Ils ont tous les deux livré leur première interview au Bon Son, ont sorti leurs albums respectifs  (Contes cruels et Accusé de réflexion) à une semaine d’intervalle le mois dernier, et partagent l’affiche ensemble sur une mini-tournée commune de cinq dates qui se finira en avril à La Cigale… Dooz Kawa et Davodka se produisaient le 18 novembre dernier au Bikini à Toulouse, nous en avons profité pour les interroger sur leurs actualités respectives, mais également pour croiser leurs points de vue sur tout un tas de sujets liés à leur art.

Photos : Astrée ©

Vous remplissez le Bikini ce soir, vous prévoyez de faire quelques concerts tous les deux. Comment s’est faite la connexion, vous qui n’avez encore jamais collaboré sur disque ?

DK : On n’a jamais collaboré ensemble, mais il y a quelques mois j’ai envoyé des messages à Davodka.

D : Effectivement, pour une petite soirée bière.

DK : Ce n’était pas pour faire un morceau ensemble, mais plutôt pour trinquer parce qu’il était sur Strasbourg. Je savais qu’il était dans le coin, mais pas qu’il y avait une connexion via Saligo…

D : C’est mon DJ, il est de Strasbourg, et vu que le monde est petit, il est pote avec Dah Conectah qui fait les backs de Dooz Kawa. Du coup ça fait comme une boucle, un cercle de connexions.

DK : Ca va au-delà de la musique.

D : Et maintenant j’ai déménagé à Strasbourg, c’est fait. La page est tournée avec Paris, même si ça restera mon berceau d’enfance.

DK : Ceci dit, tu peux toujours refeuilleter les pages d’un livre que tu as bien aimé.

D : J’ai laissé un marque-page, ça va ! (rires)

Vous partagez l’affiche à deux sur quelques dates maintenant, comment en êtes-vous arrivés là ?

D : Via Otaké Prod qui nous book en ce moment. C’était logique de par les potes qu’on a en commun et nos deux albums qui sortent à peu près à la même période.

DK : Il y a eu une synchronisation hasardeuse mais heureuse, et Alban (d’Otaké Prod, ndlr) nous a fait jouer sur les mêmes plateaux sans savoir qu’il y avait ces connexions.

D : On avait aussi fait une date ensemble à Rennes, Les Bonnes Ambiances, qui s’était bien passée, et à Joyeuse aussi, notre première date avec nous deux en tête d’affiche. La deuxième avec ce concept est ce soir au Bikini.

Vous unir de cette manière sur des dates, est-ce aussi une manière d’avoir accès à de plus grandes salles ?

D : Pas spécialement, parce que pour Joyeuse la salle n’était pas spécialement grande, environ 300-350 personnes. Commencer par les Joyeuses était une manière d’enclencher ce « duo ». Les projets n’étaient pas encore sortis, mais là on commence à faire des grosses dates, des salles un peu plus vastes.

Vous sentez que vos publics respectifs apprécient la musique de l’autre ?

D : Tout le monde s’y retrouve, le virus passe de la même manière, en tout cas c’est que j’ai pu voir sur les deux premières dates. Je pense que pour le public, le but, avant tout, c’est d’aller voir de la musique, et jusqu’à maintenant ça se passe bien.

DK : Je me sens plus à l’aise quand on est entre nous. Avant je refusais beaucoup le qualificatif d’ « artiste », mais à force d’en côtoyer je me sens moins monstrueux. Si tu mets plusieurs monstres ensemble ça annule tout, on est juste normaux, ça abolit l’exception. Je suis rassuré plutôt qu’en mode « confrontation », je suis serein, hyper zen. Je crois que le public vient voir de la musique avant tout, et s’ils ont une oreille un peu ouverte ils apprécieront le spectacle, la musique, les vibes. Ils sont même prêts à voir peut-être des pains de temps en temps… (rires) Ça se passe bien.

“Je parle de ce que j’aime, et qu’est-ce qui est plus important que l’amour dans la vie des humains ?” – Dooz Kawa

D : Ils sont bienveillants. Il y a une notion de partage au-delà de la musique, on n’est pas dans le rap de guerre d’égos. On le laisse aux autres.

DK : Les guerres d’égos c’est bien quand ton objectif est de faire du buzz parce que tu n’as pas de message sur tes albums, ou que tu as un problème d’écriture. Dans ce cas il faut que tu trouves une attitude commerciale, une posture. On a assez de choses à dire pour ne pas avoir à rentrer sur ce terrain-là, que je laisse à ceux qui en ont besoin. Chacun son fer de lance. Je ne dénigre pas, mais ce n’est pas le nôtre.

Et puis, pour revenir à vos identités différentes, ce n’est pas parce que vous faites un certain type de rap que vous n’allez pas en apprécier un autre.

D : Ce n’est pas bon de mettre dans des cases. On fait de la musique, point.

DK : Carrément, c’est un truc que je me suis dit en côtoyant récemment des mandolinistes ou des gens de musique classique. Je me suis dit : « Putain, le fossé va être tellement énorme qu’on n’aura rien à se dire. » Mais très rapidement, avec ces gens qui ne viennent pas du même milieu social que nous, le courant est très bien passé parce qu’on parlait la même langue. Ils étaient comme nous, aussi monstrueux. C’était assez génial de voir que la musique c’est juste un espèce de ligand suffisant pour que les gens s’entendent. Je suis sûr que si je parlais à Booba ou un mec de PNL, on pourrait s’entendre, avoir un terrain commun. On n’a pas la même démarche, mais on pourrait se plaire avec la créativité comme ligand.

Vous qui n’avez aucun morceau ensemble, prévoyez-vous de pousser la collaboration plus loin ?

D : On n’a aucun morceau ensemble… (Il réfléchit) Ah si on s’est croisés une fois sur Planète Rash.

Sur le morceau collectif, effectivement.

DK : Super track.

D : Pour un morceau à deux, il n’y a pas une croix sur le calendrier pour se dire : « Ça se fera ce jour-là. » Il n’y a pas de raison que ça ne se fasse pas, mais ça se fera tout seul.

DK : Exactement, c’est ce que je pensais, la nature trouve toujours son chemin.

D : Pareil, je fais confiance en la nature des choses, et puis on a tous les deux une actu hyper chargée en ce moment, quel serait l’intérêt de sortir un morceau maintenant ensemble ? C’est un peu prématuré, on a des projets à défendre, et on le fait ensemble au final.

Vous avez cinq dates partagées, vous voyez-vous en faire davantage ?

DK : La nature fait les choses, après on a tous les deux des identités différentes, on fait de belles choses ensemble, ça apporte une belle harmonie, mais je ne sais pas si à la longue, deux artistes qui font des choses ensemble, on ne finit pas par les assimiler. Chacun doit aussi retrouver son identité. C’est une belle aventure, et une aventure est déterminée par un début et une fin, c’est une période. On verra bien.

D : Rien n’empêche non plus qu’on continue à faire des dates ensemble. Ce sont de beaux concerts qu’on partage, on a de belles opportunités. Je retiens une date, c’est celle du 14 avril à La Cigale à Paris, c’est mon berceau d’enfance. C’est une date qui va énormément me toucher. Arriver à fouler les planches de La Cigale pour défendre nos projets c’est quelque chose d’assez inaccessible dans ma tête depuis des années. C’est un petit rêve qui risque de se réaliser.

DK : Pareil, et j’ai un peu peur de l’après-Cigale, de cet espèce de syndrome de vide d’après, où tu te dis : « Et maintenant je fais quoi ? »

La Cigale est une salle spéciale, impressionnante de par ses balcons, son cachet…

D : Je l’ai déjà foulée il y a quelques années, une  seule fois, j’étais invité par Assassin en fait. J’avais juste fait un freestyle sur scène. Je me souviens d’être épuisé au bout d’un seize tellement c’est oppressant d’avoir autant de monde : en l’air, à gauche, à droite… C’est une scène magnifique.

Davodka, tu as été sollicité par pas mal de gros médias spés ces derniers temps…

D : J’ai craché pendant longtemps sur les médias de masse, et je continue d’ailleurs, je n’ai pas lâché. Cependant, pour donner des ailes à ce projet, j’ai pris l’initiative de le mettre un peu plus en lumière et de voir si ces terrains-là m’aideraient à faire voyager ma musique. Je ne sais pas si je le ferai pour le prochain par exemple. C’est une phase de test.

Tu vois ça comme un accompagnement de ton album ?

D : Ouais, j’essaye de voir ce qui colle et ce qui ne colle pas à ma musique, surtout pour une promo de projet. Moi j’ai toujours vécu avec le bouche à oreille. Les premiers CD que je vendais c’était à la sortie de mon métro. Là c’est vraiment mes premiers pas dans les médias pour voir comment ça se passe, si ça va donner des ailes au projet. C’est encore assez flou pour moi vu que je ne l’ai pas fait pour les anciens projets. L’album est sorti en Fnac directement, avant c’était sur mon site… Les choses ont un peu évolué, donc on voit.

Dooz Kawa, tu perçois une évolution, tu sens que tu es plus sollicité aussi ?

DK : Au niveau des lives je n’ai jamais couru après le statut d’intermittent… Au début je n’aimais pas trop les concerts, j’étais timide… Maintenant ça va, j’ai l’impression de m’en sortir un tout petit peu mieux, d’être plus à l’aise, de le prendre comme un plaisir. Si tu ne fais pas de concerts une fois que tu as sorti l’album, tu es juste un artiste fou dans ta piaule. Maintenant je trouve que c’est une bonne suite de notre art finalement, de pouvoir se montrer sur scène. Ça permet de nous dire qu’on est quand même des gens qui produisent des choses. Alors qu’avant je sortais un album, je le laissais vivre, mais qui étais-je le reste du temps ?

D : Là on a les gens en face, ils sont contents, c’est physique. C’est une autre force de les voir motivés.

DK : Tu peux pirater nos disques, mais pas nos concerts.

D : C’est compliqué de pirater une place de concert et l’expérience qui va avec.

DK : Il y a un vrai engouement des gens qu’on ne peut pas réfuter. Après est-ce que je sens que je suis plus suivi, qu’on me demande plus ? Oui, je pense. Maintenant, si Le Cercle m’avait appelé comme toi Davodka, je ne sais pas si j’y serais allé, je ne suis pas persuadé que ce soit dans mon intérêt de faire ce genre de truc. On ne fait pas exactement la même chose. Moi j’ai l’impression de faire de la variet’ des fois, ou du rock.

Rien ne t’empêche non plus d’arriver et d’amener ton délire.

DK : Exactement. Du coup j’y ai réfléchi, je me suis vraiment posé la question. Tu sais moi je rappe depuis des années maintenant, et déjà quand j’habitais à la cité Ampère les gars me disaient qu’ils aimaient bien, mais c’était bizarre, ils ne m’invitaient pas pour des feats ou des radios. Les gens aimaient bien mais mes potes ne me suivaient pas, sachant que quand t’es ado tu as besoin de ressembler à tes potes. Donc très tôt j’ai fait le deuil de ça, j’étais un peu déçu. Maintenant j’ai compris que je faisais autre chose.

D : Personnellement, mon passage dans Le Cercle je l’ai bien vécu dans le sens où…

DK : (Il coupe) Où tu as déchiré ?

D : (rires) Surtout dans le sens où je me dis que c’est ce qu’il manque aujourd’hui : kicker face caméra en direct, sans toute cette technologie derrière de correction. Tu ne peux pas tricher.

DK : Ca me rappelle nos premières radios : tu en as un qui arrive avec un truc qu’il a écrit dans la cage d’escalier, l’autre qui connait son texte sur le bout des doigts, qui sait que ça va clasher. Et puis il faut savoir pourquoi tu y vas. Pour faire une démonstration ? Pour défendre un projet ? Pour faire de l’impro ? Un texte à thème ? Si tu es intelligent et que tu sais comment te placer, tu peux démonter le truc.

“Pour les concerts j’essaie de créer une playlist qui avance crescendo dans l’ambiance.” – Davodka

D : J’ai bien aimé la façon dont ça a été fait parce que la présentation a été faite de la même manière pour chacun des participants, on nous accorde à chacun la même importance sans faire attention au buzz généré par untel ou untel. Je ne m’y attendais pas. Une caméra, une prod, tu kickes. J’aime bien ce délire performer où tu te donnes à fond, tu t’époumones au maximum. Je faisais ça quand j’étais jeune, on se filmait à l’arrache…

DK : Ça manque ça.

Dooz Kawa on s’était croisé entre tes deux derniers albums, et tu m’avais dit avoir des textes assez sombres, et que tu voulais compenser ça avec des prods plus lumineuses. Est-ce que vous pensez vos albums de manière globale, ou c’est plutôt une somme de morceaux ?

D : Dans mon cas ce n’était pas parti pour être un album. J’ai fait un son, puis deux, puis trois… Arrivé au troisième je me suis dit qu’il manquait quelque chose, une touche un peu plus nouvelle, j’avais besoin d’un petit renouveau, comme sur le morceau « Egotrap », même si à la base je n’aime pas la trap.

DK : Il est bien le morceau au final.

D : J’ai pris ce que j’aimais de la trap, les rythmiques notamment, et je l’ai mélangé à mon boom bap.

DK : Aujourd’hui certains ont mis le tampon « trap » sur leur musique alors que c’est juste une facette du rap. Il faut arrêter de penser que c’est un mouvement. Les gens ont besoin de mettre des tampons, des cases. Beaucoup de choses vont arriver dans la musique, mais je crois que tout est cyclique. Il y a eu beaucoup de hip-hop comme moi je fais, qu’on décrit souvent comme des années 90, et ça ne me dérange pas. Au final j’ai envie de dire aux rappeurs : « Continue à être qui tu es, à faire ton truc, un jour ou l’autre la roue tournera et tu redeviendras le mec à écouter. » Et puis ce n’est pas grave. Par contre si tu veux trop percer en disant : « Je veux faire du dirty south, de la trap… » tu peux te planter royalement. Fais juste ce que tu as envie de faire.

D : Moi j’ai eu beaucoup de commentaires qui disaient « Old school, australopithèque, c’est une époque révolue, il serait temps de te remettre à la page… » Mais je fais ce que j’aime et ce que je veux.

DK : Fred Le Magicien, qui a bossé sur Temps mort et Mauvais œil, me disait qu’il trouvait les prods de trap fantastiques, mais que les rappeurs qui n’ont rappé que sur de la trap étaient perdus sur ses prods.

D : C’est des goûts personnels, mais moi je trouve la trap trop lisse à mon oreille, ça manque de crasse.

DK : La trap peut être efficace si les mecs vont à l’essentiel. Dire les choses en peu de mots c’est du minimalisme. Faire ressortir l’essence du propos comme ça, c’est une qualité.

D : C’est aussi du cliché souvent. C’est une tendance, et si les nouvelles générations se lancent dessus c’est surtout pour ressembler à ce qui est mis en avant aujourd’hui. Ça doit aller vite.

DK : C’est du McDonald’s : l’émotion doit être tout de suite là, tout de suite consommable, et qu’on puisse passer à autre chose. Il ne faut pas qu’il y ait d’écoute active de la part de l’auditeur, ce n’est que passif. C’est comme si tu matais un blockbuster.

D : C’est exactement ça. Il y a ceux qui mettent de la musique et ceux qui l’écoutent.

DK : Ça a du succès, mais que la majorité aime ça, ce n’est pas une référence pour moi, ce n’est pas un indicateur qui prouve que les choses vont bien. Quand tu vois le nombre de gens qui sont adaptés à ce système malade, ça te fait te poser la question : Qui sont les malades ? Qui sont les fous ? C’est l’éternelle question. Doit-on prendre la majorité comme référence ? A-t-on envie de faire partie de cette majorité ?

Comment s’effectue le choix des morceaux en live ?

DK : Il y a une structure, une arête de poisson qu’on a en tête avant de monter sur scène, et qu’on adapte par rapport aux retours qu’on va avoir du public. Il y a une grosse modulation.

D : Il y a une période de test aussi. Moi je sors d’une résidence spéciale pour la sortie d’Accusé de réflexion. J’ai remanié un peu le show, j’y ai intégré mes sons préférés, qui ont un potentiel en concert. Je suis toujours dans la phase de test vu que ça va être la troisième fois ce soir que j’applique ce set. J’ai vraiment choisi ceux pour lesquels je sentais un potentiel pour la scène.

DK : Moi j’ai aussi une autre contrainte, qui est de faire venir parfois des musiciens qui ne sont pas toujours dispos. Quand ils sont dispos on va adapter notre set. Si le mandoliniste nous a dit qu’il est dispo, on va choisir en priorité des morceaux où la mandoline est mise en avant.

“Si tu ne fais pas de concerts une fois que tu as sorti l’album, tu es juste un artiste fou dans ta piaule.” – Dooz Kawa

Vous commencez à avoir tous les deux une discographie conséquente, comment choisissez-vous les anciens morceaux à jouer ?

D : Parmi les anciens morceaux, je garde ceux qui m’ont le plus touché, d’Un poing c’est tout à aujourd’hui. Si j’avais pu j’aurais aussi gardé du MSD (Mentalité Sons Dangereux, le groupe de ses débuts, ndlr), mais les gars ne sont plus dispos donc les collaborations tombent à l’eau. Je pourrais faire un medley remarque.

DK : Ouais, c’est un truc qu’on a aussi envie de faire, mais on ne s’y est pas encore attelé. C’est du taf, mais c’est une super bonne idée.

D : Je pourrais le faire, mais il faut que je retrouve les prods, il y a beaucoup de choses qui font que ce n’est pas évident. Ça date d’une époque où les disques durs sont morts. (rires)

DK : Moi j’aurais honte d’arriver sur scène avec un nouvel album, et de dire : « On va vous faire notre nouvel album ! » Ça fait commerçant.

D : Je suis d’accord avec toi. Je ne me vois pas arriver avec que le truc tout neuf. Imagine, si en plus on le jouait dans l’ordre de la tracklist. (rires)

Et le public attend toujours d’anciens morceaux aussi.

D : Moi j’essaie de créer une playlist qui avance crescendo dans l’ambiance. Après c’est assez aléatoire, ça dépend du public qu’on a devant nous, ça varie de l’est à l’ouest et du nord au sud. Les ambiances sont totalement différentes selon les villes : tu en as qui sautent, d’autres qui pogotent, ou qui crient, qui hochent la tête, qui montent sur scène sans prévenir…

DK : Selon les endroits où tu vas, tu vas retrouver des ambiances alter mondialistes, ou bien des punks à chiens, des « j’écoute mais je ne bouge pas »… Tu as des régions dans lesquelles les gens veulent un son « rue », d’autres un son plus musical. On pourrait croire que les gens ont une approche individualiste de la musique, mais assez souvent il y a des effets de groupe. Toulouse pour moi, je l’associe un peu à la Droogz Brigade : un rap un peu punk, de teufeurs, qui aime bien quand ça part en sucette.

D : Je suis assez d’accord avec ça. Alors que Paris est un public qui peut juste se contenter de bouger la tête, un peu plus difficile.

DK : J’ai une question pour toi Davodka. Quand tu vas jouer à Marseille, toi qui es parisien, est-ce que tu sens une espèce de derby qui fait que les marseillais seraient moins réceptifs à ce que tu fais ?

D : Honnêtement, pas du tout. J’ai fait plusieurs fois Marseille et c’était franchement le feu. Sur scène je me permets de délirer sur des trucs de foot, et ça passe bien au final. Et puis ils savent que je suis parisien, c’est quelque chose que je revendique depuis des années dans mes sons, donc ils savent sur qui ils vont.

Vous avez sorti chacun plusieurs clips en amont de la sortie, de quelle manière choisissez-vous les morceaux à clipper, et comment les travaillez-vous ?

D (à DK) : Tes clips sont vraiment magnifiques. Nous on a fait un seul scénario, sur « Accusé de réflexion », avec un budget, un financement participatif pour pouvoir payer la location du lieu, les costumes… C’était un vrai boulot, et au final on est super fiers.

On a l’impression que vous y accordez tous les deux encore plus d’importance qu’avant.

D : Maintenant oui. Avant je les bâclais parce que je les montais moi-même. Je faisais les mixs, les prods, j’écrivais, je montais… Au bout du compte, il y a un moment où tu pêches. Je ne peux pas être bon dans tous les domaines. Mais je suis content d’y avoir touché pour apprendre, et ne pas négliger ce côté-là aujourd’hui. Je suis intéressé par tout ce qui englobe la musique : de la création du projet à sa promotion. Je trouve que c’étaient des étapes à passer, et ça m’a donné envie de laisser cet aspect-là à d’autres parce que je n’ai tout simplement pas ce talent-là.

DK : Je crois que quand tu es ton propre directeur artistique, tu peux dire : « Je confie ce clip à telle personne parce que je lui fais confiance pour illustrer mon art. » Mais c’est difficile à faire, je crois qu’il faut savoir déléguer pour te professionnaliser un minimum. Il faut arrêter de croire que tu es omniscient, que tu peux être puissant dans tous les domaines. J’ai encore du mal aujourd’hui avec les clips parce que tu confies ton image, et personnellement je n’aime pas trop me montrer. En fait je me dis que tu peux baiser une carrière en faisant un mauvais clip, alors que ce n’est pas si vrai que ça. Les gens peuvent trouver ton clip pas terrible mais s’en foutre au final.

Par contre tu peux faire du dommage à une carrière sur un mauvais titre.

DK : « Le temps des colonies » par exemple. (rires)

D : Perdre du public oui, mais foutre en l’air une carrière non. Ça dépend du morceau effectivement.

DK : C’est ce qui me fait apprécier les concerts d’ailleurs, parce que les gens aiment bien que tu te plantes sur un morceau. Ça les marque, et ils s’en souviennent, tu es facilement excusé.

D : Je suis souvent excusé, parce que je suis bourré. (rires)

DK : Quand je me plante sur un morceau, je dis au public : « On est entre nous, c’est la famille… » pour rattraper le truc.

Vous avez un point commun, c’est un rapport au lexique et aux champs lexicaux en particulier.

D : Je l’ai moins fait sur cet album. A une époque, je prenais un thème et je l’essorais jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de jus.

Il reste « Insomnie » quand même.

D : Oui mais c’est plus un storytelling qu’un morceau à thème avec un champ lexical. C’est plus une mise en situation réelle, qui part du vécu. Je crois qu’on a tous nos petites périodes d’insomnies, beaucoup vont comprendre.

DK : C’est marrant parce que « La couleur des émotions » c’est un morceau sur l’insomnie aussi.

D : Exact, dedans tu dis : « Le jour me nuit, la nuit m’ajourne ».

Dooz Kawa, un de tes thèmes récurrents concerne les relations amoureuses, c’est quelque chose qu’on retrouve dans beaucoup de morceaux.

DK : C’est un petit scarabée qui marche tout le long du disque. Je parle de ce que j’aime, et qu’est-ce qui est plus important que l’amour dans la vie des humains ? La politique ça me fait chier, quand j’en parle c’est pour dénoncer un truc, mais ça m’embête de passer du temps sur un truc qui me débecte. Mais de temps en temps tu es obligé de le faire. La religion, je l’ai déjà fait…

D : Moi ça me soulage de parler de politique des fois.

DK : Moi j’écris pour me faire plaisir aussi, en mode onirique. Je n’ai plus envie de me faire du mal. Par rapport à la politique, je ne prétends pas imposer mon avis aux gens, mais ce que je peux leur dire c’est : « Bougez-vous, réveillez-vous, et cherchez vous-même votre vérité. » Ça ne veut pas dire être en opposition, mais juste réfléchir sur la légitimité des choses qu’on veut nous inculquer, c’est tout.

Ça rentre en résonance avec le titre de ton album Davodka, Accusé de réflexion

D : Direct. Le son « Accusé de réflexion chapitre 2 » parle beaucoup de politique : DSK, les Panama Papers… C’est vraiment un son libérateur pour moi. J’en ai ras-le-bol. C’est vrai qu’on se fait contrôler à tours de bras, tu es dans l’illégalité quand tu fumes un pilon…

DK : C’est du spectacle, pour faire croire aux gens sur TF1 qu’il y a de la violence, de l’insécurité, mais qu’heureusement les politiques veillent pour renforcer les lois. On a des reportages sur des mecs qui vivent supposément de manière abusive avec le RSA… Et tu te demandes après, ce que représentent 10 000 RSA par rapport à un détournement d’abus de biens sociaux, par rapport à Bachelot qui a des actions dans un laboratoire pharmaceutique et qui commande des vaccins pour le H1N1 qui ne sont jamais utilisés. On est rien du tout par rapport à ces gens-là.

“Je n’envisage pas d’arrêter de faire des CD, c’est mon trophée.” – Davodka

Aujourd’hui la plupart des profits autour des albums passe par le digital, vous sortez vos albums respectifs en CD et vinyle. Vous imaginez-vous un jour vous passer d’un pressage CD ? C’est un son de cloche qu’on entend de plus en plus.

D : Je n’envisage pas d’arrêter de faire des CD, c’est mon trophée. Quand je prépare un projet, le jour où je reçois le CD je suis comme un enfant, je l’inspecte de fond en comble, de l’encre jusqu’au disque en lui-même. Je ne compte pas du tout arrêter, malgré le fait que les voitures disposent de moins en moins d’un lecteur CD.

DK : Entre faire des CD et ne faire que des CD il y a une différence, puisqu’on vit sur le stream et le digital. Mais par fidélité, on sort encore des CD.

D : Le numérique est plus facile d’accès aussi : tu as internet, des plateformes de streaming dédiées à ça…

DK : Nous on utilise une forme d’art qui est immatérielle, qui est la musique, et le fait de l’avoir en physique c’est un trophée comme tu disais. Ça représente ce que j’ai fait pendant tous ces mois, enfermé, sans voir mes potes. Quelqu’un qui fait de la peinture va toujours avoir son truc. On a d’autres avantages : avec un tableau tu te prends tout en un instant, alors qu’avec la musique tu as un laps de temps plus long pour apprécier ton art.

D : Pour que le projet soit abouti c’est beaucoup de patience.

DK : C’est comme si on te disait : tu as eu ton enfant, il est en internat, il réussit bien… Et toi tu te dis que tu aimerais l’avoir avec toi, le voir tous les jours.

D : Je trouve ça important d’avoir le truc en physique, même si je préfère encore le vinyle.

Le vinyle c’est un peu différent, parce que c’est l’objet par excellence, on observe un retour de grâce en ce moment.

DK : Le vinyle se vend comme un t-shirt, c’est comme un beau tableau que tu vas afficher dans ta chambre. J’estime que la moitié des gens qui achètent des vinyles ne les écoutent pas.

D : Ceux qui écoutent sont des passionnés, ou des DJ.

Le son sort différemment qu’avec un CD par contre.

D : Le grain c’est quelque chose de discutable, c’est une écoute différente.

DK : Tu as le décibel électrique, épuré, qui fait qu’une symphonie de Beethoven sortira peut-être de façon plus limpide sur CD. Mais le frottement du vinyle…

D : Ça apporte une chaleur, un côté poussiéreux.

Le Bikini sera complet ce soir. C’est une performance en soi sachant que même des gros noms n’arrivent pas toujours à le remplir.

D : C’est une belle surprise. Au vu de la jauge, je m’étais dit que ça faisait grand (1500 personnes, ndlr), c’était plus de l’ordre du festival à mes yeux. Je ne pensais pas qu’on pourrait remplir comme ça, c’est rassurant pour La Cigale.

DK : C’est déjà bien parti d’ailleurs…

D : Et il reste du temps.

Merci à l’association Regarts pour l’aide logistique.

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