Voilà déjà quelques semaines que Lomepal a sorti FLIP, son premier album. Ses EP solos bien ancrés dans nos mémoires, deux ans après Majesté, un an après ODSL avec Stwo, pour les plus récents. On se demandait ce que nous réservait le bonhomme originaire du 13ème arrondissement, en voyant poindre la référence au skate dans le titre, et l’inspiration travestie de la cover. Artwork qui n’est pas sans rappeler Mykki Blanco, qui fait de la différence un terreau pour son art. Punk, travesti, rap, électro voire  grunge ? Où allait se situer ce premier long format ?

De notre côté, on avait laissé Lomepal en juin 2015 lors d’une interview où il nous disait que le temps passant il était moins intéressé par le rap pur et dur. Avant d’ajouter en forçant le trait que tous les grands classiques avaient déjà été lâchés dans ce style (lire l’interview ici). À l’époque, le virage s’amorçait déjà, notamment au travers de collaborations avec Stwo, puis Superpoze un peu plus tard. Des personnalités avant tout reconnues en musiques électroniques. On qualifiait alors Lomepal de rappeur, sans se poser de question. C’était son état. Sans aucune critique négative, mais aujourd’hui il ne l’est peut-être plus tellement. Ou plutôt : il est plus que ça. Jouant sur de multiples registres, Lomepal rappe, chante, parle, s’invitant sur des sonorités variées, travaillant avec MC, chanteuses, ou collaborant avec des personnages tels qu’Alex Gopher au mastering.

Le format album, avec quinze pistes, permet à Lomepal de pousser les envies créatrices plus loin sans pour autant délaisser totalement les beats d’antan. « Lucy », produit par Stwo, sonne résolument hip-hop, le tempo est lent, la mélodie, les basses graves surplombées d’une subtile boite à rythme, produisent un mélange entre rap moderne et mélancolie d’un morceau des années 90. Mais ce qui est vraiment nouveau, ou du moins plus marqué qu’auparavant, c’est ce rapprochement avec la chanson, voire la chanson française. On salue cette audace, d’autant que l’ensemble, varié, n’est pas pour autant incohérent.

Ainsi, FLIP s’ouvre sur les hybrides « Palpal » et « 70 ». Toujours très fort dans l’exercice, Lomepal s’ouvre, lâche des bribes de vies, évoque les complexités de l’existence, sa manière d’interagir avec la société. Mais sans snobisme ou caricaturale philosophie lycéenne. On peut certes y voir un bonhomme désabusé, égocentrique, en réalité il ne cherche qu’à mettre des mots et de la mélodie sur des névroses, petites ou grandes, enfouies ou à nu, qu’on trouvera probablement chez chacun de nous. Mais par dessus tout, Lomepal en prend son parti. « Je viens de naître, j’ai rien demandé mais je vais me faire plais’ maintenant que je suis ici » entend-on sur « Ray Liotta », un morceau dont les envolées chantées rappelleront presque certaines phases de la chanson française des années 80. Certains verront du cynisme dans ces vers, d’autres de la lucidité. Les premiers diront qu’au travers de l’album, on entendra plus d’égocentrisme que d’altruisme. Effectivement, se placer au centre est une discipline que Lomepal a souvent maîtrisée. Néanmoins, il faut voir au-delà, la réalité est plus complexe, et celui qui se définit comme « un connard et un mec bien dans le même corps » (« Palpal ») oscille entre gonflage de torse et touchante inhibition. Et c’est sans doute là que l’oeuvre se distingue. Peu d’artistes se livrent autant, en dépassant les poncifs, les discours éculés. De sa place dans la société, de l’incompréhension de la société elle-même, à d’autres thèmes tels l’amour, Lomepal utilise des mots, des expressions, des postures peu vues dans le rap français.

Lâchant toute posture caricaturale, Lomepal poursuit la mue, cultive sa différence avec ses contemporains et ses potes rappeurs. « Danse » (avec la chanteuse Lost), avec « Yeux disent » en sont certainement les témoins les plus marqués, dans lesquels il réussit à pousser l’auditeur dans ses retranchements. Usant de codes musicaux parfois proches de la new wave, de la chanson, de l’electropop, on délaisse alors la catégorisation, et ce n’est pas plus mal. Aimerait-on ces pistes si elles étaient signées par un  artiste sans bagage rap ? L’audience actuelle de Lomepal s’y serait-elle attardée ? Probablement pas pour la grande majorité. Les hip-hop heads vont-ils rejeter ces pistes parce qu’elles cassent les frontières, flirtant avec la chanson, l’électro pop ? On ne l’espère pas.

FLIP fait du bien parce que peu en France s’aventurent à se livrer totalement en délaissant des styles préconçus. Nombreux sont certes les rappeurs à avoir franchi des barrières par le passé. Bien souvent ils restent dans un relatif anonymat, ou vont juste chercher un public plus large en reprenant les règles implicites qui sévissent sur la bande FM. Nekfeu avait été par exemple eu son lot de critiques avec un titre comme « On verra », plus formaté radio. FLIP, avec ses expérimentations, ne nous laisse pas l’impression que Lomepal drague l’audimat, mais plutôt que les variations dans les tempos, les bruits, les sons, les mélodies, les nappes de choeurs, l’utilisation des voix, sont autant d’outils pour déclamer sa prose. Et s’il faut user du rap comme il a toujours su le faire, pas de problèmes, la discipline est maîtrisée, et c’est l’occasion d’inviter quelques amis à l’accent belge avec Roméo Elvis (« Billet »), Caballero (« Ça compte pas ») ou JeanJass (« Pommade »).

On a longtemps attendu ce premier album. Surtout que l’étape du format « 10 titres » avait déjà été passée avec brio. Finalement, avec un disque plus long de cinq pistes et quelques mois supplémentaires, Lomepal nous prouve qu’il avait encore de la réserve, et bien d’autres cordes à son arc. Pour notre plus grand plaisir.

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