C’est sobrement à la fin du clip de « Basique » qu’Orelsan avait annoncé la date de sortie de son album. Le rendez-vous était donc pris pour le 20 octobre 2017. Depuis le mystère entourait La fête est finie, et seule la pochette ainsi que la tracklist de l’album étaient venues entre temps apaiser la curiosité des auditeurs. Apaiser ou attiser ? Car avec Orelsan, on ne sait jamais vraiment à quoi s’attendre. Alors quand sont annoncés des featurings avec Nekfeu, Maître Gims, Stromae, Dizzee Rascal et Ibeyi, cela fait parler. Beaucoup parler. Il faut dire que l’affiche est alléchante, mais on se demande de suite comment il lui sera possible de naviguer parmi tous ces artistes aux horizons différents. Et puis, comme lui, son public a grandi. Huit années se sont écoulées depuis le premier projet Perdu d’avance, et le personnage de l’ado mal dans sa peau a laissé place progressivement à un adulte en pleine crise d’adulescence. Alors, le Caennais a-t-il ce qu’il faut pour rassembler du monde autour d’un album dont le titre ne laisse rien présager de très joyeux ? Car, à la première lecture de ce nom d’album, c’est surpris que l’on s’est demandé : « Quoi ? La fête est finie ? » Mais elle ne semblait même pas avoir commencé…

Habitué à célébrer la défaite plutôt que la réussite, tout ne semblait pas si perdu d’avance pour l’artiste qui avait réussi un gros coup avec Le chant des sirènes, puis avec son film / album Comment c’est loin ainsi que sa mini-série Bloqués. Désormais installé dans le paysage médiatique français, Orelsan avait su jouer de son personnage glandeur et mal dans sa peau pour s’imposer comme le représentant d’une jeunesse française en mal d’ambition et confrontée à un ennui profond. La force d’Orelsan, c’est de s’adresser à tous les oubliés de la classe moyenne, ceux qui ne se reconnaissent ni dans le rap racailleux ni dans le rap trop édulcoré, ni dans le rap trop politisé ni dans le rap trop policé. Oscillant entre deux univers, il a su se faire une place sur mesure. Sauf qu’appeler son album La fête est finie, cela manifeste clairement une volonté de rompre avec son passé et avec ce qu’il représente aux yeux du public. L’absence de l’autre moitié des Casseurs Flowters, Gringe, même si elle semble être liée au fait que celui-ci prépare son album, est assez symbolique de ce point de vue. On ne peut pas s’empêcher de questionner : Orelsan aurait-il changé ?

Souvenez-vous : la pochette de l’album Le chant des sirènes représentait un Orelsan, déguisé en Raelsan, vêtu d’un masque de super-héros. On peut dire que le masque du super-héros est tombé avec La fête est finie. Les Jimmy Punchline et Raelsan ont disparu pour laisser place à un discours plus lucide, plus ironique, plus subtil. Fini les alter egos, Orelsan a semble-t-il décidé d’être lui-même : « J’ai mis la moitié de ma vie pour savoir ce que je veux » dit-il à la fin du premier titre. Cela se ressent dans ses textes qui ont souvent pour thème la nécessité de ne plus continuer comme il a pu le faire auparavant. Le point culminant de cela est l’outro « Notes pour plus tard » de l’album, touchante de sincérité, et qui nous permet de découvrir un Orelsan différent, sûr de lui et qui n’hésite pas à prodiguer des conseils. Impossible de ne pas se reconnaître dans certaines phases. Orelsan vise juste.

Mais derrière ce changement, c’est pourtant entouré de la même équipe qu’Orelsan continue sa route. On retrouve bien évidemment Skread, son beatmaker de toujours sur dix titres alors que l’album en compte quatorze. Pour le reste, ont participé à la production Stromaé, Guillaume Brière du groupe The Shoes, et Orelsan lui-même (pour le son le plus minimaliste de l’album…). Excusez du peu ! Les beats ont une couleur très électronique, tant dans les rythmes que dans les sonorités. Il s’agit d’un album très varié qui est agréable à l’oreille. Les allergiques au chant passeront rapidement quelques titres, mais le rendu est très propre et la musicalité de Skread fait des merveilles. On oscille de beats plus lents à des beats plus dansants tout en faisant que le tout garde une solide cohérence. Sans surprise, « Christophe » avec Maître Gims est un titre calibré pour les boîtes de nuit, mais il est entraînant et assez drôle pour être écoutable. En comparaison, le featuring avec Nekfeu et Dizzee Rascal est bien plus sombre, et s’il est bien moins destiné au grand public, il ne peut qu’être approuvé par les auditeurs. Bref, la variété qui n’était pas forcément le fort des albums d’Orelsan est clairement un des points forts de l’album.

Par contre, la qualité première d’Orelsan est bien au rendez-vous. Qui mieux que lui est capable de décrire avec humour les déconvenues de la vie ? Sans prendre les choses à la légère, Orelsan a cette capacité à mêler ensemble tragique et comédie, de traiter de choses sérieuses sans se prendre au sérieux. Pour preuve, « Tout va bien » apparaît comme le titre le plus engagé de l’album, mais l’écriture est tellement ironique que l’on en vient rapidement à sourire. De la même manière, sur « Défaite de famille », on ressent un certain malaise, mais ce malaise se transforme en rire à l’écoute de certaines phases. L’humour garde donc encore une place centrale dans ce projet, sans pour autant jamais pouvoir réduire La fête est finie à n’être qu’un album « drôle ». Orelsan est toujours autant décalé, notamment dans son langage, mais ce décalage ne l’empêche pas d’avoir une certaine profondeur dans la réflexion. Cette profondeur n’est d’ailleurs jamais autant mise en lumière que lorsqu’il se raconte lui-même, qu’il le fasse de manière humoristique dans « Quand est-ce que ça s’arrête? » ou bien de manière plus sérieuse dans « La fête est finie ».

Ainsi semble se terminer le récit de l’errance de l’adulescent Orelsan dans les rues de Caen. Mais La fête est finie ne fait d’ailleurs pas que marquer la fin, il semble que cet album apporte une réponse à la raison de cette errance. Si finalement, à la manière de How I met your mother, les albums d’Orelsan n’avaient été que le récit d’une rencontre ? Sur les autres albums, le thème de l’amour était souvent passé par le prisme de « la baise », or c’est précisément l’inverse dans La fête est finie où l’amour est bien plus présent pour lui-même. Un thème qui est explicitement abordé dans le titre « Paradis » mais qui traverse néanmoins tout le projet. Aurait-il changé en arrêtant de chercher les « meufs bonnes » et en troquant celles-ci contre la « bonne meuf », comme il le souligne dans le septième titre de l’album? « On va rester dans cette vie. On aura plein d’enfants parce qu’il n’y a que ça qui compte » dit-il. La réponse est là : on change parce qu’on rencontre la possibilité de combler le vide de notre existence . Peu importe le reste. La fin de la quête est annoncée.

En conclusion, La fête est finie est un album réussi. Orelsan parvient à prendre un tournant qui lui va bien : il conserve ce côté décalé qui faisait sa force tout en abandonnant l’image de l’ado attardé qu’il avait cultivé dans les albums précédents. Orelsan est désormais bien le « San » qu’il souhaitait être. En paix avec lui-même, il se permet même de parler de la pluie et du beau temps avec Stromae, et ainsi de découvrir que même derrière le nuage de pluie il peut faire beau. Au vu de tout cela, on peut vraisemblablement penser que cet album rencontre le succès. Pour lui qui se cherchait et qui s’est enfin trouvé, ce serait dommage qu’il en soit autrement. Pour celui qui se cherche encore, qui doit supporter les aléas de la vie sans trop savoir quoi faire, il ne faut pas désespérer et rester soi-même. Face aux blessures, l’album conclut que « le seul remède c’est le temps ». Et le temps fait tomber les masques.

Photo : Jean Counet ©