Après Big Daddy Jok, Je suis Big Daddy et Jok’Pololo, 3 projets sortis en 2017 qui lui ont permis de s’affirmer comme artiste solo, Jok’Air revient avec Jok’Rambo. Depuis la séparation de la MZ, dont il était pour beaucoup le membre le plus talentueux, il a été productif comme jamais donc, enchainant aussi les featurings en pagaille. Avec l’image du rappeur préféré des rappeurs, on a pu l’écouter aux côtés de Deen Burbigo, de Hyacinthe, de Chilla, chez Colors, avec AlkPote, sur la B.O. du film de Nawell Madani, avec Sneazzy, avec Madame-Monsieur, sur Bisous de Myth Syzer… Avec son premier album, Jok’Air allait-il franchir un nouveau palier ?

Ce qui est évident, c’est que la sortie de Jok’Rambo est accompagnée par une communication très poussée au point de rendre Jok’Air omniprésent : une intervention dans Taratata, une « conférence de presse », animée par Mehdi Maizi d’OKLM, en présence de plusieurs journalistes (de Noisey, Mouv, Generations, des Inrocks), un concert Dans le Club sur Arte, un article retraçant 24 heures dans la vie de Jok’Air réalisé par Konbini, un tour de France d’une dizaine de jours pour dédicacer ses CD et surtout un documentaire « Jok’Inside » sur la conception de l’album projeté dans un MK2 à Paris …

Ce marketing (trop ?) imposant, qui est à l’image de l’exposition du rappeur depuis un an et demi, est géré par Davidson (qui est aussi son frère). Sorte de Kenzy pour certains, de Don King pour ses détracteurs, Davidson gère cette affaire de famille. Présent notamment depuis les débuts de la MZ auprès de son petit frère, il a remplacé le père qui les avait délaissés. Il est aussi accompagné d’Isma, bras droit de Davidson, de Chich, frère de son, présent sur deux titres (dont le morceau d’ouverture), de Pepside, qui lui a concocté 10 prods (et intervient au micro sur « Numéro »), mais aussi de sa mère et de sa nièce, qui apparaissent en particulier dans ses clips.

Ces derniers bénéficient également d’une attention particulière. « Mon survet » symbolise son partenariat avec Adidas et voit la participation de Mister V, de Sadek et d’Alkpote, en particulier. Depuis son classique « La mélodie des quartiers pauvres », Jok’Air sous-titre régulièrement ses morceaux, illustrant ainsi son envie de briller à l’internationale. Que ce soit dans « Jok’Rambo », « Aquarium » ou « Maintenant », l’esthétisme est soigné et le rappeur du 13e arrondissement a bien compris que la musique s’écoute mais surtout se regarde. De plus, ses deux clips suivants marquent les esprits. « Cambrure » a été tout simplement retiré de Youtube après avoir été interdit aux moins de 18 ans, car trop sexuel. « TSN » quant à lui est un clip coup de poing qui propose une inversion des rôles et ne laissera personne indifférent.

Si l’image est très importante pour Big Daddy Jok (voir la pochette très accrocheuse et provoc’), sa musique se suffit pourtant à elle-même. Artiste tout terrain, il peut aussi bien chanter ou rapper avec Alkpote qu’avec Madame-Monsieur. Tour à tour sensuel, cru, nonchalant, lucide, amoureux, éconduit, il a imposé son style, ses gimmicks. Jok’Air est un rappeur qui chante (et qui s’est perfectionné en travaillant sa voix). Chaque track de l’album comporte des moments où les vocalises, les chuchotements, les envolées se succèdent, ce qui en fait sa marque de fabrique. Capable de poser sur des prods pop très années 80 voire new wave comme sur « Daddy » ou sur des sonorités africaines sur « Ton pied mon pied » (en ayant l’élégance de ne pas sombrer dans la zumba ou l’afrotrap pour être dans l’ère du temps…), Jok’Air prend des risques en sortant de sa zone de confort. Pourtant, quand le beat cogne, Jok’Pololo témoigne d’une grande aisance sur « Mon survet », « Kenan & Kel » ou sur « Le club brûle ». S’il fait preuve de légèreté sur plusieurs morceaux, des moments plus graves ne sont pas négligés lors de certains titres ou d’allusions.

Jok’Air est un artiste obsédé, par les femmes et le travail. Sa musique semble détourner la fameuse phrase de Scarface « Dans ce pays, il faut d’abord faire le fric ; et quand tu as le pognon, tu as le pouvoir ; et quand tu as le pouvoir, tu as toutes les bonnes femmes ». Pour lui, il faut d’abord travailler ; et quand tu travailles, tu as le fric et les bonnes femmes. « Jeune et ambitieux, parfois vicieux », le rappeur du 13e a pour but d’être le Prince de la ville. L’ambition qui l’anime le pousse à travailler sans relâche. Il n’y a qu’à voir sa productivité depuis qu’il est artiste solo pour comprendre que Jok’Air fait son job à plein temps. Cette rage de faire, de dire, de vivre, imprègne profondément sa musique et ne laisse pas de place au hasard. Il le rappelle dans « Au secours », reprenant une phase, extraite de « La mélodie des quartiers des autres » :

« La chance n’existe que chez les autres, seul le travail paie chez les nôtres »

Bien que faisant preuve de nonchalance dans certains clips (« Aquarium ») ou dans son attitude, Jok’Air fait partie comme Orelsan de cette catégorie d’hyperactifs, qui croit aux vertus du travail. Fortement marqué par l’absence du père (comme Doc Gyneco, Booba, Seth Gueko, Sneazzy, Dinos…), Melvin Felix est né les mains dans m##de… Pour accomplir sa mission, ce MC original continue le combat, déterminé, c’est pourquoi il reprend l’imagerie de John Rambo. Rares sont les rappeurs à autant mettre en avant la valeur travail dans leur texte. On peut même s’étonner de cette omniprésence chez un jeune homme de 26 ans. Dans « Mon Survet », Jok’Air associe deux phases de morceaux précédents pour illustrer toute sa complexité, ce paradoxe entre le stakhanoviste et le dilettante, prouvant que le travail fait le bonheur.

« J’bosse pour que chaque jour de la semaine soit un putain d’week end et chaque putain d’week end soit mon anniversaire ».

Dans « Aquarium », malgré un nuage de fumée, la lucidité reste de mise avec une profession de foi destinée aux siens : « Moi chaque jour j’charbonne pour faire turn up les miens grâce à mes belles paroles ». Le rappeur du 13e fait en effet tourner une mini-entreprise familiale, bien aidé par son grand frère, Isma et Chich. Dans « Kenan & Kel » il rappelle : « J’bosse pour des meubles en marbre, des couverts en or, des draps en velours ». Encore une fois, le travail est le point de départ, permettant les caprices les plus fous. Jok’Air ouvre son morceau « La voix du bloc », en déclarant : « Je suis ce jeune noir du ghetto qui bosse pour fuir cette merde par l’biais de la musique ». L’utile et l’agréable sont ainsi liés. La faim justifiant les moyens et l’illicite ne menant qu’à la mort ou à la prison, c’est dans le travail et les efforts que se trouve la solution, l’assurance de prendre l’ascenseur social. La gloire, l’argent, le succès viendront récompenser les efforts entrepris (on pense au morceau « La Fama » de Rocca et à son refrain : « Je ne suis pas une star mais un jeune de la rue qui taffe »). Dans « Ton pied mon pied », superbe sérénade, il réaffirme, dès le début du morceau une nouvelle fois, qu’il s’impose une certaine rigueur lorsqu’il compose : « J’suis au studio, je suis injoignable, j’ai mis en mode avion mon portable, pour être focus quand je travaille ».

Cette « envie de croquer le monde » hante le morceau « Davidson » qui résume à lui seul cette furie et cette foi. Tout y est ou presque : une grosse interprétation, des variations de flows, toujours cette obsession du travail, l’amour de la famille, de la musique, de l’argent. Seul hic, cette ambition, cette attitude lui attirent « envie et jalousie », mauvais œil de la part d’ennemis. Ce thème ainsi que la paranoïa et la trahison (déjà abordée dans le titre « Hypocrites », sur le précédent projet) reviennent d’ailleurs dans pas moins de 9 morceaux (les stigmates de la dissolution de la MZ sans doute…) !

« Je ne pense qu’à faire des thunes et des tubes, sortir maman de la zone, peser ma monnaie en tonnes, rendre à mes frères la force qu’ils me donnent, voir ma pute twerker sur le trône, voir du sang ennemi sur le sol »  – Davidson

Mais Jok’Air n’est pas qu’un travailleur du dimanche au samedi. Bien qu’en début de carrière, il ne fait que peu de doute qu’il parlera des femmes dans tous ses projets. Précédemment, sa prestation avec la MZ sur le morceau « Toi sur moi », les titres « Indépendante », « Ce n’est pas sérieux », entre autres, mais surtout le magnifique « Abdomen », ont montré que Jok’Air savait exploiter ce thème avec brio. Au passage, l’influence du Secteur Ä semble certaine, tant Jok’Air tente d’incarner un Gangster d’amour (voire un chaud lapin). Les titres « Vanessa », « Ma salope à moi » doivent sûrement faire partie des références du rappeur du 13e. Dans ce nouvel opus, les femmes sont encore explorées sous tous les angles. « Daddy » est un bel échange amoureux poignant et osé.  Avec « Maintenant », Jok’Air illustre que l’on peut réussir dans la musique et être malheureux en amour.

« Ton pied mon pied », « Téléphone », « Numéro » et « Cambrure » peuvent former une suite, qui commence « dans la magie des premiers jours » pour se terminer par une simple histoire de fesses. « Ton pied mon pied » est dédié à sa chère et tendre (« Mariama », conquise dans Je suis Big Daddy ?). Jok’Air montre patte blanche et entend rassurer celle qu’il ambitionne. Il exprime à sa douce, avec la sensualité qu’on lui connaît, la profondeur, la sincérité de ses sentiments.

Le morceau suivant, « Téléphone » débute par une interférence sonore. Jok’Air tente désespérément de joindre sa moitié. En vain. L’attente, l’inquiétude révèlent de bien désagréables sensations. La crainte exprimée du bout des lèvres dans le morceau précédent (« putain j’aurais l’air con si t’es qu’une biatch ») était prémonitoire. A l’image de Vitaa et Diam’s dans « Confessions nocturnes », Jok’Air découvre que son rêve vire au cauchemar et qu’il a été trahi (trahison amoureuse déjà évoquée dans le titre « Maintenant »). Dans « Numéro », la page est tournée. Si Dieu pardonne, pas Jok’Air. En effet, comme Nekfeu pensant que « sa dernière copine serait sa dernière copine », il subit une nouvelle déception amoureuse. Trompé par celle-ci, repoussé par celle-là pour d’obscures différences (thème d’un prochain morceau ?), il constate en effet que « rien ne dure toujours »… Le titre « Cambrure », aux lyrics et aux images explicites, ponctue de bien triste manière le parcours amoureux de Jok’Air. Sachant que les rates aiment les lascars, c’est dans le sexe qu’il se réfugie, dans une histoire sans lendemain. Trahi, déçu, mais bon vivant, Melvin Felix n’aura pas trouvé sa Courtney Love et se contentera de « fumer tiser b##ser » pour atteindre le nirvana.

Le paradis est bien loin de l’univers du morceau « TSN » qui raconte pourquoi être noir en France peut être un enfer. Jok’Air prend un contre-pied intéressant en faisant un morceau léger sur la négritude, avec une instru assez aérienne et une interprétation chantée. Pour autant, il s’agit de dénoncer un racisme ordinaire, institutionnel, malheureusement encore bien réel de nos jours, n’en déplaise aux naïfs, hypocrites et aux bien-pensants. Les Affaires Théo, Adama, le blackface de Griezmann, le singe d’H&M ne sont que de trop fréquents exemples. Jok’Air réussit le tour de force de faire un hymne pour la cause black et d’éviter d’être taxé d’anti-blanc. Réaliser le clip d’un tel morceau pouvait être casse-gueule et pourtant le pari a été remporté haut la main afin d’inverser les regards.

Avoir intitulé son morceau « TSN » est bien vu, en hommage au groupe Tout Simplement Noir, de la 2e moitié des années 90. L’album est d’ailleurs parcouru de multiples références, notamment US : Rambo, Terminator, Menace II Society, Matrix ; Run DMC, Nas, Tupac et Death Row, Kurt Cobain ; The Wire, Kenan & Kel, Code Quantum ; Jordan, Vince Carter, Westbrook ; mais aussi France Gall, Brigitte Bardot (classez le dans la variet…), Alice au pays des merveilles, le grand méchant loup

A l’heure de faire le bilan, comment qualifier Jok’Rambo ? Un bon premier album, solide, avec quelques défauts. En effet, des points faibles existent. Les prises de risque sont trop rares (« Daddy », « Ton pied mon pied », sur la forme ; « TSN », sur le fond »), d’autant qu’elles sont réussies ! Melvin Felix est dans le prolongement de ses projets précédents, ce qui se comprend, Jok’Air étant encore un artiste solo en développement, bien qu’il ait déjà un début de carrière avec la MZ. Sa fan-base sera ravie (quoiqu’elle pourrait lui demander plus de diversité), quant à ses détracteurs, ils n’accrocheront toujours pas avec son style. Jok’Air confirme malgré cela tout son talent, son potentiel, sa polyvalence, même si le disque ne dispose pas d’un tube qui lui ferait changer de dimension. Enfin, il peut être considéré comme trop « sale » pour certains, Jok’Air étant en effet très porté sur la chose, ou trop cainri, dans son attitude et ses références.

Pourtant, il serait bien injuste de voir le verre à moitié vide. Jok’Rambo dispose de nombreux bons morceaux, dont certains sortent vraiment du lot (« Mon Survet », « Maintenant », « Aquarium », « Davidson », « Ton pied, mon pied », « Cambrure », « TSN », « Au secours »). Les clips sont soignés, tout comme l’esthétique générale, ce qui crédibilise davantage l’envie de professionnaliser la musique de Jok’Air. Comme certains rappeurs qui développent des thématiques tout au long de leur carrière (Akh et la nostalgie, Disiz et l’enfance, Booba et l’esclavage, Alkpote et la fellation), Jok’Air a un rapport particulier avec le travail. A l’écouter, il ne serait pas étonnant que les plus jeunes pensent au taf devant leur ptit suisse. Mais surtout, Jok’Air avance sur un fil et réussit le tour de force de trouver un équilibre entre le gangster et le gentleman. Sensible et salace, il chante et rappe (trop ou pas assez, selon les médisants). Cette personnalité entière, clivante, difficile à cerner est la principale force de Melvin Felix. Sa musique, authentique, lui ressemble. Il poursuit sa course en avant, avec l’ambition de vivre de son art. Disposant de qualités lui permettant de plaire au plus grand nombre, faisant des titres que l’on peut écouter avec sa moitié, Jok’Air livre un premier album solo (ne l’oublions pas!) très prometteur. L’étape suivante pourrait être un featuring avec grand nom de la pop ou du rap game. L’avenir lui appartient.