Si l’été est souvent synonyme de disette dans le paysage musical français, l’expérience nous apprend que c’est aussi un des meilleurs moments pour mettre la main sur de vrais beaux trésors. Car c’est souvent alors que notre garde est baissée et que nos esprits en sommeil se promènent distraitement sur la toile et les réseaux, en quête d’une pépite à empocher mine de rien, que les meilleurs MC disponibles décident de frapper leurs coups décisifs. Chercheurs d’or, lâchez vos pioches et vos tamis, nous avons trouvé un filon, il n’y a plus qu’à ramasser.

 « C’est pour les sans toit, les sans titre, les anar et la crise, ceux qu’ont un panard dans la tombe et les deux doigts dans la prise » – Kassded

Ceux qui, le temps d’une cigarette, étaient tombé amoureux en 2012 de ce gaillard du Grand Est, trépignaient depuis. Certes satisfaits de l’entendre poser ses formules acérées et son flow aux multiples facettes sur scène ou sur des collab à plusieurs voix, ils étaient surtout impatients de le retrouver sur un nouveau projet bien à lui. Majoritairement produit par Cerky, le premier opus avait su charmer son monde avec des morceaux parfois sans refrain aux allures de freestyles de haut vol, et pour son retour en solo 5 ans plus tard, c’est sur cette formule gagnante que DF capitalise pour Chorus, livrant 11 titres largement à la hauteur de l’attente.

Au moment où l’album s’ouvre sur une série de jurons a capella qui fleure bon une agréable sensation de déjà entendu et annonce la couleur, on sent que le Mulhousien en a sous la pédale et promet un opus épique. Et quand la prod familière frappe enfin après quelques mesures bien senties, un brin retouchée mais toujours aussi lourde, l’auditeur est invité à se concentrer et reprendre un temps mort pour apprécier la suite.

Alors que la voix de Booba vient de valider un « flow de porc » et « un putain de morceau » entre deux scratchs bien pesés, Cerky passe la main à James Cole Pablo pour pousser le MC à nous filer un petit coup derrière la tête pendant qu’on reprend notre souffle. Jolie manière de nous embarquer dans le vif du sujet et nous montrer qu’on ne s’est pas trompé d’endroit si on veut se dégourdir les oreilles, « Ici » est un petit bijou qui rappelle avec simplicité toute l’étendue du savoir-faire de DF : une plume fluide et réfléchie, des rimes aussi jolies que cinglantes, et toujours cette voix qui épouse les pleins et les déliés des instrus, sans monotonie. Montés pour un petit tour de manège dans l’univers du MC, à ce stade on n’a sûrement pas encore pris conscience qu’on s’est assis sur un grand huit et que d’ici 10 minutes, on aura la tête à l’envers.

« Tu me parleras d’ta vie et j’te dirai que j’compatis, mais on s’f’ra très très très vite chier, qu’est ce qu’on parie ? » – Temps

Les deux morceaux suivants nous font en effet passer sans transitions d’une boucle de flûtes et pipeaux d’une légèreté pleine de panache aux grosses ficelles des guitares clinquantes d’une instru rock. Mais le flow de l’Alsacien est sur ressorts et survole les difficultés de prods risquées avec une facilité désarçonnante et une musicalité appliquée dans chaque 16. Mêlant avec agilité des egotrips scabreux et des constats amers sur le rap jeu, la société, la vie elle-même, tout ça parfois dans le même morceau, DF nous tient en haleine et nous embarque pour 30 minutes glaçantes et efficaces, fracassantes et drôles, touchantes et féroces.

On se laisse alors balader avec gourmandise entre les ambiances, et le flow nous gifle ou nous caresse selon l’humeur d’un MC qui joue avec son auditoire autant qu’avec sa musique. Le déroutant « Refrain » posé comme un interlude bouffon en milieu de projet a un franc goût de foutage de gueule et semble autant singer des tendances qui dégoûtent DF que ridiculiser ceux qui s’y laissent prendre. Beaux joueurs, on accepte le sarcasme, puisque le trait est forcé et que la piste suivante nous rappelle que le bonhomme peut se permettre.

« Ici on a le sang tiède, le crâne entier, le cœur en pierre » – Ici

Car doucement mais sûrement, le chariot repart. Quatre minutes, c’est alors juste le temps qu’il faut pour faire le point sur la futilité des relations qu’on construit en surface, mais qui sont, dès le début, aussi arides que le désert de Tatooine samplé par Cerky en guise de paysage aux réflexions désabusées du MC. Mélancolique et amer le Mulhousien ? Pas pour trop longtemps car la force de la musique sort d’un coup l’auditeur de sa torpeur méditative avec un bon vieux thème funky à dix milles balles égaré sur une radio pirate. Hyper technique et parfaitement mixé, « Namedrop » n’est pas sans rappeler « Y’a pas moyen » ou « Poliakov » qui sur le précédent opus nous avaient familiarisé avec les talents de kickeur du MC, en roue libre sur des prods jazzy aux accents old school, mais va clairement plus loin. L’exercice de style est impeccablement exécuté et finit d’asseoir les deux Messieurs. Dès lors, vaincus, on prend tout sans moufter. Confession sur guitare sèche, scratchs classieux et morceau instrumental, même Mani Deiz sur l’outro, tout est en bonus et nos écouteurs n’en auront pas assez.

« Tu ne détruiras pas un homme qui tire ses forces au cœur de la tempête » – Les abysses

L’intelligence des textes de DF n’a d’égale que la technique imparable de son flow dévastateur, qui monte sur des samples périlleux sans s’essouffler, dévale des envolées de guitares à cœur ouvert, s’échappe, s’envole, glisse et se déverse sans retenue dans des boulevards cadencés, percés à coup de génie par un DJ au top. DF et Cerk se connaissent, se complètent, s’amusent, et leur collaboration prend de la bouteille, se bonifiant avec le temps, le travail de l’un soulignant sans flancher le talent de l’autre. Pas un refrain sur ces 11 titres, mais les cœurs vibrent à l’unisson à chaque retour de boucle dans ce bordel merveilleusement bien ordonné.

Disponible dès à présent sur toutes les plateformes de téléchargement et en physique en décembre.