Au-delà de ses chiffres de vente, et même s’il s’est fait plus rare dans les années 2010, Sinik a marqué l’histoire du rap français, en premier lieu pour avoir été un des premiers, avec Diam’s, à avoir fait parler du 91 au niveau national, mais aussi pour avoir largement participé à imposer la pratique massive du clash dans le rap. On pense également à son entrée fracassante dans le game en 2004, ainsi qu’à son occupation du terrain sans relâche dans les années qui ont suivi. Nous l’avons rencontré à l’IBOAT (Bordeaux), quelques heures avant de monter sur scène, dans le cadre de sa tournée autour du projet Drone, paru en fin d’année dernière,  afin de revenir sur sa carrière autour d’une sélection de 10 morceaux.

1. L’Amalgame feat. Diam’s –  « La moitié d’une vie » (mixtape Ul’Team Atom Volume 1, 1999)

Putain c’est vieux ça, mais je m’en rappelle direct ! C’est un morceau avec Diam’s, sur ma première mixtape avec Ul’Team Atom : Ul’Team Atom Volume 1. C’est le premier projet sur lequel j’ai travaillé, la première fois qu’on s’est dit qu’on allait sortir un truc. J’avais 17 ou 18 ans, c’est vraiment le début du début, et pour la petite anecdote on a enregistré ça dans un home studio complètement défoncé, et on a fait venir pas mal de gens déjà un peu installés. C’était un peu notre fierté d’ailleurs, d’arriver à attirer les gens jusqu’à notre banlieue lointaine. C’est un très très bon souvenir. Je me rappelle qu’on avait fait ce morceau le soir, il y avait une bonne ambiance au studio.

Diam’s a une phrase un peu prophétique en début de morceau, quand on sait ce que seront vos carrières respectives : « 9.1., c’est de chez nous qu’arrivent les prochains. »

Quand tu regardes, c’est encore vrai aujourd’hui avec Niska, PNL… C’est vrai qu’à cette époque on était un peu sous-représentés en matière de rap. On avait quelques rappeurs, mais moins que le 95 par exemple avec le Secteur Ä, le 94 avec la Mafia K’1Fry, ou même le 93 et le 92. On était vraiment en retrait, et oui, par la suite ça a carrément explosé. Je pense que de toute façon, Mélanie a toujours eu une oreille, elle a toujours vu les trucs avant les autres, donc sa phrase ne me surprend pas.

Donc à cette époque, tu étais déjà connecté avec Diam’s. Au sein de ton groupe, tu étais le seul à être connecté avec elle ?

Au sein du groupe Ul’Team Atom, c’était surtout Grödash et moi qui la connaissions, via son lycée devant lequel on squattait. On avait établi le contact avec elle comme ça. Mon tout premier groupe s’appelait L’Amalgame (avec Fik’s Niavo et Grödash, ndlr), puis on a pris d’autres mecs et c’est devenu Ul’Team Atom. C’est à partir de ce moment-là qu’on a commencé à bosser, s’enregistrer, prévoir une mixtape… On a commencé à se projeter dans le temps, à vouloir sortir des projets, avec très peu de moyens, ce qui était très rare pour de jeunes artistes du 91 à l’époque. Le fait de seulement le vouloir, c’était déjà ambitieux.

Tu quittes rapidement Ul’Team Atom, mais tu continues à rapper avec eux pendant plusieurs années quand même, ce qui est assez peu commun quand on a affaire à une séparation comme ça.

On en a parlé en fait, je me souviens du rendez-vous. Moi ça commençait à me saouler, j’avais besoin de plus d’espace, de dire plus de trucs… Le problème quand tu es dans un groupe de huit artistes, c’est qu’il y a très peu de place dans les morceaux, donc moi j’ai eu très vite besoin de plus. La séparation s’est faite à l’amiable : je me souviens qu’on en a parlé, je leur ai dit que je voulais partir dans ce délire-là, ils m’ont dit ok. En fait ce qu’il faut savoir c’est qu’on traînait dans le même quartier, on était toujours ensemble, donc malgré le fait qu’on n’était plus dans le même groupe, on avait toujours notre lien, on se voyait tous les jours, etc. Forcément ça facilitait les featurings et les morceaux partagés. On n’a jamais lâché l’affaire.

2. Lino, Sinik & Fdy Phenomen – « J’emmerde les modes » (Compilation Mission Suicide, 2001)

Si si si. Là aussi, c’est… (Il cherche ses mots) Une grande étape, un grand pas en avant sur ce qui était certainement la plus grosse compil de l’époque avec les Première Classe qui étaient sorties à peu près à la même période. Je me retrouve invité sur un morceau avec Lino, qui était la référence en 2000, en termes de punchlines, de kickage… C’était vraiment le rappeur du moment. Fdy était lui aussi super confirmé. Grosse prod, gros studio, si je devais le résumer, je te dirais que ce sont mes premiers pas dans le rap de haut niveau.

C’est ton premier morceau avec des grands noms, as-tu ressenti une pression particulière au moment d’enregistrer le morceau ?

Je crois que c’est la jeunesse qui a voulu ça, mais alors que j’aurais dû l’avoir, ça m’a au contraire encore plus motivé. Je me suis dit que j’avais affaire à un mec qui envoyait des punchlines de ouf, donc à moi d’écrire un couplet à la hauteur. Je n’ai bizarrement pas eu du tout de pression, mais plus une excitation et un besoin de me dire qu’il y avait un enjeu. C’est ça le rap aussi ! Se confronter un peu aux autres, montrer qu’on est les meilleurs. Là j’avais vraiment de la matière en face de moi, donc c’était plutôt excitant.

C’est aussi la première fois que tu bosses avec Tefa et Masta…

C’est ma première rencontre avec Kilomaître en fait. On avait sorti un DVD en 2007, j’en parlais dedans, et je disais que c’est des gens qui m’ont invité quand je n’étais pas connu, quand j’étais jeune, dans mon quartier, que je n’avais rien fait de spécial. Je crois que je n’avais qu’un maxi à mon actif, pas plus. Juste en écoutant quelques maquettes, ils ont décidé de m’intégrer dans un truc qui est sorti nationalement, qui honnêtement m’a fait gagner deux ou trois ans. Donc voilà, respect à eux. C’est pour ça que par la suite, quand mes gros albums sont arrivés, pour moi c’était naturel de bosser avec eux vu qu’ils étaient là au commencement. Ce sont des gens compétents, leur renommée n’est plus à prouver, et puis humainement, c’est des bons gars.

3. Sinik – « L’assassin » (street album En attendant l’album, 2004)

Tu as vraiment choisi des trucs vachement représentatifs, qui montrent bien ce que j’ai fait dans ma carrière, ce ne sont que des morceaux qui m’ont fait passer un cap.

Je t’ai quand même réservé quelques surprises…

Ok. (sourire) C’est un morceau qu’on a décidé de faire à la suite de tous les battles que j’avais fait. J’ai fait un condensé de toutes les phases que j’avais pu envoyer. Honnêtement quand je l’ai enregistré, jamais je n’aurais pu imaginer l’impact que ça allait avoir en France. Les trucs les plus spontanés sont ceux qui marchent en général. Je me souviens qu’on a enregistré ce morceau en deux heures. J’avais la voix un peu cassée, mais ça collait avec le délire un peu clash donc on l’a gardé. Et c’est parti super super loin. A partir de là j’étais invité en tant que jury dans tous les battles, j’étais clashé de partout, quand j’allais en concert il y avait toujours un mec qui me sortait un texte, il fallait que j’écrive en permanence ! Je ne vais pas dire que j’ai ramené le délire des clashs en France, mais c’est clair qu’après cette période-là il y a eu une grosse grosse période clash, tout le monde clashait tout le monde. On a lancé un délire, quelque part.

Lequel de ces deux morceaux, entre « J’emmerde les modes » et « L’assassin » t’a le plus révélé au grand public ?

« J’emmerde les modes » est une invitation dans le rap game, qui te dit que tu peux avoir ta place, rapper à côté des meilleurs. Le morceau en lui-même est très bon, mais c’est vrai qu’on retient plus la collaboration, le fait qu’en tant que jeune artiste j’étais invité sur cette compil. Ce n’est pas le morceau qui m’a le plus apporté. « L’assassin » c’est vraiment un truc qu’on a ramené nous, il n’y avait quasiment pas de morceaux clash à l’époque. Je me souviens d’ « Aketo VS Tunisiano », mais c’était plus des vannes entre eux, en mode esprit de quartier, ce n’était pas du tout le même délire. On a ramené un truc qui n’était pas encore fait à l’époque, qui a excité un peu tout le monde, parce que du coup chacun voulait s’essayer un peu à l’exercice, savoir ce qu’il donnait en clash, etc. Il y a eu toute une effervescence après. C’est un truc que j’ai porté pendant quatre ou cinq ans encore après la sortie du morceau. Ça nous a mis dans une case, mais c’est un morceau qui a compté et qui nous a ouvert les portes des maisons de disque.

Le street album duquel il est issu, En attendant l’album, obtiendra des chiffres de vente élevés pour ce type de format. Tu considères que c’est en grande partie grâce à « L’assassin » ?

Oui, c’est LE morceau de ce projet-là, fait avec des bouts de ficelle. Je me souviens qu’au départ un journaliste m’avait posé la question : « Tu espères en vendre combien ? » Je lui avais répondu que si on en vendait 3000 je serais content. Et je crois que de la main à la main, dans la rue, avec des petits relais, à coups de trois ou quatre dans cette Fnac, dix dans l’autre… On a réussi à en vendre plus de 40 000. Même moi j’étais surpris. Pendant des mois on m’appelait toutes les semaines pour me dire : « On represse ! ». C’est le côté street de l’album qui a parlé aux gens : tu as 20 ans, tu arrives, tu as envie de manger tout le monde. C’est souvent les années où tu es le plus fort, avec le plus de rage, le plus de trucs à dire. « L’assassin » a été le single de ce projet, un single street pour un projet street, mais qui au final nous a ouvert les portes des plus grandes maisons de disque. Il a fait son taf.

4. Sinik – « Une époque formidable » (La main sur le cœur, 2005)

Pareil, morceau phare. Si je devais te le résumer je te dirais : premier gros succès national. Premier vrai single, premier classique, premier morceau en rotation, qui t’ouvre les portes de tous les festivals. Tu franchis un cap. Tu es en mode album, plus en mode street album. Tu as un morceau qui parle à toute une génération en fait, celle qui se reconnaît dans Olive et Tom, qui a un peu connu les quartiers… Tous ces gens-là s’y sont retrouvés, et c’est un devenu un peu un hymne à la jeunesse de ceux qui sont nés un peu comme moi, entre 78 et 82 on va dire. Je recevais beaucoup de messages à l’époque, du style : « J’habite pas aux Ulis, mais ce que tu dis c’est pareil chez moi. » C’est vraiment un morceau de génération en fait. Il a vraiment parlé aux gens. C’est mon premier gros succès sur les ondes, le morceau qui a porté l’album. L’album a fini à 250 000 je crois. Donc premier succès.

Tu es passé par KDB Zik, Neochrome, mais tu te structures très vite avec Six O Nine. Comment l’as-tu fait si jeune ? 

Neochrome c’était pour la mixtape, donc c’était une coproduction avec Six O Nine. Moi je n’ai jamais quitté Six O Nine. Depuis 2001 j’ai toujours bossé avec eux. Même quand on bossait avec Neochrome par exemple, c’était des coprods. Donc il y a toujours eu mon équipe, je n’ai jamais confié mon projet à quelqu’un d’autre. KDB Zik, c’était juste des sons que Zoxea faisait à droite à gauche, mais on n’a jamais rien signé avec eux. Donc j’ai toujours été fidèle à mon équipe. Après tu apprends à te structurer parce que le succès fait que tu n’as pas le choix, et qu’il faut aller très vite. Tout de suite, même si tu as la tête sur les épaules, tu te rends compte que tu es passé dans un autre monde, tu le vois rien qu’en te baladant dans la rue parce que tu ne peux plus le faire justement. On te parle des plus gros festivals, de featurings avec les plus gros artistes. Tu sens que ça y est, tu es dans un autre monde. Tu n’as pas le choix, tu t’organises comme ça. Après nous on était déjà structurés, on avait créé notre label en 2001.

A ma connaissance, peut-être que je me trompe, mais je pense qu’on est quasiment les seuls dans le rap français à avoir traversé toute une carrière, de 2001 à 2015 avec la même équipe, en travaillant avec les mêmes gars, en leur restant fidèle. Tous les MC’s ont bougé de maison de disque en maison de disque, de label en label, moi pas.

5. Ghetto Fabolous Gang feat. Iron Sy et Sinik – « Gaz lacrymogène » (Gangsters avec de grands boubous, 2005)

(Il ne reconnaît pas.)

Là c’est Iron Sy.

Ouais…

Au refrain c’est Alpha 5.20.

Je vais te dire la vérité je ne savais même pas que j’étais sur le son ! (sourire)

Le morceau s’appelle « Gaz lacrymogène », et il est extrait de l’album Gangsters avec de grands boubous du Ghetto Fabulous Gang en 2005.

Ok, ça date ! C’est pour ça que je le remettais pas.

Je voulais souligner avec ce morceau qu’à cette époque, tu étais capable de feater aussi bien Vitaa ou Soprano que Ghetto Fabolous Gang ou Sefyu.

Je pense pouvoir aller dans tous les styles, j’aime me confronter à tout le monde. Pour moi, un artiste doit être complet. Bien sûr, il faut qu’il y ait des affinités artistiques, mais à partir du moment où tu les as, même si l’autre est dans un autre univers, tu dois arriver à te mélanger avec lui. C’est un petit challenge artistique à chaque fois d’arriver à coller au truc. De passer d’un rappeur hardcore comme Iron Sy à Vitaa… J’aimais bien basculer d’un monde à l’autre en fait.

6. Sinik, Tandem & L’Skadrille – « Le son de l’indépendance » (2006)

Bon souvenir ça, très très bon souvenir… C’est « Le son de l’indépendance » qu’on avait fait pour la tournée du même nom, ma première tournée à titre personnel. On avait fait un truc qui ne s’est jamais refait d’ailleurs dans le rap : mélanger des groupes qui n’avaient rien à voir, pour créer une petite tournée en indé et pouvoir aller à la rencontre des gens par la scène. On s’est très vite rendu compte qu’il nous manquait un morceau pour terminer nos shows, un truc fédérateur, un morceau à trois qu’on n’avait pas, puisqu’on n’avait jamais fait de morceaux ensemble. C’est comme ça que l’idée de ce morceau est venue. Très bon son, très bon souvenir, des putain de retours. Ça avait fait un gros gros bordel, il avait tourné de ouf sur les émissions spés à l’époque comme Couvre Feu.

Vous l’avez enregistré après avoir partagé quelques scènes donc.

Oui, et c’est pour ça que le morceau est bon je pense. On l’a fait en plein milieu de la tournée, pas avant. Si on avait enregistré le morceau avant la tournée, il n’aurait pas eu cette gueule-là parce qu’on ne se connaissait pas. Au départ tu cherches un peu tes repères. Mine de rien tu pars en tournée avec des mecs que tu ne connais pas. Leurs entourages, leurs équipes, leurs prods… Chacun apprend à vivre avec l’autre. Le fait qu’on ait créé des liens en tournée, et qu’on ait décidé après de faire le morceau, c’était beaucoup plus simple. On est arrivé comme des potos qui veulent se rejoindre sur un morceau. C’est plus simple que le côté froid du truc en mode « On ne se connait pas, on doit faire un morceau. » Il y avait déjà des affinités humaines, ce qui a amené un bon morceau derrière.

Quand on connaissait un peu les deux autres groupes, on pouvait se demander si ça allait prendre.

Nous aussi on se le demandait ! Ça a pris direct, dès la première réunion ! Je m’en souviens, il y avait toutes les équipes de prod, les artistes… Tout le monde était là, on mettait les choses au clair sur le déroulement de la tournée, comment ça allait se passer pour les shows… Pour l’ordre de passage on avait tiré à pile ou face et ça tournait comme un roulement. Il n’y en a jamais eu un qui s’est cru au-dessus des autres. Dès le départ on était tous des mecs de quartier, on savait tous ce qu’on avait à faire, on avait tous à peu près les mêmes principes, les mêmes valeurs humaines. C’est pour ça que ça s’est fait. Si on avait mis un autre artiste pas du tout dans le délire ça aurait peut-être niqué le truc. Ça aurait été une autre tournée, avec une autre gueule. Là on a eu la chance de tomber sur des mecs qui humainement étaient déjà assez proches, artistiquement aussi, donc ça l’a fait. Mais c’est quitte ou double, tu ne sais pas ce que ça va donner en te lançant… Ça peut partir en couilles au bout de deux dates ! Quand tu as quinze dates qui t’attendent derrière, avec des mecs avec qui tu ne t’entends pas, ça peut être périlleux. Nous on a réussi à le faire, donc c’est cool.

Ce genre de tournée à trois équipes sur autant de dates, on n’en a plus vraiment revu après.

Même aujourd’hui ! Je n’ai pas souvenir d’avoir vu tel artiste se mélanger avec tel autre qu’il ne connaissait pas pour faire des tournées. Aujourd’hui c’est très individualiste, alors que nous on avait cette politique un peu plus collective, qui consistait à dire qu’on préférait partir en tournée, même si c’est avec d’autres groupes, que de ne rien faire. C’était déjà ça de pris.

7. Sinik – « Dans le vif » (Sanf froid, 2006)

Sang Froid, ça c’est l’intro avec Fred. Bien, bon souvenir aussi, déjà parce que Fred, humainement, est un mec correct, cool. J’ai jamais oublié qu’avant que je sois connu, ce mec jouait déjà mes sons dans ses émissions spés, alors que je n’avais jamais rien fait, rien vendu de ma vie. C’est aussi des mecs comme ça qui m’ont fait découvrir à d’autres publics, qui m’ont donné une antenne. Même si c’était après minuit dans les émissions spés, ça restait Skyrock. Rien que de s’entendre, dans les bagnoles au quartier, ça nous faisait péter les plombs. C’est des trucs qui nous ont fait évoluer, donc je ne l’ai jamais oublié.

Pour revenir à Sang froid, ça reste mon plus gros album, celui qui a le mieux marché, donc « Dans le vif » symbolise aussi ce truc-là. Rien que d’entendre ce violon, ça me rappelle toute la tournée qu’il y a eu derrière, tout l’album. C’est le premier morceau qu’on avait fait pour cet album.

Au début du morceau, tu te plains de la comparaison avec Eminem. Ce qui est drôle c’est qu’aujourd’hui, quand on parle de Vald, Lomepal ou Orelsan, on y a encore droit.

C’est automatique. On est au pays des étiquettes, c’est comme ça. Quand tu arrives, il faut automatiquement qu’on te range dans une case, tu ne peux pas être un mec sans case. Il faut toujours que tu aies un rôle. Ils ont donné à Joey Starr le rôle du méchant, à Soprano celui du gentil, et moi il me fallait un rôle. J’étais le blanc qui clashe, ça faisait deux points communs avec Eminem, ça suffisait à me coller une étiquette. Comme je l’ai dit dans le morceau, je n’ai rien à voir avec lui, et puis il y avait plein de trucs dans lesquels je ne me reconnaissais pas dans ce qu’il faisait. Même si c’est pour moi un des meilleurs rappeurs dans le monde, être comparé en permanence à lui, arriver sur les plateaux télé en étant présenté comme le « Eminem français », ça m’a vite cassé les couilles. A cette époque j’en avais un peu marre de ça.

Sur cet album, on retrouve une version de « That’s my people » avec Kool Shen, qu’il a joué récemment à Bercy aux côtés d’Oxmo Puccino et Le Rat Luciano. Ça m’a rappelé la version avec Kery James et toi pour la tournée Dernier Round en 2006.

Bête de souvenir aussi. Tu as 25 ans, Kool Shen t’appelle et te demande, un peu gêné, avec beaucoup d’humilité, comme si éventuellement tu pouvais refuser : « Excuse-moi, c’est un peu particulier, j’aimerais que tu viennes, mais pas pour chanter un texte à toi, mais pour reprendre un de mes couplets. » Dans ma tête c’était déjà acquis, en plus je connaissais ce morceau, j’ai grandi avec… Comme quoi la vie c’est fou. Tu peux écouter des mecs à 13 ans, aller voler leur cassette à Carrefour, et 10-15 ans après le mec t’appelle et tu te retrouves sur scène avec.

8. Sinik – « Représailles » (Le toit du monde, 2007)

(Dès les premières notes) C’est « Représailles », morceau street.

Morceau street alors que sur cet album on retrouve aussi des morceaux plus ouverts comme le featuring avec James Blunt.

On essaie toujours de trouver un équilibre, mais tu ne peux pas faire quinze morceaux sur lesquels tu gueules. J’essayais toujours de varier, mais il y avait toujours des morceaux durs. Il n’y a pas un album où je ne me sois pas inspiré de choses que j’ai vécues. Celui-là n’a pas échappé à la règle. C’est de la narration, une autre manière d’écrire, un exercice de style à part entière. C’est une histoire vécue, 100% vraie. Ce qui m’intéressait c’était de raconter comment ça peut vite partir en couilles.

Ta discographie comporte beaucoup de storytellings.

C’est un truc que j’ai toujours aimé faire. Pour moi c’est des trucs assez simples à écrire. J’ai le déroulé dans ma tête du début à la fin, je sais par quoi je vais commencer, etc. Dans chaque album j’ai minimum un ou deux morceaux comme ça. Ça fait aussi un peu partie de la marque de fabrique, au même titre que les clash dont je te parlais tout à l’heure, les morceaux tristes… Pour moi le rap c’est un arbre, tu vas à droite, à gauche. J’essaye à chaque fois de montrer qu’on a tout ce qu’il faut.

Tu as sorti ton street album en 2004, puis des albums en 2005, 2006, 2007 et 2009. Le 4ème prend moins que les précédents, penses-tu avec le recul que tu aurais dû faire une pause après le 3ème ?

C’est ce qu’on a fait, puisque comme tu l’as dit, entre 2007 et 2009 on n’a rien sorti. C’était la première fois qu’il y avait quasiment deux ans d’attente entre deux albums, ce qui à l’époque était déjà énorme, même si aujourd’hui ça l’est encore plus.

Sortir des albums tous les ans ce n’était pas encore commun au milieu des années 2000…

C’était voulu de notre part en fait. Le rap, une fois que tu mets le pied, il faut passer le corps tout de suite. Il ne faut pas attendre, s’imposer immédiatement. C’était vraiment un truc qu’on avait défini dès le départ, on savait qu’on allait enchaîner les albums. Après on ne savait pas que ça allait en donner un par an, mais le but était de marquer le coup et de s’imposer rapidement dans le rap, et c’est ce qu’on a fait. 750 000 disques en trois ans, ça montre que tu as compté, et c’est ce qui fait qu’aujourd’hui on est encore là.

9. Sinik feat. Medine – « Les 16 vérités » (La plume et le poignard, 2012)

Le morceau avec Medine… (sourire)

Tu t’auto-clashes sur ce morceau, est-ce que ça n’a pas été compliqué d’inverser les rôles, toi qui as l’habitude de clasher les autres.

Non, honnêtement j’ai dû écrire ce couplet en deux heures. Comme j’ai l’habitude de clasher les autres justement, je porte un autre regard sur moi-même. C’est quelque chose de frais à écrire, tu as l’impression de renouveler un peu ton genre. Après avoir clashé tous les autres, je me suis dit : « Puisqu’ils ne savent pas le faire je vais le faire moi-même. Je vais leur montrer les axes, comment on attaque quelqu’un. » Et en même temps c’est une manière de porter un jugement honnête sur soi, ce que personne ne fait dans le rap d’ailleurs. Si tu les écoutes, les mecs n’ont jamais connu d’échec, tout va bien depuis le début. En vrai c’est des parcours sinueux, mais personne n’a l’honnêteté de le reconnaître, il faut absolument dire que tu as gagné. Moi je suis le seul qui dit : « J’ai beaucoup gagné, mais il m’est aussi arrivé de perdre. » Je suis comme ça dans la vie en général, il n’y a pas de raison de s’inventer des vies. Aujourd’hui j’ai une maturité qui fait que j’ai un recul par rapport à tout ce qu’il s’est passé, qui me permet de voir ce que j’ai fait de bien, de moins bien. J’ai toujours été honnête. Quand ça allait bien on était les premiers à s’en vanter et à montrer nos disques d’or. Le jour où ça va un peu moins bien, il faut avoir l’honnêteté de bonhomme de l’assumer aussi, de ne pas se cacher et se morfondre. On assume les échecs et les victoires.

Avec Medine, vous avez d’autre morceaux en commun (« Les gens comme eux », « Apprentissage remix ») qui se sont également retrouvés clippés. Comment est née cette amitié artistique ?

C’est une amitié humaine déjà : je ne peux pas poser avec des gens, même si c’est les plus forts du monde, si humainement je n’y arrive pas. Le business a des limites. Faire des choses que tu n’as pas envie de faire, sous prétexte qu’il y a un billet à prendre ou un coup à faire, c’est de la prostitution quelque part, ce n’est pas ma politique. J’ai l’impression de me reconnaître un peu dans Medine, et puis c’est un mec ultra cultivé, calme, humble, respectueux… Que des valeurs qui me parlent. C’est aussi un putain de rappeur, c’est ce genre de rappeur que tu as tendance à aller chercher quand tu fais des morceaux à thème comme celui-là. Il n’y en a pas beaucoup qui peuvent écrire ce genre de trucs, ça demande une certaine humilité. Il faut écrire un texte pour se faire mal tout seul, ce qui demande un certain recul, une certaine intelligence…

Si on considère que tu sors le best-of Immortel en 2011, puis La plume et le poignard en 2012, on peut avoir l’impression que tu ne t’es jamais vraiment arrêté.

Je ne vais pas te mentir, on a fait une vraie pause. Attendre de 2009 à 2012 pour un nouvel album c’était énorme. Trois ans, ça représente une pause très longue. Aujourd’hui c’est encore plus rapide, mais à l’époque un an c’était le maximum que tu pouvais attendre. Maintenant il faut que tu sortes un projet tous les six mois si tu veux tenir la cadence. Je n’ai qu’un seul regret sur cet album, c’est qu’on a fait tout le taf qu’il fallait, on a organisé le clash avec Gaïden à Skyrock, on a créé un évènement autour de ce truc-là, et après c’est la faute à pas de chance, on est tombé pile au début du clash entre Booba et Rohff, l’époque des premiers morceaux qu’ils s’envoyaient. Il y avait une espèce d’effervescence autour de ça, c’était compliqué de sortir à ce moment-là. C’est les aléas du planning, c’est de la faute à personne. C’est mon seul regret sur cet album, je pense qu’il aurait fait beaucoup plus si on n’avait pas été dans ce tourbillon-là.

10. Sinik – « De marbre » (Drone, 2017)

La résurrection, le renouveau. (sourire) Je suis très très content de ce morceau-là, des retours du projet, du fait d’avoir pu enchaîner avec une tournée à la suite d’un projet 7 titres en digital, sans promo, ni radio, ni télé. On en parle souvent entre nous, c’était presque inespéré d’avoir pu faire autant de choses avec ce projet-là. On ne s’attendait pas à cette reconnaissance des gens, à cette attente. Parce que je suis comme tout le monde, quand je suis dans mon trou, qu’il ne se passe rien, j’ai tendance à croire que les gens sont passés à autre chose. Mais quand tu envoies un morceau sur Youtube, qui a plus d’un million de vues, sans clip… Pour un ancien du rap français qui revient sans promo, c’est au-delà de nos espérances.

Sur ce projet, plus que sur les précédents, on sent une mise à jour dans ton rap, dans le flow, dans le fait que tu t’autorises un peu d’autotune par ci par là…

Ouais. Je pense que mon plus grand défaut pendant toutes ces années, ça aura été d’avoir arrêté d’écouter du rap tout simplement, de m’être fermé au truc. J’avais une petite barrière psychologique qui m’a joué des tours : j’étais dedans, mais je ne pouvais plus en écouter. Là je me suis remis à la page, j’ai écouté d’autres trucs, et j’ai trouvé le dosage entre les sons modernes et mon rap à moi. J’arrive à trouver l’équilibre avec l’autotune justement. J’arrive à réécouter des sons, me mettre à la page, écouter les nouveaux flows, les nouvelles instrus, les nouveaux placements… Tout ça c’est un gros travail d’écoute. Ça ne veut pas dire que j’ai pompé des choses, mais je me suis rafraîchi les oreilles pour voir la tendance du moment, pour l’adapter à ce que moi je fais, sans travestir mon truc. Drone c’est du Sinik, mais comme tu l’as dit, avec des petites améliorations. Là je suis en train de préparer un album, il y en a encore plus. On va tenter encore d’autres flows, d’autres choses. A l’âge que j’ai je m’en bats les couilles, j’ai envie de me faire plaisir. Je n’ai plus rien à perdre ni à prouver. Je fais ce qui me plaît, donc l’album me ressemblera, mais il y aura des petites prises de risque.

Donc il y a un album, malgré le fait que tu semblais te diriger pour la suite vers du digital uniquement, en petit format.

C’est le peuple qui a donné son avis : les gens en tournée,  qui viennent te voir pour prendre des photos à la fin des concerts. Il n’y en a pas un qui ne te dise pas : « Sors un album ». J’ai fait des sondages sur internet, c’est tous des collectionneurs de CD, je reçois des photos avec tous mes projets, depuis mon premier vinyle jusqu’à mon dernier album. Ils aiment collectionner, et ils m’ont redonné la pêche en tournée. Je ne sais pas comment ce sera ce soir, mais blinder des petites salles sans promo comme à Lyon, c’est mortel. La scène c’est l’essence-même de l’artiste. Quand tu as envie de repartir sur scène, c’est que tu as envie de repartir en studio aussi en général.

A quoi ressemble ton public ?

Au peuple. J’ai vu des ados de 15 ans qui avaient été influencés par leur père, des plus anciens. Si je devais te donner une fourchette, je te dirais que ça va de 15 à 45 ans. J’ai déjà rencontré des seniors, avec leurs références à eux, qui me parlaient de Brel, de comparaisons hyper flatteuses. Tout le monde peut s’y retrouver, il n’y a pas de barrières, c’est de la musique. Tu n’es pas obligé de venir de la rue ou de la banlieue pour écouter du rap. Si tu as une oreille, un cœur, une sensibilité, et que ça te parle, ma musique est pour toi.