On associe souvent le milieu des années 2000 à une période sombre pour le rap français, durant laquelle prédominèrent street credibility, roulage de mécanique et surenchère de violence. Si le phénomène est indéniable, et qu’il fut à l’origine de quelques grands classiques du rap français (mais également de moments à la fois gênants et divertissants, on se souvient de la trilogie des vidéos clash de Rohff, Kery James et MC Jean Gab’1 en 2007), résumer cette époque à ce courant-là serait une erreur, preuve en est avec cet aperçu de ce qu’a pu être le rap français il y a dix ans.

Mafia K’1 Fry – Jusqu’à la mort

Paru le 29 janvier 2007 | ► On n’a pas fini

Il est difficile de nier l’énorme influence qu’a eu la Mafia K’1 Fry sur le rap français des années 2000. Ce collectif géant issu du Val de Marne « capitale des braquos » a parfois eu l’allure d’un All-Star Game du rap français à l’époque où il réunissait le 113 après l’énorme succès des Princes de la ville, le Kery James nouveau de Si c’était à refaire, le Rohff sauvage des débuts, le duo Intouchable et bien d’autres. En 2007, quatre ans après le très marquant La cerise sur le ghetto, la Mafia K’y Fry sort Jusqu’à la mort, sans Rohff (présent sur la réédition) mais avec Kery James, qui aura connu un succès et une reconnaissance beaucoup moins grands que son prédécesseur. En cause, le déclin artistique dans lequel sont la plupart des membres importants du groupe. L’album contient cependant quelques morceaux où l’on retrouve le style très sauvage et bordélique qui faisait la force du groupe lors de ses années fastes (« Tu vois ? », « On n’a pas fini », « La pilule »). Mais globalement, c’est surtout la présence de Kery James à la place de Rohff qui crée un gros décalage par rapport à La cerise sur le ghetto. Les thèmes abordés sont plus graves et les morceaux plus structurés. Dans n’importe quel album, cela aurait été considéré comme positif mais c’est l’essence même du groupe qui en est changée. Ce format met également plus en évidence les limites de plusieurs membres du collectif. Par ailleurs, on trouve aussi plus de morceaux mélancoliques (« Incompris », « Mama »), ce qui n’était pas forcément le style de la maison. Un album qui aura eu un certain succès à sa sortie mais qui aura finalement beaucoup plus de mal à traverser le temps que son prédécesseur, excepté le morceau « Thug Life » rappé en solo par Kery James, et sonnant comme le testament d’un collectif qui reste légendaire. – Xavier

Scorpion : Musiques inspirées du film

Paru le 19 février 2007 | ► J’viens d’la où

A une époque où les compilations produites par les labels indépendants tels que Menace Records, Frenesik ou encore Neochrome florissaient, il n’est pas étonnant que certaines soient passées inaperçues. Lorsque l’on voit le casting de Scorpion : Musique inspirée du film, qui n’est pas une bande originale mais bien un supplément au film de Julien Seri tombé aux oubliettes dès sa sortie, on peut être un brin plus surpris, bien que les origines quelque peu obscures du projet amènent un élément de réponse. Toujours est-il que la compilation réunit tout de même Sinik, au sommet de son succès, deux tiers des Sniper qui n’étaient pas encore officiellement séparés, Alibi Montana qui enchaînait les apparitions, Sefyu qui était la nouvelle coqueluche du rap français ou encore Ärsenik et Neg’Marrons qu’il est inutile de présenter. Autour de ces têtes d’affiches, de nombreux challengers sont venus confronter leurs qualités autour du thème du combat et de la boxe. Parmi eux, K.ommando Toxik, Scalo, Nessbeal et les méconnus Trafik. Comme toute compilation, Scorpion contient un nombre non négligeable de déchets. Mais la plupart des invités jouent le jeu et offrent pour certains des morceaux mémorables. Citons par exemple l’excellent « J’viens d’là où  » des K.ommando Toxik, virée violente et oppressante dans les endroits les plus sombres de Villiers-Le-Bel, « Le roi scorpion », égotrip épique au refrain légendaire signé Scalo que l’on avait totalement perdu de vue depuis Première Classe,  « Mental en béton » des Neg’Marrons visiblement conçu pour être écouté avant un combat (sur une excellente production de Spike Miller) ou encore « La frappe » de Sefyu qui a le mérite de participer à l’ascension du futur producteur star Therapy 2093. Scorpion n’aura malgré tout pas particulièrement marqué les esprits mais reste une compilation singulière, puisqu’elle se démarque avec un thème central respecté par tous les artistes présents, et aura tout de même offert aux diggers qui ont pu tomber dessus quelques morceaux de très bonne facture. – Xavier

Seth Gueko – Patate de forain

Paru le 5 mars 2007 | ► Pied de biche

Quand Seth Gueko sort son second projet en 2007, il n’est que très peu connu du grand public. A son actif, quelques apparitions sur des compilations Neochrome et une mixtape, Barillet Plein, qui ressemble plus à une montagne de featurings et de couplets brutaux qu’à un véritable projet cohérent dans sa ligne directrice. Avec Patate de forain, le Bigard du rap français commence à forger son personnage à sa manière. Avec des mains pleines de cambouis et un hérisson dans la bouche. Avec une tête de roumain et un zgueg de poulain. Pas un hasard si le MC de Saint-Ouen-L’Aumône ouvre son album avec un « Pied de biche ». Tout au long de l’album vont défiler les thèmes, les personnages (fictifs et réels) et le vocabulaire qui l’accompagneront dans la première partie de sa carrière (jusqu’à Michto). L’ascendance à Jacques Mesrines, le parler manouche, les punchlines qui rotent à table en marcel, les onomatopées insensées et les MC’s phares de la deuxième moitié des années 2000 qui l’accompagneront durant sa carrière (Despo Rutti, Escobar Macson, Farage, Alkpote, Ol’kainry). On retrouve même des noms plus surprenants comme Alpha 5.20 ou Koma. Mais Seth Gueko développe également un sens de la rime très affûté, une qualité d’allitération remarquable et un certain talent quand il s’agit d’imager ses propos. Mais surtout, il découpe tout ce qui bouge, agissant avec la même hargne quand il s’agit d’exécuter sur un célèbre air de Bach (« Pied de biche ») que lorsqu’il reprend un morceau bien connu de Rohff (« Chiale pas »). Si Patate de forain n’est probablement pas le projet le plus complet et le plus abouti du snatchien, il reste une pierre essentielle à la construction d’une carrière qui dure encore aujourd’hui. – Xavier

La Fouine – Aller-retour

Paru le 12 mars 2007 | ► Drôle de parcours

La Fouine était attendu au tournant. Après un premier album à l’accueil mitigé qui avait pourtant bénéficié de l’appui de Skyrock, puisqu’il faisait suite à sa victoire du concours Max 2 109, et les attaques répétées de Kamelancien à son encontre, les espoirs placés en lui étaient-ils encore légitimes ? Pour commencer, il s’est donné les moyens : avec quelques featurings prestigieux, des productions de haut vol (dont six de Focus, du label Aftermath), un renouvellement de ses flows, et des punchlines plus inspirées que sur le reste de l’ensemble de ses albums. La présence de Booba sur l’opus, habituellement avare en featurings, lui confèrera une vraie crédibilité, et à bien y regarder, Aller-retour possède quelques points communs avec Ouest Side paru l’année d’avant : un son au plus proche de ce que pouvait proposer le rap US à cette époque, des refrains aux gimmicks similaires, des productions dirty south aux petits oignons signées Animalsons, Kennedy en featuring, ainsi qu’une posture gangsta à l’américaine, moins proche de la réalité française décrite par LIM ou Sefyu. Si « Reste en chien » constitua un parfait teaser avant la sortie de l’album, Aller-retour officialise également la dualité du rappeur de Trappes, laissant une grande place au chant, et dévoilant une facette plus sensible, s’appuyant sur des mélodies suaves flirtant parfois avec la variété, à l’instar de Soprano. Dans ce registre, l’imparable « Quel est mon rôle ? » aura participé à le faire connaître du grand public. « Qui peut me stopper ? », « Tombé pour elle », « Quel est mon rôle », « Reste en chien »… Aidé par quelques hits et de grosses rotations radios, le disque sera rapidement double disque d’or, permettant à Laouni d’asseoir son personnage (et de se détacher de son image de Snoop à la française), et de préparer le terrain pour quasiment une décennie couronnée de succès. Ce deuxième album a donc joué un rôle majeur dans le parcours de La Fouine, et même s’il n’a pas atteint les scores des albums suivants, il constitue sans doute le disque le plus réussi de sa carrière. – Olivier

Têtes Brûlées, quand la relève rend hommage aux anciens

L’année 2007 aura marqué plus qu’aucune autre l’avènement d’une série de mixtapes qui reste mémorable pour les plus férus de rap dans le milieu des années 2000. Têtes brûlées connait en effet ses troisième et quatrième volumes cette année-là. La série conceptuelle amenée par le collectif Funky Maestro donnait ainsi l’occasion à des rookies pour la plupart, de reprendre la face B d’un classique du rap français à leur sauce. Funky Maestro ne signe pas là les opus les plus marquants de la série (difficile de faire mieux que le deuxième) mais réunit, à l’instar de ses prédécesseurs, un grand nombre de ce que l’on peut appeler des « rappeurs de compils », pour la plupart retombés dans l’anonymat et dont on se souvient vaguement pour un morceau en particulier. Nous n’allons pas faire une liste exhaustive des artistes apparus sur l’ensemble des opus, mais on peut tout de même citer Fik’s et P-Kaer reprenant « Le son qui met la pression » à la sauce essonienne, ou Kalash L’Afro qui reprend à merveille la prod de « Têtes brulées » du 3ème Œil. Sur le troisième volume, il y a plus de têtes connues. Les plus mémorables resteront Escobar Macson qui brille de mille feux sur l’instrumentale de « Le crime paie », Jeff le Nerf sur « Peur noire » d’Oxmo Puccino ou encore Sëar Lui-Même qui réinterprète « Musique délinquante » de Lino. Mais surtout, on a une mise à jour du légendaire « Paname All Starz » avec Nasme, Kazkami, Delta ou encore 400 Hyènes. Têtes brulées restera un concept important et marquant dans le rap français des années 2000, qui est celui d’une nouvelle génération d’auditeurs pas forcément au courant de ce qui se faisait avant, puisque l’on n’est pas encore à l’époque où tout se trouve sur les internets. Et pour les plus anciens, il a pu permettre une adaptation plus douce à la nouvelle école dont on peut largement retrouver tous les étendards principaux sur l’ensemble des volumes. – Xavier

Ecoute la rue Marianne

Paru le 12 mars 2007 | ► Ecoute la rue Marianne (Le Rat Luciano/Kalash Lafro/Lilsai)

Dans le sillage des compiles « conscientes » de la décennie précédente, Ecoute la rue Marianne est un digne héritier des deux éditions de Sachons dire non parues autour des années 2000. Deux ans après les émeutes qui ont fait trembler de nombreuses banlieues, le gratin du rap français s’est décidé à s’organiser autour de 37 morceaux pour mettre en garde les électeurs de 2007. Car si la menace directe du Front National a été réduite par les manœuvres de Nicolas Sarkozy, les raccourcis aux relents racistes et démagogiques du ministre de l’intérieur ne sont pas pour rassurer une sphère hip-hop encore marquée par le passage de Le Pen au second tour de 2002. L’ambitieux candidat à la présidentielle devient alors la cible principale de ce double album qui s’applique à mettre en lumière les sous-entendus d’une campagne riche en amalgames et qui manipule sans complexe les angoisses des français de l’époque. Dans son morceau « Né ici avec la gueule d’ailleurs », c’est sûrement Le Gaijin qui synthétise le mieux les inquiétudes des artistes face au jeu dangereux auquel se prête Nicolas Sarkozy : « De nos jours pour se faire élire, y’en a qui sont capables de jouer avec les idées les plus dangereuses. Ils frappent à la porte du diable. Mais quand on frappe à la porte du diable, un jour quelqu’un vient ouvrir ». Incrédules face aux stratégies politiciennes du candidat, jeunes voix et noms plus installés tentent des morceaux « remise en contexte » non pour justifier les violences de 2005, mais pour tenter de donner un peu de profondeur aux débats qui les ont entourées. Des morceaux comme « Pourquoi tu m’entends pas » ou « Le débat » illustrent parfaitement la clairvoyance des rappeurs face aux sujets sensibles sur lesquels la droite de 2007 fait son beurre. Cette compilation est d’autant plus intéressante à écouter qu’à la radio et dans les bacs c’est le rap ghetto et hardcore, empreint de violence et de rage qui fait recette à cette période, alimentant malgré lui certains thèmes favoris du candidat Sarkozy. – Sarah

Youssoupha – A chaque frère

Paru le 19 mars 2007 | ► Les apparences nous mentent

Youssoupha débarque en France peu avant l’adolescence, en 1988. Venu de Kinshasa, il vit alors la désillusion de beaucoup d’immigrés au moment de saluer Marianne : foyers, banlieues, huissiers semblent remplacer Liberté, Égalité, Fraternité. À Chaque Frère est un long cri, une pommade pour les cicatrices glanées sur le chemin menant du Congo-Kinshasa à l’Île-de-France. Pour autant, le projet n’est pas uniquement animé par un esprit de revanche, même si quelques lignes traduisent la fierté d’avoir réussi en environnement hostile: « Si la jeunesse kiffe mes raps sensés, c’est que ma poésie pèse / N’en déplaise à mes ex-profs de français ». À chaque Frère est, par les témoignages de Youssoupha, un long plaidoyer pour la dignité, pour l’égalité des chances, un combat contre l’injustice. Même si, humble, le MC admet relater une réalité déjà décrite par d’autres avant lui, sur « Éternel Recommencement », présent ici même si circulant depuis 2005. En appuyant sur cet élément qui a fait son succès, et en en reprenant un peu la coloration sur des morceaux comme « Les apparences nous mentent », Youssoupha imprime la patte Bomayé Musik, tout en recevant le soutien d’Hostile Records et EMI. Avec les participations de potes de longue date comme S.Pi, et la présence de Diam’s ou Kool Shen, Youssoupha s’installe comme un des nouveaux patrons du rap français. Malgré un succès commercial modeste, l’industrie reconnait le talent. Déjà un an auparavant, le tourneur de Method Man lui avait laissé quelques premières parties en France, alors que “Ma Destinée” commençait à circuler sur YouTube ou Trace TV. Sur ce format album, la qualité ne se délite pas. L’écriture est appliquée, réfléchie, et laisse également parler les expériences personnelles. La composition, elle, est confiée à de multiples producteurs (The Soulchildren, Prod Bee Gordy, Mike Genie…) sans virer au patchwork désordonné. Encore une fois, la consistance des vers de Youssoupha contribue sans nul doute à maintenir ce canevas. Le résultat est un mélange intelligent, intelligible, engagé mais raisonné. Le tout sur fond d’influences US, des reflets classiques typiques du rap français, et des sonorités africaines, témoignages des origines du rappeur. – Maxime

Octobre Rouge – Votez pour nous

Paru le 26 mars 2007 | ► 75000

Aboutissement de près de dix ans d’activité, Votez pour nous arrive après deux albums et quelques mixtapes qui avaient assis Octobre Rouge sur la scène parisienne de l’époque. Jusqu’ici assez homogènes dans leur travail, le trio de MC et leur acolyte Manifest se lâchent avec cet opus, s’offrant des prods à l’efficacité redoutable pour de belles prises de risques. Sujets graves sur instrus légères, traits d’humour sur prods bien lourdes, sur cet opus le groupe manie les contrastes avec agilité. On y retrouve bien sûr leurs thèmes de prédilection, de la culture à la vente en passant par les relations de bon voisinage avec les forces de l’ordre, ainsi que des titres aux leitmotivs plus politiques. Mais ils partagent cette fois la tracklist avec d’autres morceaux indiscutablement plus divertissants. De l’envoûtant « Balance-toi » au détonnant « Accordés », le fun est définitivement de la partie, et c’est une bouffée d’air frais dans l’atmosphère ambiante. Certains identifièrent immédiatement « 75000 », dont la puissance de l’instru n’a d’égale que la justesse du texte hommage à la capitale, comme le morceau emblématique du projet. Mais pour d’autres c’est avec le très réussi « Colekt’or » que le quatuor a atteint son meilleur niveau, tandis que nombreux sont ceux qui élevèrent au rang de classique instantané l’incroyable « DS ». C’est cependant sûrement avec le morceau d’intro « Fréquence interdite », qu’OR offre un condensé de ce qu’il sait faire de mieux, posant là une entrée en matière des plus percutantes. Avec ce qui fut finalement leur dernier album les Parisiens offraient un projet très hétérogène qui, sur le fond comme sur la forme, contrastait avec ce qui squattait les ondes à la même époque. Et c’est bien la magie de cet album et la raison pour laquelle il fut si bien accueilli. Il y en avait pour tous les goûts et les MC’s y dévoilaient leur large talent sans rien perdre de leur grain révolutionnaire. Devenus secoueurs de hanches autant que de conscience, ils n’en avaient pas moins une place de choix à revendiquer sur une scène parisienne en plein boom. – Sarah

Haroun – Au front

Paru le 16 avril 2007 | ► Sur scène

Des premières rimes enregistrées à son premier album, ce n’est pas moins d’une dizaine d’années qui auront été nécessaires à Haroun de la Scred Connexion pour réaliser Au front. A l’instar de Koma qui avait sorti Le réveil en 1999, et alors que Fabe avait quitté le groupe quelques années plus tôt, Haroun a pris son temps pour sortir l’un des bijoux les plus confidentiels du rap français, et qui apparaît après dix ans comme l’un des classiques des années 2000. Fort d’une longue expérience accumulée dans le milieu du rap français, ce sont les hauts comme les bas qui sont relatés dans un album qui s’apparente souvent à un hommage non pas simplement au rap, mais au hip-hop en général, comme le montrent notamment les deux interludes scratchées. A l’image de ce que l’on pouvait attendre d’un membre de la Scred Connexion, Au front raconte les joies et les tristesses d’une jeunesse française issue de l’immigration, et qui trouve dans le rap et le hip-hop un exutoire à ses peines. Album mélodieux, laissant la part belle à la musique, ce projet s’écoute d’un trait, notamment en raison d’une durée totale assez courte (une quarantaine de minutes environ). On y retrouve deux featurings, mais aucun invité extérieur au crew puisqu’il s’agit de Mokless, Koma et Morad, les autres membres de la Scred Connexion. Sorti sur le label « Front Kick », créé par Haroun, Au front porte « haut l’étendard de l’indépendance » dans une démarche qui continue d’inspirer de nombreux rappeurs à ce jour. C’est donc un disque qui sent bon la fin des années 2000 et qui avait tout pour plaire aux puristes. – Costa

Quand les gros noms s’essaient au format mixtape

Au milieu des années 2000, un nouveau genre de mixtapes fait son apparition dans le rap français : focalisées sur un seul artiste, elles comprennent souvent de nombreuses collaborations (voire des morceaux entiers laissés à des proches), éventuellement des freestyles radios ou sur face B, des featurings récents sur les albums des autres, des remix, le premier extrait d’un album à venir, un DJ pour les transitions et le dynamisme… Elles sont également désignées comme « street CD », puisque souvent conçues et distribuées avec les moyens du bord, sans passer par les circuits de distribution classiques. Ce phénomène n’est pas nouveau en 2007, mais quelques grosses pointures ont choisi cette année-là pour inaugurer ce format. Booba en premier lieu donc, qui après un premier volet en forme de rétrospective, gratifie son public d’un sulfureux Autopsie 2, contenant notamment un remix ragga de « Boîte vocale » d’une efficacité redoutable, ainsi que trois inédits dont le célèbre « D.U.C. » et sa pique à l’encontre de M Pokora, Diam’s et Sinik. Rohff, avec le percutant Cauchemar du rap français paru pendant sa détention, continuera de faire parler de lui pour autre chose que des faits divers, avec pas moins de 31 tracks enchaînés d’une main de maître par DJ Mosko, dont de violents freestyles radios, et quelques exclus comme le classique « 9.4 mentale ». Oxmo Puccino, avec la bien nommée Réconciliation mixée par DJ Cream, opère un retour aux fondamentaux après sa parenthèse jazz Lipopette Bar, et livre quelques inédits et remix remarquables dont celui de « Tiroir caisse », signé Polo de Pomorium Prod, qui vient clôturer le projet de façon magistrale sur un sample de Nina Simone. Enfin, mixée par Kheops et Cut Killer, l’IAM Official Mixtape annonce le retour du groupe phocéen en grandes pompes, à grand renfort de références guerrières et footballistiques et d’extraits de films poussiéreux, invitant proches et membres du label La Cosca à partager le micro, quelques mois seulement avant leur très inégal cinquième album, Saison 5. Une façon pour tous ces gros noms d’occuper le terrain, de renouer avec la rue, et de bénéficier d’un espace de liberté pas toujours accessible en maison de disques. – Olivier

VII – Lettre morte

Paru le 17 avril 2007 | ► Confessions (feat. Fayçal)

« Depuis mon Lettre morte je veux qu’on me lâche la grappe »… Sur le titre « Le masque de Nô », issu de son neuvième et dernier album (avant le prochain courant fin 2017), VII faisait référence à ce tout premier projet en évoquant la continuité créatrice qui a été la sienne depuis ses débuts dans le rap français. Rappeur souvent mésestimé, ce qui est lié sans doute à un style assez hermétique, très sombre et mélancolique, Lettre morte contient en germe tout ce qui sera développé dans les autres albums de l’artiste basque : une noirceur assumée, une manière habile de conter des histoires, des thèmes qui en feront un artiste catégorisé « horrorcore », et une culture riche et diversifiée. Cet album, c’est aussi celui de deux featurings avec le rappeur bordelais Fayçal, ainsi qu’un titre avec Little Demo, deux artistes qui suivront VII et que l’on retrouvera dans son entourage par la suite. S’il est difficile de mesurer l’impact qu’a pu avoir Lettre morte dans le rap français, puisque c’est un projet qui semble être resté assez confidentiel, on peut affirmer rétrospectivement qu’il fait partie de ces albums alternatifs qui ont ouvert la voie à un rap plus introspectif, osant davantage les références littéraires, cinématographiques, mais également plus ouverts sur les autres scènes musicales underground comme le métal, et qui ont permis au rap de se faire connaître d’autres sphères. Pour ses dix ans, le projet a d’ailleurs bénéficié d’une réédition sur le label indépendant Rap and Revenge de VII. – Costa

La Rumeur – Du cœur à l’outrage

Paru le 23 avril 2007 | ► Quand la lune tombe

Le titre de l’album annonce la couleur : si certains pensent qu’après dix ans d’existence Ekoué, Hamé, Le Bavar et Le Paria vont mettre de l’eau dans leur vin, ils se trompent. La stigmatisation des quartiers, la justice à deux vitesses, la censure, le déterminisme social, le Paris nocturne, les stigmates de la colonisation, l’exil… La ligne de conduite est intacte, les thèmes de prédilection de La Rumeur sont à l’honneur, mis en exergue par des concepts judicieux (« Je suis une bande ethnique à moi tout seul », « Un chien dans la tête », « La meilleure des polices »). Les qualités d’écriture qui caractérisent les MC’s, entre registre soutenu et langage fleuri, viennent compenser l’effet parfois un peu monotone de leurs flows parlés. Comme à l’accoutumée on ne s’apitoie pas sur son sort, le discours ne se veut pas larmoyant, comme le résume très bien le refrain d’Ekoué : « Appauvri, ok, mais comme de l’uranium. » Dans la continuité du virage opéré sur Regain de tension, leur deuxième album, les samples de la trilogie de maxis et de L’ombre sur la mesure ont laissé la place à à un support musical à base de compositions plus saturées (dont quelques guitares du meilleur effet), parfois oppressantes, et des beats assez raccords avec la tendance de l’époque, au contraire du discours tenu par les quatre MC’s, constant et sans concession aucune depuis le Poison d’avril. « Les bronzés font du rap », sur lequel on retrouve également le collectif Anfalsh, offre un final efficace sous la forme d’un freestyle fraternel de presque 6 minutes, un moment d’osmose entre les deux entités venant rappeler que leurs multiples collaborations ne furent pas le fruit du hasard… Mourad (Le Paria), seulement présent sur quatre titres collectifs, amorce sa mise en retrait progressive, même s’il ne quittera jamais réellement le groupe (on ne quitte pas une famille), toujours présent pour venir partager le micro avec ses compères sur les dates parisiennes. – Olivier

Salif – Boulogne Boy 

Paru le 30 avril 2007 | ► Boulevard de la prison feat. TLF

En confessant dans l’outro « j’avais l’impression de devoir un album à mon public », Salif reconnaissait que six ans pour sortir un deuxième projet solo, c’est long. Les fans de la première heure, comme tous les amateurs de rap qui, séduits par les apparitions aussi sporadiques que fracassantes du Boulonnais, voyaient en lui un éternel espoir de la scène française, espéraient avec ce projet écouter l’album de la maturité. Leurs attentes étant à la hauteur de leur frustration, l’accueil de Boulogne Boy n’en n’a été que plus mitigé. Conscient que ce projet risquait de décevoir ceux qui attendaient une sorte de Chacun pour soi 2, Salif anticipe les critiques : « certains diront que c’est un album bâclé »… mais assume, car il a fait ce projet « comme [il le] sentait ». Aujourd’hui, puisqu’on ne peut s’empêcher de le comparer à l’excellent premier opus, on a tendance à balayer cet album d’un revers de main en affirmant (un peu trop rapidement ?) qu’on ne s’y retrouve pas. Et il est évident que la fraîcheur qui nous avait emballé sur Chacun pour soi a disparu, le tout semblant bien simplifié, techniquement comme musicalement. Mais la qualité de l’écriture, du moins, est toujours là. Plus sombre, jusque dans la voix du MC qui se fait plus grave, cet album est toutefois mieux réussi que ce qu’on s’est habitué à dire. Entre des sons très « rue », qui auront vite fait de le cataloguer, on apprécie des morceaux plus introspectifs et quelques featuring remarquables, comme l’excellent « Boulevard de la prison » avec TLF. Salif a pu décevoir avec cet album tous ceux qui plaçaient en lui leur fantasme d’entendre, parfaitement exécuté, le type de rap qu’ils aimaient, car ils le savaient capable de le faire. Sauf que Boulogne Boy nous rappelle simplement que le MC a toujours essayé d’amener le rap où il le voulait, lui. Parce qu’il est une pierre de plus apportée au pont que Salif construisait entre tous les auditeurs de rap, du hardcore au conscient, dansant ou mélodieux, ce projet reste intéressant. – Sarah

Flynt – J’éclaire ma ville

Paru le 28 mai 2007 | ► J’éclaire ma ville

Les doigts glissent la galette dans la platine. Sur la jaquette, un MC pose sur les toits de Paris. Les lettres du graffeur Nose132 annoncent le bonhomme : Flynt. Le zinc des couvertures des bâtiments de la capitale sont identifiables entre mille. Pas de monument en fond, même si on pourrait aisément y imaginer le Sacré-Coeur, juché sur la butte Montmartre. Ce Paris est celui qui vit à l’ombre des cartes postales. Si Paris était un disque, J’éclaire Ma Ville pourrait en être la face B. L’index presse la touche lecture. La prod d’Ayastan braille un sample de soul. Flynt lâche son accent parigot. « Sur Paris Nord, c’est 1 Pour la Plume (..) ex aequo avec le gros son ». Le MC vient d’inventer la machine à monter dans le 75018. Chaque beat, chaque rime, chaque accent transpire la fierté de ces rues. Les pistes défilent, entre chaleur des productions des Soulchildren, Drixxé ou DJ Dimé et les mots aiguisés, beaux, reconnaissants, rassembleurs, revendicateurs, de Flynt. Le bruit du métro, les références au « bleu du RER B, de la ligne 13 ou la ligne 2 », nous placent au centre de ce Paris. Ces déambulations auditives, qui précéderont celles d’Itinéraire Bis cinq ans plus tard, nous font naviguer dans un Paname qui « abrite autant de bonheur que de problèmes », un Paname inévitablement plus septentrional que les dites belles avenues de la capitale. J’Eclaire Ma Ville est de ces disques, qui même à l’autre bout du monde, rappellent l’odeur de ces rues, transportent au milieu de la fierté de ceux qui y souffrent et résistent . Sans surjouer, Flynt et ses quelques (glorieux) invités dépeignent le quotidien de la France multiculturelle, qui galère en entretien d’embauche, qui connait surtout la lettre D du mot système et qui envoie chier quand il le faut, sans accès de violence.  – Maxime

Roi Heenok, les choses se passent à fond

En 2007, le trône du hip-hop n’appartient plus à Biggie, ou Nas, pas plus qu’à Jay-Z ou Kanye. Non, le monarque, le seul, l’unique, c’est bien lui : Hénoc Beauséjour, aka Roi Heenok. Non, le monarque, le seul, l’unique, c’est bien lui: Hénoc Beauséjour, aka Roi Heenok. Tout du moins, c’est ce que croit ce montréalais d’origine haïtienne. Il semi-fantasme une vie de gangsta rappeur, vantant des apparitions aux côtés du “Chef Raekwon” et une expérience de 10 ans dans le Queens qui l’aurait adoubé comme un rappeur de renom. Au final, rien de tout ça et on aura attendu 2012 pour voir Raekwon chez le Québécois. Le Roi fait le buzz autrement, notamment via un emploi du français à outrance associé à une benoite copie des rappeurs new-yorkais, sur un flow hors tempo, aux rimes plus qu’aléatoires. Le client idéal pour Internet. Heenok devient le mème par excellence de la communauté rap francophone entre 2005 et 2008, avec en point d’orgue la sortie de Cocaïno Rap Musique en 2007, et trois dates parisiennes affichant complet à la même période. Ses gimmicks décalés, qui oscillent entre violence, drogue et apologie de son rap “dosé”, contribuent à rendre le phénomène viral. “Le Roi Heenok c’est comme de l’hydroponique, avec le plus haut de crime au monde, melangés ensemble, t’entends”, autant dire que le bonhomme est perché. Sur le trône, dans ses nuages de beuh ou ses délires sous coke, on ne sait plus très bien. En France, son intervention chez Mouloud Achour (alors sur MTV) est un must du genre qui permet au Roi d’asseoir un peu plus sa notoriété. Ayant certainement abusé des substances dont il fait la promotion à tout bout de champs, le gangster et gentleman (du nom de son label) tient à montrer à tous ces rappeurs qui n’ont pas “même pas vendu un gramme” qu’il pèse plus que quiconque dans ce rap jeu. C’est vrai, qui peut se vanter d’avoir réussi au point d’avoir un médaillon si long qu’il touche à son pénis ? Le Roi, le seul, l’unique. Et sa majesté de s’exécuter en faisant toucher sa plus belle chaine en or à son entrejambes dans une gestuelle inoubliable. La longueur du bling bling devient la mesure étalon du succès. En 2007, Roi Heenok est au sommet. – Maxime

ATK – Silence Radio

Paru le 11 juin 2007 | ► Avant la tombe

Suite à leur classique Heptagone, le groupe ATK livrera à ses fans des bootlegs et inédits compilés avec la série « Oxygène » en 2003, 2004 et 2005. Sorti le 11 juin 2007 et entièrement produit par Axis et Fkméléon (Tacteel ayant rejoint TTC), Silence Radio ravive facilement la passion endormie depuis Heptagone. On retrouve cette énergie commune au groupe malgré le départ d’Antilopsa, ces refrains découpés en plusieurs phases clamées par chaque MC, ces instrumentales mélancoliques à souhait, la vitesse et le débit de Cyanure, la voix (encore plus) rocailleuse de Freko, les placements de Test, les rimes tranchantes d’Axis et le phrasé impeccable de Fredy K… Les thèmes sont plus réfléchis, les mots plus mûris, le recul plus profond, mais la ferveur reste inchangée, toujours flamboyante. Alors certes, Silence Radio n’offre pas autant de morceaux mythiques qu’Heptagone, et son hétérogénéité est beaucoup plus palpable, mais certaines pistes sont pour leur part de vrais bijoux. Avec « Ils versent un sourire », Cyanure nous offre un de ses meilleurs textes : la solitude, le doute, la peur, autant de thèmes introspectifs qui sont magnifiquement traités. Son acolyte Freko n’est pas en reste, avec le morceau « J’fais du bruit » où le rappeur débite de façon plus viscérale et agressive. Le méthodique « A qui j’profite » de Fredy K marque par son efficacité et ses grands questionnements. Le MC malheureusement disparu la même année, livre ici un texte mémorable, ou se mêlent philosophie, impertinence et proverbes créoles. Avec « Cérébral », ATK rend hommage à Daniel Balavoine et à son légendaire « SOS d’un terrien en détresse ». Voix pitchées plus aiguës, rythmique tout droit samplée de Queen et refrain mélancolique, imparable. Pour clore l’album, les cinq compères se retrouvent sur « Avant la tombe » et sa boucle de piano, dans lequel le ton se fait grave, touchant et d’une sincérité plus qu’émouvante. Le décès de Fredy K donna naissance à un projet, FK pour toi, sorti en 2009. Depuis, plus rien en dehors de quelques apparitions (dont les fameux « Corde Raide » et « En roue libre » avec Futur Proche). Juste les souvenirs, et la sensation qu’ATK n’est pas mort, que ce genre de posse perdurera à jamais. – Clément

Hocus Pocus – Place 54

Paru le 8 octobre 2007 | ► Vocab

Deux ans après leur dernier opus intitulé 73 touches, le groupe Hocus Pocus sort Place 54, son quatrième projet. Nous sommes donc en 2007, et le paysage hip-hop français a un fort accent Dirty South. Qu’importent ces nouvelles sonorités, les nantais de Hocus Pocus, toujours menés par leur grand manitou 20Syl, donnent dans ce qu’ils savent faire : du hip-hop jazzy et soul. Dès le premier morceau, titre éponyme du projet, on regoûte au groove si reconnaissable du rappeur et de ses musiciens… Il faut dire que des projets français qui mêlent le jazz à l’électronique et le rap à l’acoustique ne courent pas les rues. La force d’Hocus Pocus, c’est de délivrer une musique fédératrice, harmonieuse et définitivement positive. Le blues du musicien, comme celui du rappeur et du poète, est rarement évoqué, même si certains fragments de nostalgie et de mélancolie viennent parsemer les ambiances proposées (comme dans le morceau « Histoire d’une VHS »). Le groupe aime s’appuyer sur des valeurs de partage et de simplicité. Preuve en est avec le second morceau de l’album, « Quitte à t’aimer », et sa (trop ?) douce critique de la société française. Principale réserve sur cet album, cette verve souvent trop aimable qu’on aurait aimé voir 20Syl abandonner ne serait-ce que sur un morceau. Sur le « Vocab », point d’orgue de l’album, on retrouve les californiens de The Procussions pour une sorte de seconde partie du morceau « Hip-Hop » qui les avaient réunis sur le précédent projet. Malgré la barrière de la langue, le discours reste le même : on s’amuse des différences (ici, du vocabulaire) pour communier devant l’étendard hip-hop, peu importe les origines, les confessions ou encore les modes de vie. Dans la parfaite continuité de 73 touches, la joyeuse bande de Salem distille un deuxième album cohérent, une invitation au voyage dans un train pour Nantes à la place 54, coté couloir, ou vers des contrées beaucoup plus exotiques. Même si le projet peut présenter quelques défauts, ils sont minimes et n’entachent absolument pas le bon moment passé à écouter Hocus Pocus. – Clément

Jeff Le Nerf – Tout ce que j’ai

Paru le 22 ocobre 2007 | ► Génération

En 2007, Jeff Le Nerf est déjà bien connu des amateurs de rap français : il compte à son actif un street album sorti en 2005 qui a fait suite à sa signature chez IV My People, et a déjà collaboré avec Oxmo Puccino, Sinik, Dadoo ou Diam’s. Avec Tout ce que j’ai, le MC de Grenoble livre son véritable premier album, quatorze morceaux soigneusement sélectionnés parmi des dizaines enregistrés, après quatre ans préparation. Avec l’écriture soignée et la voix rocailleuse qui le caractérisent, il dévoile une palette éclectique de morceaux, entre introspection, morceaux légers, et titres revendicatifs. On retrouve également de la variété dans les productions proposées, Jeff oscillant entre sonorités boom bap, club et dirty south. Son flow et ses qualités de rimeur hors-pair lui permettent de faire le lien entre les quatorze morceaux qui constituent l’album et de garder une cohérence. Malgré tous ces ingrédients, et les bons singles « Elvira » (seul featuring de l’album, avec Lord Kossity), « 36 quai des horreurs », et le désormais classique « Génération », l’album ne connaîtra pas le succès commercial. C’est qu’à cette époque le contexte est quelque peu compliqué : Kool Shen vient de mettre les clés sous la porte de son label, non sans s’être assuré au préalable de trouver une porte de sortie pour les artistes du label, et Tout ce que j’ai sortira chez AZ, mais sans bénéficier de la promo qui aurait dû accompagner une sortie en major. L’annulation de sa semaine Planète Rap sur Skyrock programmée de longue date n’arrangera pas les choses, mais malgré ces déconvenues, l’album reste dans le cœur de son public comme le classique de Jeff Le Nerf, et constitue une pièce prisée des collectionneurs. – Olivier

LIM – Délinquant

Paru le 22 octobre 2007 | ► Délinquant

Disque d’or en indé, en tête des charts dès la première semaine, des centaines de Skyblogs aux couleurs du label Tous Illicites… Si le succès retentissant de Délinquant, le deuxième album de la voix éraillée la plus célèbre du rap français, a pu paraître inattendu, le travail de terrain implacable antérieur à sa sortie et la popularité grandissante du MC dans les quartiers de France auraient pu mettre la puce à l’oreille des observateurs avisés. En effet, les succès de plus en plus important de ses « mixtapes de la haine » Violences Urbaines, son tour de France des quartiers, les 10 000 copies vendues de son premier solo Enfants du Ghetto et l’impact considérable de Rue, son album commun avec Alibi Montana, furent autant de signes avant-coureurs que l’industrie du disque n’a pas su voir. Mais comment anticiper ce coup d’éclat avec un rap au discours si terre à terre, sans concept alambiqué ni métaphores recherchées, des invités inconnus du grand public, et une écriture automatisée (une facilité héritée de son passage par l’école du Beat De Boul) ? En effet, sur des compositions simples, le membre de Mo’Vez Lang rappe tout au long des 34 morceaux que contient le double album autour d’une poignée de thèmes récurrents, et intimement liés entre eux : sa haine de l’Etat et de ses représentants, la violence de la vie de rue, la vente de drogue (thème cher au rap de Boulogne), la consommation de shit, et son amour indéfectible pour les quartiers. Cet attachement à représenter les grands ensembles, et l’authenticité indiscutable qui se dégage de son rap sont en réalité les deux grandes forces de Délinquant, et plus globalement du rap d’L.I.M., révélateur de la tendance prédominante de l’époque : un rap de rue violent, sombre, sans concessions, le majeur brandi bien haut. – Olivier

Le plus grand freestyle du rap français

► 132 mc’s – Avec ce qu’on a

A une époque où les rassemblements de rappeurs ne sont pas monnaie courante, réunir autour d’une même prod 132 mc’s relève de l’exploit. Un nombre qui n’est d’ailleurs pas anecdotique puisque « 132 » est le nom du crew de graffeurs sous lequel se réunissent Saké, Wira et d’autres. Ainsi, sur invitation des Zakariens, ce sont des rappeurs de tous les horizons qui sont venus kicker sur l’instrumentale de Flev le remix du titre « Avec ce qu’on a » qui datait de 2003. Freestyle d’anthologie qui aura marqué tous ceux qui suivaient le rap indé en 2007, on y retrouve des artistes comme Scylla, Freko, Flynt, Seth Gueko, Daddy Lord C, Grodash, Diomay, Paco, mais également des rappeurs à la carrière moins étoffée. Si dix ans après, un rassemblement comme celui-ci semble moins marquant, c’est parce que pendant ce temps un projet comme la Marche arrière du Gouffre est passée par là, que les freestyles rassemblant plusieurs équipes de rappeurs sont habituels, et que le rap indépendant bénéficie de davantage de visibilité. Pourtant, dix années n’auront pas suffit à détrôner ce freestyle de son titre de plus grand freestyle de l’histoire du rap français. Au vue des difficultés d’organisation pour sortir un tel morceau, on peut supposer que le nombre 132 restera pour quelques temps encore le nombre maximal de rappeurs ayant posé sur une seule et même instrumentale. – Costa

TSR Crew – A quoi ça rime?

Paru le 22 octobre 2007 | ►A quoi ça rime

Parmi tous les rappeurs officiant dans l’underground français, s’il y en a bien un qu’il est difficile de louper, c’est Hugo TSR. Si c’est avant tout ses projets en solo qui sont cités dès que l’on parle de lui, il ne faut pas oublier que c’est avec le TSR Crew qu’Hugo a fait ses armes. Hugo, Vin7, Omry et Nero sortent leur premier projet en 2004, Faut qu’on taille, diffusé gratuitement sur internet à une époque où l’accès à la musique est plus délicat qu’aujourd’hui. Mais c’est rapidement que les compères vont se faire un nom, pour Hugo en solo avec la sortie de La Bombe H en 2005, et ensuite avec A quoi ça rime ? en 2007. Album de dix-huit titres considéré comme le classique du TSR Crew, A quoi ça rime ? va véritablement lancer le groupe et en faire un des groupes phares, bien que discret, de l’underground français. Le dix-huitième arrondissement de Paris sera dorénavant nécessairement associé à ces « jeunes du 18 » qui auront, avec ce projet, trouvé leurs marques : instrumentales piano et violons, thématiques « tise, shit et rap » avec une teinte pessimiste et une volonté de décrire leur environnement sans fioritures. En clair, une authenticité à tous les égards qui peut expliquer la popularité grandissante que connaîtra le groupe par la suite et que manifestera bien le succès de Passage flouté en 2015. Avec le titre éponyme de l’album qui culmine aujourd’hui à 2 500 000 écoutes sur Youtube, on peut raisonnablement dire que cet album n’est pas simplement le classique du groupe mais un des classiques du rap français. Une des raisons pour laquelle il devait impérativement figurer dans cette sélection. – Costa

Zakariens – Avenir en suspens

Paru le 5 novembre 2007 | ► Tolérance zéro

Après avoir sorti une série de quatre maxis en 2005, les Zakariens se devaient de sortir un album. Avenir en suspens est donc l’aboutissement d’une dizaine d’années dans le rap pour Saké et Wira qui avaient formé le groupe en 1999 en s’intégrant au collectif Kartier Fédéral et qui avaient depuis multiplié les apparitions sur divers projets et compilations. On notera l’absence du troisième membre, Nir.K, qui avait rejoint le groupe en 2003 avant de le quitter en 2005, et qui est aujourd’hui décédé. Peu avant la sortie de l’album, en juin, c’est le projet du plus grand freestyle vidéo du rap français qui avait vu le jour : 132 rappeurs sur le thème « Avec ce qu’on a » posent sur une instrumentale signée Flev. Les Zakariens ont donc connu une année 2007 prolifique qui marquera également la dernière année d’activité du groupe. Les rappeurs feront ensuite leur chemin en solo, notamment Saké qui concrétisera avec La clef de la cave en 2012. En attendant ce qui sera la suite, cet album fut une vraie réussite, tant du point de vue des paroles et des flows que des instrumentales. L’énergie de Saké et Wira, la diversité musicale couplée à des paroles conscientes et réfléchies sont à l’origine d’un projet qui viendra confirmer tout le bien qu’ils avaient laissé penser d’eux sur les maxis. En ajoutant à cela la présence d’artistes tels qu’Alibi montana, Le Rat Luciano, Kalash L’Afro et un featuring  d’anthologie avec Aïckone, Flynt, Freko Ding, Nesta, Reeno, Sidi O et Test, tous les ingrédients étaient réunis pour faire de cet album l’un des immanquables de 2007. A n’en pas douter, Avenir en suspens a marqué toute une génération d’auditeurs qui ont trouvé dans le rap de Zaké et Wira le compromis idéal entre une musique énergique et des textes sensés qui ne laissent pas indifférents. – Costa

TLF – Rêves de rue

Paru le 19 novembre 2007 | ► GTA

Les initiales T.L.F. évoquent plusieurs choses chez les amateurs de rap français : le Val de Marne, l’entourage proche de Rohff (et les piques à Booba, le rival de toujours), les compilations Talents Fâchés, un collectif à géométrie variable, mais pour la plupart des gens, il s’agit avant tout du duo formé par Ikbal et Alain 2 L’Ombre en 2003, auteurs d’un street album en 2006, Ghetto drames, puis de l’album Rêves de rue un an plus tard. C’est en effet après avoir sorti trois volets de leurs compilations Talents Fâchés en tant que producteurs, mêlant têtes d’affiche et MC’s underground, qu’ils se décident à se lancer véritablement dans une carrière de rappeurs. Ghetto drames, qui réunit leurs apparitions depuis 2003 avec des morceaux de qualité inégale, souligne d’ailleurs le fossé entre la qualité de leur rap avant et après Rêves de rue. L’évolution se ressent en premier lieu dans les flows, dans lesquels on sent la recherche d’un effet coup de poing, percutant, qui va de pair avec des productions énergiques de bonne facture. Le binôme jouit d’une street credibilité solide, un atout majeur pour une grande frange du rap à cette époque, compensant parfois une technique simple, mais plutôt efficace. Cette réputation sulfureuse, ils la doivent à leurs passages en prison, ainsi qu’à des morceaux particulièrement durs, contant « la vie de rue et ses conséquences » pour reprendre une expression chère à un autre MC célèbre du 94. On retrouve d’ailleurs Kery James sur un des morceaux phares de l’album, « Dans le box » qui, avec d’autres singles tels que « GTA », « Pimp My Life » ou encore « Bien » bénéficieront d’une programmation sur Skyrock, permettant au groupe de se faire un nom en dehors du seul cercle des initiés, et de sortir du statut de petits frères de la Mafia K’1Fry. La séparation du duo quelques années plus tard n’empêchera pas Ikbal de continuer à sortir des compilations Talents Fâchés et des albums siglés TLF, encore aujourd’hui. Quant à Alain 2 L’ombre, il officie désormais en solo, et accompagne Rohff en tournée. – Olivier

Aketo – Cracheur 2 Venin

Paru le 3 décembre 2007 | ► Cracheurs 2 venin feat. Al.K-Pote

Après la fin de l’aventure Sniper suite à l’album Trait pour trait (avant un retour à deux mitigé), on ne pensait pas qu’Aketo serait le premier à se lancer en solo. Quand le MC de Deuil-la-Barre sort Cracheur 2 Venin, on ne sait pas trop à quoi s’attendre de la part de celui qui est le membre le plus en retrait du groupe. Le peu de promotion qui l’accompagne et l’appellation « street cd » alimente la confidentialité dans laquelle le projet sort pour quelqu’un qui était un habitué des Planète Rap et des clips sur MTV. Et le projet se trouve totalement en décalage avec ce que l’on connaissait d’Aketo. Au programme, du rap très street, des nouveaux flows, des voix « chopped & screwed » et beaucoup d’invités inconnus au bataillon pour les habitués de Sniper, malgré quelques têtes connues (Soprano, Salif, Tunisiano, Sefyu, Daddy Lord C). On retrouve également une partie de Neochrome avec Alkpote, Seth Gueko et Farage. Le disque contient peu de morceaux à thème, l’intérêt étant avant tout de voir une kyrielle de MC’s talentueux se mesurer sur des productions n’ayant pas de rôle plus large que celui de ring de boxe. On trouve également quelques morceaux qui n’ont pas pour seul but d’être un défouloir sauvage, comme le très bon « Déceptions » et « Retour au kif » sur lesquels Aketo montre qu’il maîtrise très bien le registre de la nostalgie. Au final, Cracheur 2 Venin est un disque s’inscrivant parfaitement dans le contexte de cette deuxième partie des années 2000 avec les compilations et les mixtapes où les connections à plusieurs rappeurs avec la performance comme seul but pullulent. Cette période que certains considèrent comme des temps sombres pour le rap français nous aura laissé quelques disques marquants et Cracheur 2 Venin en fait indéniablement partie. – Xavier