L’album 100 comme un chien estampillé Bastard Prod va enfin arriver dans les lecteurs de ceux qui patientent depuis quelques temps. Après un album annoncé de longue date et un premier extrait sorti en octobre 2016, Furax, 10vers, Sendo, Abrazif et Toxine ont attendu la rentrée de septembre 2017 pour dévoiler le produit fini.  De ce fait, s’il était certain que l’équipe resterait fidèle à ce qu’elle a toujours montré lors des concerts depuis quelques années, l’interrogation portait davantage sur la qualité réelle d’un album qui aura mis beaucoup de temps à voir le jour. Alors que le rap français s’affirme de plus en plus comme un courant musical multi-tendances, reste-t-il encore une large place dans nos playlists pour ceux qui font de la résistance en s’en tenant exclusivement à leur ligne directrice d’antan ? S’il est certain que le temps ne bonifie pas tout, qu’allait-il faire de la Bastard Prod ?

La Bastard Prod ne commence pas avec 100 comme un chien, mais c’est pourtant le premier album d’une équipe de longue date. Deux projets récents sont à mettre à l’actif de deux des membres : si Testa Nera (2014) de Furax a secoué le milieu du rap underground lors de sa sortie, De fil en aiguille (2015) de 10vers a eu droit à une entrée plus discrète. Deux projets conçus différemment puisque si Testa Nera s’autorisait de manière parcimonieuse quelques featurings, De fil en aiguille en était quant à lui quasi exclusivement constitué. C’est d’ailleurs ce qui frappe immédiatement sur 100 comme un chien : sur les quatorze titres, on ne trouve que les quatre voix de l’équipe. Suffisant pour découper les instrumentales les unes après les autres, mais on peut également regretter qu’il n’y ait pas quelques invités de marque. Il faudra de toute manière un peu de temps à l’auditeur pour déceler la richesse du texte derrière les dictions parfois difficilement compréhensibles de Sendo ou Furax, alors autant ne pas s’éparpiller.

En ce qui concerne les intrumentales, si Toxine est le beatmaker attitré (souvent accompagné de Furax), cinq prods ne sont pas de lui : quatre sont de Crown et une est de Greenfinch. Bien difficile de dire à l’écoute quel beatmaker est à l’oeuvre, et une telle difficulté témoigne d’une certaine homogénéité dans les enchaînements. Les prods sont dans la lignée de ce à quoi on pouvait s’attendre avec la Bastard : dynamiques, mélodieuses et très fournies. Pas de grande surprise de ce côté, même si on notera une pointe d’originalité en ce qui concerne le morceau « Il est loin le temps », solo d’Abrazif, qui tranche avec les autres du fait d’un rythme plus soutenu. Chaque rappeur a un morceau solo et l’on retrouve deux duos : Abrazif et 10vers d’un côté, Furax et Sendo de l’autre. Une répartition classique pour un album fait en équipe et qui témoigne d’une volonté commune de ne pas privilégier l’un ou l’autre artiste.

Le projet semble avoir été conçu dans une optique non-commerciale. Bien qu’il ait été annoncé à chaque live du groupe, il aura mis du temps à se trouver dans les mains des auditeurs. Pas question de surfer sur le succès (d’estime) de Testa Nera, la Bastard aura pris le temps de jouer les perfectionnistes : on a donc un projet abouti, léché, calculé de bout en bout dans lequel rien n’est laissé au hasard, en témoigne le changement de pochette de dernière minute.

Mais quel plaisir pris à l’écoute de ce projet qui a tout de ces albums trop rares, trop peu taillés pour fonctionner parce qu’ils ne s’adressent qu’à quelques personnes disposés à donner de leur temps pour écouter des tranches de vies. Car c’est bien de tranches de vie dont il est question ici. C’est à l’événement quotidien qu’il est fait une grande place : dans les joies comme les déceptions, c’est toujours au vécu qu’il est fait retour. Il n’est donc pas question de vendre du rêve, et l’esthétique particulière qui est propre à la Bastard ne permet pas autre chose : sec, froid, glacial, mais toujours avec une sincérité qui manifeste un besoin irrépressible de se livrer, de raconter et de partager.

S’il est vrai qu’il est difficile d’être original sur des thématiques que l’on retrouve beaucoup dans le rap underground français, en revanche l’univers de l’équipe, la recherche incessante de la rime riche et les personnalités de chaque rappeur font que se dégage quelque chose d’inimitable. De « Vise le cœur » en passant par « Basse-cour » ou bien encore « 100 comme un chien », impossible de ne pas remarquer l’improbable alliance du dynamisme, du son « patate », avec des paroles qui disent véritablement quelque chose. Si le solo de Furax sort du lot de par les frissons qu’il colle à la première écoute, sur l’ensemble de l’album chacun parvient à apporter une touche personnelle qui le rend unique, à la fois comme rappeur mais également en tant qu’homme. On a souvent le sentiment d’écouter, au détour de quelques rimes, des âmes parler sans distance, à cœur ouvert.

Ajoutons à cela que la clef de compréhension des textes se trouve certainement dans le thème du temps qui traverse de part en part 100 comme un chien. Objet de multiples phases, voire d’un titre entier, le temps s’impose comme ce qui est au cœur des préoccupations de l’équipe ! Les effets destructeurs du temps ne laissent pas indemnes.  Mais le « putain de taf » que le temps fait si bien est également l’occasion d’une forme de rédemption à l’égard du passé. Peut-être est-ce là la véritable profondeur de cet album, dans cette oscillation perpétuelle entre la révolte, la résignation, et l’acceptation de voir le temps et la vie filer ensemble. Ainsi, c’est l’expérience d’une vie qui devient l’objet d’un album dont la richesse se situe dans les différents récits de toute les déceptions qui forgent un mental de chien. Parce que si le proverbe affirme qu’il vaut mieux vivre un jour comme un lion que cent comme un chien, si IAM avait choisi « un jour comme un lion », la Bastard Prod a définitivement choisi « 100 comme un chien ». Et ces chiens valent largement un lion !