Cet album aurait pu ne jamais voir le jour. Après l’avoir maintes fois annoncé, puis annulé puis réannoncé, Joe Lucazz aurait pu ne jamais livrer son second album solo, No Name deuxième du nom, un peu moins de trois ans après le premier volume qui avait connu un succès d’estime important. Monsieur Joe était donc attendu, l’album étant donc programmé depuis un certain temps.

Une ligne du morceau « Je le fais mieux » pourrait résumer assez simplement la carrière de rappeur de Joe Lucazz : « Pourtant chaque année j’suis l’nouveau meilleur rookie ». Dans le jeu depuis le début des années 2000, à l’époque avec son binôme Cross, Joe Lucazz est toujours resté dans l’ombre depuis. Auteur de quelques projets restés confidentiels, comme Rencontre avec Joe, So Parano ainsi que le deuxième volume de la série de Neochrome Rap de Banlieusard qui lui était dédiée, Joe Lucazz a toujours su entretenir et cultiver un certain mystère autour de sa personne et de son personnage de rappeur, de par sa discrétion médiatique et sa patte artistique unique, mélangeant nonchalance et références culturelles sans ligne directrice.

Rappeur énigmatique, Joe Lucazz n’en n’est pas moins redoutablement efficace lorsqu’il s’agit de passer derrière le micro. L’album s’ouvre ainsi sur « Monsieur Lucazzi », carte de visite tout en rimes riches et en multiples références, sur une instrumentale planante teintée de guitare signée Pandemik Muzik, principal architecte musical de l’opus. Une introduction qui articule déjà les grandes lignes de No Name 2.0, via les différents pseudonymes que Joe Lucazz s’attribue tout au long du morceau. Nous avons pêlemêle : Joe Lucatari, Joe Lucamorra, Joe Lucarabatic, Joe Lucasting ou encore Joe Lucasino. Ainsi, c’est un savant mélange d’argent, de mafia, de Paris, de cinéma et de culture populaire française qui se présente comme l’ensemble des thèmes disséminés à travers l’album. Disséminé est bien le terme. Aucun morceau n’a de thèmes précis (excepté « Méchanceté gratuite »), et c’est ce qui fait tout le charme et la particularité de cet album. Une absence totale de structure, que ce soit dans les couplets ou même à l’intérieur de certaines phrases, où Joe nous parle plusieurs langues en même temps. Le morceau « Paris » (le refrain excepté) en est une bonne illustration. On passe du coq-à-l’âne toutes les deux lignes, et on en ressort avec une impression réelle de déambulation nocturne et alcoolisée à travers les rues de la capitale.

Si l’on perd quelques fois le fil des histoires contées par Joe, un élément revient systématiquement remettre les choses dans le cadre : les références cinématographiques (domaine où l’on inclut évidemment les séries). Parmi les quelques clins d’œil adressés au basket, au football ou encore, comme dit précédemment, à la culture populaire française, le cinéma est très largement le domaine de référence où Joe a le plus puisé pour appuyer ses propos, et il y a de la matière : The Wire, Les Sopranos, American Gangster, Le Parrain pour ne citer que les plus connus. Que ce soit pour parler de son état mental (« plus angoissé que le boss du New Jersey »), de l’argent (« c’est d’abord le pognon, Proposition Joe ») ou encore le temps qui passe (« J’me sens vieux Mimile, comprends Marlo dernière scène, sasion 5 »).

Une autre grande qualité de l’album se trouve au niveau de la production. Dix titres sur treize sont produits par le compagnon de route Pandemik Muzik (déjà aux manettes de la plupart des morceaux de No Name). Et l’on retrouve sur ces dix morceaux une ligne directrice assez claire : le piano et surtout la guitare sont les instruments maîtres, pour notre plus grand plaisir, quand ils sont aussi bien dirigés. Sur l’excellent « Méchanceté gratuite » on a également un sample vocal. La plupart des sont assez lents, se calquant sur le flow nonchalant de Joe, même si l’on retrouve sur quelques morceaux des tempos rappelant plus les instrumentales aériennes que l’on a plus l’habitude d’entendre de nos jours, comme sur « Knight rider » ou « Alien flow ». En fin de comptes, il est presque dommage que l’album ne soit pas un véritable duo MC/beatmaker, tant l’alchimie entre les deux semble fonctionner (et semblait déjà fonctionner sur le premier volume). On ne retrouve pas forcément la même symbiose sur les trois morceaux que Pandemik ne produit pas, notamment « On l’a fait » (produit par Hits Alive) où l’on a plus l’impression que Flynt invite Joe Lucazz que l’inverse. Au niveau des invités justement, on retrouve avec grand plaisir un nouveau morceau du duo Joe & Cross sur « Marche avec nous 2 », plus de treize ans après le premier du nom. Et surtout, il est extrêmement plaisant de se rappeler qu’Alpha Wann, dont les apparitions se font toujours plus rares, est largement le meilleur rappeur de la vague L’Entourage/1995.

Ballade nocturne entre Paris et Baltimore, No Name 2.0 est malheureusement un album qui risque de passer inaperçu dans le flot qui abreuve quotidiennement le grand public de nouveauté, la singularité de sa construction étant autant sa force que sa faiblesse. Si Joe est un conteur de grande qualité rappelant parfois un certain Oxmo Puccino, on se perd parfois entre la multitude de références et les enchaînements pas toujours très logiques (même si, comme on l’a dit, cela donne une certaine saveur à l’ensemble). Mais fruit d’un travail de longue haleine, l’album est pensé et façonné comme un tout, (chose assez rare de nos jours pour être soulignée) et porte comme son prédécesseur, la saveur de la cohérence et de l’homogénéité. Ceux qui l’auront écouté s’en souviendront, et c’est peut-être ça l’essentiel.