un écho à ses phases précédentes, celui qui est « un gagnant en pratique, un perdant en théorie » refait l’histoire pour arriver à ses fins. « Fuck les gabarits, c’est la victoire des sparrings partners »– Chafik

Le 24 juin : Saado – Pyla (Prod Flyerty – Silverback)

Toujours une oreille tendue vers les artistes en développement, nous vous proposons ce mois-ci une belle découverte. Il s’agit du titre “Pyla” issu du premier album du bordelais Saado intitulé De nature sauvage. Dans ce morceau, le rappeur fustige les artistes à succès qui prônent le matérialisme et semblent s’inventer une vie tout en glorifiant l’argent sale. Côté production, le pessacais a fait appel aux services de Flyerty – Silverback . Nous vous recommandons vivement l’écoute de ce projet introspectif dans sa globalité, tant il transpire la sincérité et la spontanéité. Enfin, nous souhaitons souligner la présence de Mehdi Mitchell et Joe Lucazz pour les featurings, tous les deux étant présents sur notre compilation  Du Bon Son #3 parue en 2016. – Jordi 

Le 17 juin : Pyroman – Tina Turner

Pyroman est de retour ! Exilé au Brésil depuis plusieurs années, le rappeur historiquement proche de Rockin Squat s’était fait discret… en France. Il s’est en effet fait un nom de l’autre côté de l’Atlantique, multipliant les apparitions sur scène et dans les événements hip-hop de Sao Paulo ou Rio de Janeiro. Hommage à Tina Turner, victime des excès de violence de son ex-mari sous l’emprise de la cocaïne (finalement décédé d’une overdose), et message de prévention contre cette drogue dure très à la mode chez les jeunes aux 4 coins de la planète. En pleine préparation du EP Sao Paulo, le Franco-Congolais en a enrichit sa musique, apportant une saveur cuivrée à son beat produit par Cotty Bass & Sax. – Antoine

Le 1er juin : Joe Lucazz & Char – Sans pression

Alors que plusieurs années sont généralement nécessaires pour qu’un nouveau projet de Joe Lucazz voie le jour, seuls cinq mois séparent No Name 2.0 de Paris Dernière, son dernier disque en date. Autres particularités de ce projet, il contient 20 morceaux (un chiffre bien au-dessus de la moyenne de ses précédents opus), tous produits par Char, avec comme fil rouge le Paris nocturne si cher à Joe. Un disque tout en cohérence donc, en partie grâce au travail du beatmaker du Gouffre, qui n’est sans doute pas pour rien dans la concrétisation relativement rapide de cet album au vu du nombre de sorties qu’il a orchestrées ces derniers mois. Paris Dernière est une réussite à bien des égards, en premier lieu parce qu’on y retrouve un Joe Lucazz plus en forme que jamais, avec un rap toujours aussi inspiré et bien référencé, sans que la quantité de morceaux ne vienne diluer la qualité. Bien qu’on retrouve de nombreux featurings et pas des moindres (Nakk, Sinik, Eloquence, Hifi, Dinos, Zekwe), c’est un morceau solo que nous avons retenu, « Sans pression », parce que plus personnel, entre lucidité sans concession et sens de la formule à toute épreuve. – Olivier

Le 8 juin : Sterna – J’glorifie

Sterna, attachant de sincérité et incontestable d’authenticité, remet au goût du jour la culture hip-hop. Disparu des écouteurs et lecteurs CD depuis un bon moment, il revient à nos oreilles via Youtube et les plateformes digitales avec un nouvel album taffé avec le cœur. Auteur, compositeur, interprète, réalisateur du clip, il enfile toutes les casquettes comme à l’ancienne pour le titre « J’glorifie » évidemment tourné au pays mère du rap, de ses valeurs, de ses codes et de ses ambiances. Son album Aller simple est disponible en streaming et téléchargement, et plusieurs titres valent l’écoute attentive : « Ailleurs », «Arnaques, crimes et polémiques… » etc. – Antoine

Le 5 juin : VII – Le ciel capricieux (Prod. DJ Monark) 

Premier extrait du prochain album de VII sobrement appelé X, « Le ciel capricieux » annonce un nouveau cycle musical pour l’artiste qui sortira alors son dixième album. Avec un morceau structuré autour d’un egotrip subtil, VII s’impose plus que jamais dans la lignée d’un rap underground dur et sans concession. Du « rap basique » comme il se plaît lui-même à l’annoncer, mais dans lequel tout transpire une maîtrise totale de la musique, du texte et du flow. Toujours loin de l’esthétique léchée du rap actuel, VII continue d’être hors-norme. – Costa

Le 27 juin : Scylla & Sofiane Pamart – Solitude

Un duo que l’on commence à avoir l’habitude d’écouter, mais une capacité à toujours aller plus loin dans la complémentarité. Scylla et Sofiane Pamart se sont à nouveau associés pour produire un titre qui a tout d’un bijou musical : « Solitude » est assurément un chef d’œuvre dans sa capacité à lier la poésie de Scylla et la virtuosité musicale de Sofiane. On ne manquera pas non plus de souligner le travail de Guillaume Héritier et son équipe dans la réalisation d’un clip qui prolonge la musique bien plus qu’il ne l’illustre. Tout est magique ici !  – Costa