Melan progresse, c’est indéniable et appréciable. Depuis le très bon La vingtaine, sorti en 2015 en totale indépendance, il avance son pion sur l’échiquier du rap tout en mûrissant son art, pas moins spontané mais plus abouti sur plusieurs aspects. Entre progression et professionnalisation, ressentis sensoriels un mois après la sortie de cet Abandon sauvage libérateur.

Ce deuxième opus arrive après un troisième volet de Vagabond de la rime qui nous avait laissé sur notre faim, tant le concept fourre-tout avait été exploité et le contenu de qualité épargné. Cette fois, à l’image de la pochette et du choix du titre, chaque élément a été pris en compte. Le travail sérieux s’en ressent, procurant un réel plaisir à écouter un Melan toujours déterminé mais presque apaisé. Maniant la plume avec une dextérité qui lui est propre, il montre un visage ensoleillé sur plusieurs pistes (« Langoustine », « Ma ville »), anticipe des refrains calibrés pour le live (« Spotless », « Loubard »), s’ouvre avec avec pudeur « Enfermé dans ma tête », « Sincère ») et décrit son univers de façon claire et lucide (« Nos vies », « Le fond a pris les armes »). Le Toulousain capte notre attention avec un rap intéressant, qui tente de s’écarter des clichés du rap indé français, et ce sans tomber dans l’album-concept infructueux où l’artiste s’auto-limite au cadre qu’il a lui-même fixé.

Melan se situe sûrement à l’aube d’une belle carrière. Il prend des risques artistiques, tente des trucs pour ne pas s’enfermer dans un carcan ou s’affilier sur la durée à une caste de puristes médisants. Il faut alors faire preuve d’audace pour ne pas faire n’importe quoi sur un tel projet, être entouré de personnes qui savent donner de bons conseils, notamment DJ Hesa, son fidèle acolyte qui place des scratchs sur quatre morceaux. « Incompris » sauf des auditeurs qui ne s’y trompent pas puisqu’il se révèle “sincère” avec eux, il possède aussi cet atout de pouvoir rapper quelques lignes en langue espagnole, revendiquant fièrement ses origines (« Alma », « A Salto de mata »). Il grandit, c’est bénéfique pour lui et pour son rap car il ne nous perd plus dans de simples déambulations ivres d’un jeune perdu dans la société qui l’entoure.

“Mon rap une contestation à toutes ces famines oubliées / Un cri de protestation, j’représente les familles d’ouvriers”

Sans se brûler, il joue avec le feu qui l’anime, cette passion impossible à trahir “J’emmerde ces personnages du rap qui mènent des doubles vies” et si révélatrice de cet état d’esprit positif, voire conquérant. C’est d’ailleurs lui-même qui a produit un tiers de l’album, le reste se partageant entre Swed, Bast ou Lionel Soulchildren. Chaque invité apporte une touche, SA touche : Pejmaxx et sa plume-prolongement direct de son coeur, Don Choa et son éternelle fougue, Fhat.R et sa voix inimitable, à l’aise en kickage ou en chant. Particulièrement dense (dix-huit chansons) mais aéré, alternant divers flows, thématiques et ambiances, Manel fait le choix de la diversité. A aucun moment l’ombre d’un calcul ne plane à l’écoute de ce disque; les sujets sont actuels, des violences faites aux femmes aux difficiles rapports du peuple avec la police, de la pauvreté et l’exclusion sociale qui en découle au terrorisme… Pas de démagogie dans son discours mais une volonté d’aller de l’avant aussi touchante que sa sensibilité. Notons aussi un humour moqueur à chercher entre les lignes “Parce que j’suis l’seul à croire que ma passion c’est mon taff” !

“J’aime quand le fond vient épouser la forme, j’relis ce que je raconte, allégeant mes doutes / C’qui compte, c’est la passion, l’amour et la mort, je me rends même pas compte que les gens m’écoutent “

Abandon sauvage fait du bien car il rattache à la vie, au simple du quotidien. Ni trop auto-centré ni compteur de la vie d’autrui, le franc-jeu de Melan fait de lui un auteur inspiré. L’époque rend le 18 titres un format obsolète, peut-être trop long, et c’est vrai qu’il y a des répétitions dans l’écriture ou des ressemblances entre quelques morceaux. Mais une fois “enfermé dans sa tête”, l’évidence que l’auteur propose un opus fort en plusieurs points, globalement bien produit, s’impose à nous. Pourvu qu’il en soit de même pour vous.

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