Un sombre soir d’octobre 2012, WestSide Gunn, petit rappeur local de Buffalo, totalement inconnu au bataillon, fait une chose que ferait n’importe quel rappeur voulant se faire un nom ; lâcher une mixtape sur Datpiff. Rien de bien particulier si ce n’est que l’égérie de ce très discret projet de six titres n’est autre qu’Adolf Hitler. Cinq ans plus tard, presque jour pour jour, armé d’une notoriété un peu plus large, le bison clôt ce qui est désormais une pentalogie. Retour sur une œuvre confidentielle mais néanmoins majeure pour l’histoire du rap façon côte est de cette décennie 2010.

Tout commence donc en 2012. Le rap transatlantique connaît alors un petit lifting de nostalgie, avec l’émergence de MC’s au style très teinté des sonorités boom bap du siècle dernier, tels que Joey Bada$$ ou Action Bronson. Par ailleurs, outre Good Kid M.A.A.D. City, on trouve dans les disques importants de l’année des albums comme Life is good de NaS, People hear what they see de Oddissee, H.N.I.C. 3 de Prodigy ou encore Mic Tyson de Sean Price, qui ne sont pas véritablement des chantres de la trap ou du drill. C’est dans ce contexte un brin rétro que WestSide Gunn sort du bois, avec le premier des cinq Hitler Wears Hermes. Derrière ce projet de six titres, on retrouve déjà deux des trois têtes qui vont mener la barque estampillée Griselda (le nom n’existe pas encore à ce moment-là), durant les cinq années suivantes. En premier lieu évidemment, WestSide Gunn. Âgé alors de trente ans, le New-Yorkais est encore en rodage. Sa ligne directrice n’est pas encore tout à fait claire et il semble parfois légèrement perdu sur des BPM très classiques oscillants entre 85 et 95. On remarque cependant sa voix quelque peu criarde. Le deuxième nom important est celui de Daringer. Mais pour l’instant, on ne trouve son nom que sur un seul morceau (« Messhall talk »). Pas grand-chose à signaler. En réalité, le premier volume ne devient réellement intéressant que sur l’ultime morceau, « Hitlers theme » qui, comme son titre l’indique, donne une idée beaucoup plus claire de ce que sera la ligne directrice de l’histoire d’« Hitler Wears Hermes » durant les cinq années à venir. Le beat est lent et décoré de guitare électrique. Au contact de ce type d’instrumentale, la voix criarde de WestSide Gunn se transforme pratiquement en une longue plainte brisée, presque agonisante qui donne parfois l’impression d’être crachée à l’auditeur. Le contenu est alors partagé entre sentences graves et morceaux de phrases intraduisibles à moins d’être linguiste spécialisé dans l’argot de Buffalo. La légende est en marche.

A Buffalo, le gangstérisme n’est pas feint et les vécus, de même que les balles, sont réels. De ce fait, il faudra attendre trois ans pour voir paraître Hitler Wears Hermes II, et sur le projet, le troisième larron de la structure Griselda, qui elle apparaît la même année avec le projet Griselda Ghosts. Et cette troisième personne n’est autre que le frère de WestSide Gunn, Conway The Machine, qui ne pouvait pas rapper jusqu’alors, devant récupérer d’une blessure par balle ayant traversé sa mâchoire. Présente sur seulement un morceau (« Hall & Nash »), l’association des frangins montre quelques bribes de la complémentarité hors pair des deux MC’s. Sur le premier couplet en passe-passe, la voix grave et usée de Conway fusionne avec celle plus aigüe de WestSide Gunn pour ne former qu’une seule personne. Le morceau, et sa première phrase (« Basquiats in the bando, we tasteless »), illustre parfaitement l’essence même du « Hitler Wears Hermes » (l’imagerie de Basquiat revient d’ailleurs régulièrement dans la carrière de WestSide Gunn). Cette idée de détruire l’élégance, de moquer la beauté pour créer un esthétisme sombre et taché de sang, voilà le thème central de Griselda. Derrière les machines, le génial Daringer atteint enfin sa plénitude sur ce second volet, et sur tous les projets auxquels il collaborera désormais. Alternant les ambiances inquiétantes, comme sur « Eggz » et des atmosphères beaucoup plus rassurantes comme « Never coming home », qui n’empêche pas WestSide Gunn de conter ses histoires de vendeur de drogue. Le producteur prend même l’habitude sur certains morceaux comme « City, Sos & Me » de mettre une batterie extrêmement faible, voire de l’enlever à certains moments, ce qui sera une marque de fabrique des projets qui suivront.

C’est alors que tout va s’enchaîner. En décembre de la même année sort « Hitler Wears Hermes III». Cette fois, le format est plus large. On passe de neuf à dix-sept titres. Beaucoup de déchet mais quelques perles, comme « Bon Jovi », « Rolack’s », ou « Rixh Lord Poor Lord ». Un autre producteur apparaît sur ce volet, et s’y distingue de fort belle manière : Camoflauge Monk. Egalement issu de la jungle buffalonienne, ce jeune beatmaker est sans peine parvenu à capter l’idée générale de l’environnement sonore dans lequel WestSide Gunn brille. Aux côtés de ce dernier, derrière le micro, commencent à s’assembler quelques noms prestigieux. Entre autres, Sean Price, Cannibal Ox, Skyzoo ou encore Planet Asia. 2016 sera l’année de la confirmation. Griselda enchaîne les projets solos ou collectifs : le classique Flygod en mars, premier projet au format et à la structure de véritable album, puis les EP Don’t get scared now et There’s God and there’s Flygod praise both avant le chef d’œuvre Hitler Wears Hermes IV. Tous ces projets ont en commun leur imagerie très particulière qui véhicule bien le leitmotiv de l’enseigne dont nous avons parlé précédemment, notamment celle de Don’t be scared now qui expose une nonne armée et pleurant du sang. Sur celle-ci et sur celle de Flygod, c’est le symbolisme qui est à l’honneur, avec cette fois l’image d’un Christ noir juvénile semblant sourire à son destin. Dès ses débuts, WestSide Gunn a multiplié les références en forme d’imagerie symbolique, citant par exemple énormément de marques de luxe, non pas pour se vanter d’en posséder mais plutôt pour les dénaturer. Ainsi, il rappait « Ferragamo shades at night, Cavalli smellin’ like china white » sur « Never coming home » et en 2017, il ne prendra pas de pincette en appelant un autre projet « Riots on fashion avenue ».

A ce jour, Hitler Wears Hermes IV reste probablement le projet portant la marque Griselda le plus réussi. En ouvrant le bal sur « The Cow », WestSide Gunn et Conway rappellent le côté très New-Yorkais de leurs influences et de fait, de leur rap, avec un excellent morceau de boom bap très classique. Ils y rendent hommage à leurs amis enfermés ou morts, notamment un certain Machine Gun Black, grand ami des deux frères qui avait été abattu par balle et auquel ils avaient dédié le morceau « Dinner Plate ». Sur le reste du projet, la connexion WestSide Gunn-Daringer atteint enfin ses sommets, le génial producteur étant aux manettes sur l’intégralité des morceaux. Toute sa palette y passe et WestSide Gunn se régale, enchaînant ses légendaires gimmicks (« Brrrrrr », « Toutoutoutou », « Aye Yo ») entre des couplets transpirant la glaçante et poisseuse réalité d’un dealer de Buffalo, que l’instrumentale soit soul et sans drums comme sur « The Almighty », froide et empreinte d’un piano grave comme « Nasty » ou armée de guitare électrique comme sur le sommet de l’album, « Mr Fuji » qui convie Smoke DZA en plus de Conway.

Au bout d’une année 2017 plus discrète durant laquelle sont surtout sortis des bootlegs, WestSide Gunn balance quasiment sans prévenir Hitler Wears Hermes V, se vautrant dans la provocation avec une cover ne tendant pas vraiment vers l’esprit Charlie. Le contenu reste dans la même lignée. Quelques producteurs viennent épauler Daringer : DJ Green Lantern, Knxwledge et Alchemist qui co-signe la production de « RIP Bobby » (avec Conway) en hommage au catcheur Bobby Heenan. Encore une production sans batterie, extrêmement musicale, venant appuyer les horribles récits des frangins Buffaliens. On notera également « Mickey Sunday », sommet de l’album, où Daringer sample du gospel. Paradoxalement, ce dernier volet est le plus varié au niveau des sonorités, mais garde une homogénéité et une cohérence que n’avaient pas tous les autres opus quant à l’ambiance générale. Que ce soit un morceau très « hip hop traditionnel » comme « Down State », une production des catacombes comme Daringer en a le secret comme sur « Mac 15s » ou celles dont on a déjà parlé, la couleur générale du projet est facilement identifiable.

Il n’y aura jamais de succès commercial pour WestSide Gunn, ni pour la structure Griselda d’ailleurs. A une époque à laquelle il est bon de pouvoir rentrer dans des cases pour chaque élément de sa musique, WestSide Gunn se pose en inclassable à peu près partout. On a bien compris que les tendances actuelles du rap ne l’intéressaient pas. Mais on ne peut pas non plus le ranger dans la case « à l’ancienne », à cause d’une musicalité qui lui est propre. A cela vient s’ajouter une imagerie que l’on qualifiera de particulière. On ne peut même pas vraiment parler de la « création d’un personnage », joker ultime qui justifie tout et n’importe quoi, puisque rien n’est factice ni inventé dans cette pentalogie. Aussi discrète qu’elle puisse être, cette série d’albums reste une pièce essentielle du rap des années 2010, ne serait-ce que pour montrer qu’il est possible de rapper en marge d’à peu près n’importe quoi, avec une réelle vocation à s’inscrire dans le temps. On n’ira pas jusqu’à dire que le rap de WestSide Gunn est rafraîchissant mais dans un rap toujours plus aseptisé il est bon de voir qu’il existe encore des gens faisant ce qu’ils veulent.

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