Amoureux de Dooz, autant se le dire d’emblée, rien ne vous surprendra vraiment sur ce nouvel album qui s’inscrit dans la fidèle lignée des précédents opus. 18 mois après la sortie de Bohemian Rap Story, qui avait rencontré un joli succès auprès des amateurs, des novices et de tous ceux qui avaient bien voulu se laisser charmer par le timbre du Strasbourgeois, voici donc qu’un projet un tantinet plus sombre, annoncé depuis près d’un an, atterrit dans nos oreilles avides. Fidèle aux influences musicales favorites du MC, Contes Cruels est pourtant bien plus différent de son prédécesseur qu’il n’y paraît, et parvient à nous embarquer pour 40 minutes d’équilibrisme sur le fil d’un rasoir impitoyablement aiguisé.

Car on a beau connaître cette verve et reconnaitre la subtilité des formules, on a beau s’attendre à la finesse de la rime autant qu’à la richesse de la musicalité, la magie opère toujours. C’est à se demander s’il est vraiment possible de se lasser, au fond, quand c’est si bien fait. Surtout quand cette fois, c’est la mélancolie générale du projet, traînée sur chaque track comme un flot d’émotions surpuissant, qui, mise en avant encore plus que d’habitude, souligne tout ce qu’on aime entendre chez l’Alsacien. C’est donc avec un plaisir non dissimulé qu’on s’est de nouveau laissé envoûter par ce flow si particulier, qui continue de nous charmer projet après projet.

 

Sur les douze titres, et alors qu’il y confesse les siennes, Dooz n’en fini pas de jouer avec nos émotions. De boucles de violons en subtils accords de guitares, il nous promène sur une palette de sentiments, où beaucoup nous confondent en se mêlant. Un morceau après l’autre, on suit le MC dans les méandres de ses réflexions, notamment sur la valeur des relations (parfois si compliquées, putain) entre amants. Les deux extraits sortis en septembre et octobre pour annoncer le projet en donnaient d’ailleurs une honnête couleur. « Le temps des assassins », ouvrait ainsi impeccablement le bal en Septembre. Difficile de ne pas faire le rapprochement du titre avec le film de Julien Duvivier, dans lequel manipulation et perversité meuvent les cœurs de femmes diaboliques, quand ce long morceau plein de désillusions et de ressentiments, douche en 5 minutes et sur une boucle intraitable de piano, tout espoir de bonheur amoureux sincère et durable. En octobre c’était au tour de « Désobéir », joliment clipé, de nous faire sombrer dans la mélancolie de 12. Magnifiquement accompagné au duduk, ce hautbois arménien, manié ici par le virtuose Levon Monassian, c’était au tour de notre instinct de révolte de se réveiller contre l’injustice d’aspirations ambitieuses manipulées par les douces sirènes de l’amour mauvais et de l’espoir vain.

« J’ai tué une hirondelle parce que je l’aimais trop fort » – L’oiseau mort

Plus sombre, quelque peu désabusé, voire un brin déprimé, le MC du Bas-Rhin livre donc un opus assez distinct du plus léger, plus drôle et plus farfelu Bohemian Rap Story sorti il y a un peu plus d’un an. Même enrobé d’une tarentelle napolitaine enjouée (« Mauvaise graine ») ou d’un chaleureux air louisianais (« Bayou ») les récits y restent globalement plus durs, le dépit amoureux ayant pris complètement le pas sur les jeux de séduction. Pas de braquage loufoque à quatre mains sur Contes Cruel, ni de passes d’armes gentiment rimées sur un ring avec l’ami Lucio. Ici les feat sont moins nombreux (seulement deux) et servent la gravité des propos. Si le Lyonnais Bukowski est encore de la partie sur « Astronaute », et que la forme du morceau fait écho à « Guillotine », le thème du regret et de l’échec, sur fond de temps qui passe inéluctablement, sied bien aux deux compères qui allient technique et poésie pour exprimer leur frustration. Quant à « Si la misère t’amuse », deuxième référence au T Kai Cee après le titre du projet lui-même, on retrouve ce titre comme un cadeau, tout en prenant une petite claque au moment de se dire que, oui, le temps passe, et que si les acteurs peuvent changer, l’histoire reste bien souvent la même. L’excellente performance de JP Manova et le délicieux couplet de Lautrec réussissent la prouesse d’offrir une seconde vie à ce morceau sans en perdre l’âme ni trahir DAX et Junior qui posaient initialement dessus.

Continuité oui, donc, mais pour mieux aller plus loin. Car si l’art de la rime et la beauté de l’écriture savent toujours vous émouvoir, alors pas de raison de passer à côté de ce petit bijou, produit avec un immense talent par le loyal Nano, passant çà et là la main à un Greenfinch en grande forme ou à un Hanto très inspiré. Partagée avec de grands musiciens, au violoncelle ou au duduk, les instrus s’enrichissent des influences ici de mandoline, là de contrebasse et font toujours résonner harmonieusement les scratchs de Widsid, ancrant fermement le projet dans un hip-hop riche et varié… A la fin de l’album, on se sent peut être un peu paumé, chanceux d’avoir à ses côtés un amour dont on peut s’enorgueillir, ou renforcé dans l’idée qu’après tout, les poètes ont raison : « il n’y a pas d’amour heureux ». Dans un cas comme dans l’autre, on ne saurait que vous conseiller d’aller explorer plus en profondeur la face sombre de 12KO au sein de cet album intime. Car c’est en fait simplement très beau.