Quelques mois seulement après la séparation de la MZ et alors que les « supporters » y croyaient plus que jamais, la moindre des choses qu’on puisse dire est que leurs champions n’auront pas disparu du paysage avec la dissolution du groupe. Comme en témoignent les petits inédits, souvent accompagnés de clips d’assez bonne facture, lâchés çà et là depuis le début de l’année par Hach-P et Dehmo, aucun des trois Parisiens n’a en effet vraiment chômé depuis le disque d’or de La Dictature.

Mais avec un EP en février, un album ce mois-ci et une dizaine de sons clipés en 2017, il faut reconnaître que Jok’Air aura su se démarquer et faire davantage parler de lui. Bien sûr il y avait le besoin de rassurer son public et de lui rappeler que même en solo, l’homme aux dreads blondes avait encore de jolies choses à raconter. Mais sans doute cette omniprésence était-elle aussi nécessaire pour lui permettre de s’affirmer peu à peu dans un style plus tranché… Car Jok’Air ne fait pas que démarrer une carrière solo sur les chapeaux de roues. Comme l’EP de février dernier, aussi intéressant que réussi, avait commencé à nous le faire comprendre, sa musique a tranquillement pris un petit virage.

On y retrouvait en effet avec plaisir son flow langoureux rapper avec brio des pépites comme « Squale » ou « Big Daddy Jok », mais des titres comme « Indépendante » ou « Abdomen », résolument R&B, avaient ouvert la voie à un registre où le chant et la musicalité prenaient le pas et nous emmenaient… ailleurs. « La mélodie des quartiers pauvres », point final de l’EP qui était entièrement chantée et clôturée par un chœur de gospel reprenant le refrain, avait fini de dévoiler la démarche du MC : doucement mais sûrement, il révélait l’ébauche d’une identité unique dont il semblait encore façonner les contours au fur et à mesure.

« C’est l’moment d’leur mettre la pression / Maintenant qu’j’ai leur attention, j’ai l’intention /
D’montrer à ces vilains garçons qu’ils ont mal appris leurs leçons / Fin d’la récréation maint’nant Big Daddy Jok’ est dans la maison »

– Je suis Big Daddy

Distillés sur les réseaux au compte-goutte ces deux derniers mois, les extraits de l’album ont donc continué le travail de l’EP, détaillant l’étendue des territoires que le MC s’était mis en tête de défricher. Et le risque de décevoir les oreilles qui vous attendent au tournant, immense quand on a déjà un public installé et fidèle, n’a pas ralenti Jok’Air. Au contraire. Semblant n’avoir aucune limite, il s’est joué de ce risque, conscient que depuis la sortie de son EP, personne ne savait justement plus à quel tournant l’attendre.

Voilà donc trois mois que, son après son, il imprime à ses créations une personnalité de plus en plus forte et détonne dans le paysage du rap-jeu. Alors, oui il était déjà l’atout « mélodie » de la MZ et oui, on l’entendait déjà chantonner et jouer les lovers au milieu des mots crus et des boissons codéinées au sein du trio. Sauf que depuis qu’il est en solo, Jok’Air se libère. Et après ces quelques mois de transition, durant lesquels, travaillés au corps, nous avons eu à jongler entre « Indépendante » et « G », nous étions prêts à accepter que le Jok’Air d’hier ne servirait que de base aux ambitions du Jok’Air de demain. Chantant sans retenue et surfant dorénavant sur une vague R&B juste et pleinement assumée, il suit sa voie/voix n’en déplaise aux puristes qui se demandent où est passé son rap.

Car son rap, en vérité, est toujours là. Joliment agrémenté d’influences musicales aussi variées que délicieuses, il s’est enrichi plus que transformé. Et c’est dès le morceau d’intro que l’ex membre de la MZ nous le montre. S’amusant au vocodeur, le Parisien choisi de poser sur une jolie prod de Pepside reprenant un sample de Radiohead, heureux d’expérimenter cette ambiance planante qui fait recette aujourd’hui. Lui ajoutant un flow presque traditionnel et un vrai emballement R&B, il dépasse ainsi les tendances avec un brin d’humour pour mélanger les genres avec succès. S’il est besoin, pour certains, de preuves que le Parisien aime encore rapper, l’album en fournit à la pelle et les titres « G », « Tragédie » et « Brique squad », en sont sûrement la plus éloquente démonstration. Prod efficaces et flow précis, refrains solides et thèmes traditionnels, la recette est bien suivie et le gâteau se mange tout seul. Dès la première écoute, on ressent instinctivement le potentiel qu’auraient les refrains de « Plus rien ne m’étonne » avec l’ami Chich, ou d’ « Anniversaire », face à un public conquis en concert… Et on aurait envie d’y être.

Mais entre deux missiles bien affûtés, les morceaux « Mon bébé », « Je ne sais pas », ou encore « Fée », disséminés çà et là tout au long de l’album, amènent l’auditeur à suivre l’artiste dans ses tribulations à travers le vaste monde du hip-hop. Thématique et flow mélodramatique franchement R&B d’un côté, introspection planante particulièrement bien exécutée de l’autre, on se laisse porter et emporter sans lutter, surpris nous-mêmes parfois de nous être laissés embobiner aussi facilement…

Mais le chemin sur lequel nous emmène Jok’Air ne traverse pas seulement les terrains du rap et du R&B pour les faire s’entremêler. De vraies prises de risques viennent tout au long du projet secouer toutes les attentes et autres a priori. Qu’on accroche ou pas avec des titres comme « Moussa et Sarah » par exemple, qui flirte sans s’en cacher avec la variété et fait échos à des feat improbables hors albums sortis récemment avec Chilla ou encore Hyacinthe, on ne peut que saluer l’effort et l’audace du MC qui, dans son exploration, ne perd rien de sa sincérité.

« J’avance sans pédale de frein / Je fuis la soif et la faim / J’sais pas ce qu’y a au bout du chemin / Mais j’sais qu’tragique sera la fin »

– Tragédie

Partout, ses thèmes de prédilection prédominent. Racontant encore et toujours des femmes traîtresses et tentatrices dont les ombres tantôt bienveillantes, tantôt diaboliques, planent au-dessus des prod, une vie de quartier sans intérêt abordée avec passion, entre nostalgie et volonté d’en sortir, ou encore s’adonnant à des introspections émouvantes mais toujours teintées d’egotrip bien placé, Jok’Air installe un style sur des formules qui n’en finissent plus de nous surprendre et pour tout dire, de nous séduire…

Un ovni comme « Mariama », avant-dernier extrait posté sur YouTube juste avant la sortie du projet nous avait simplement assis. À mi-chemin entre Khaled et Compai Segundo, le MC nous mettait une petite claque en forme de tube de l’été, qui n’était pas sans rappeler certains accents du Saian. Pour cette ôde à une femme forcément objet de toutes les tentations, Pepside (encore lui) a fait sonner des cuivres acérés, tapé un piano piquant et un soigné un beat voluptueux dans une ambiance chamarrée, saisissante et pour finir complètement enivrante.

Le terrain de jeu de Jok’Air s’est ainsi considérablement élargi et les territoires qu’il est allé titiller sont aussi casse-gueules qu’intéressants. À l’heure où beaucoup s’essayent au chant, ralentissent les BPM, intègrent des atmosphères aériennes avec plus ou moins de succès ou ravivent à l’inverse des ambiances électro parfois douteuses, Jok’Air s’insère parfaitement dans le bon timing pour se faire remarquer et se place suffisamment au-dessus du bouillon général pour se laisser apprécier. Cueillant une audience mûre et prête à accepter un rap qui prend des libertés, il s’installe comme un artiste polyvalent, et assoie sa légitimité pour flouter toujours davantage les frontières autrefois mieux marquées entre rap, R&B et variété… Jouant sur les trois tableaux en même temps et sans aucun complexe, l’ancien de la MZ se veut un pionnier, capable de réconcilier les genres en les mélangeant, révélant par là même une incroyable capacité d’adaptation qui lui permet d’enrichir son travail de nombreuses influences sans compromettre son identité.

« Ma dope sera inévitable comme les impôts »

– Je suis Big Daddy

Enfin, tout au long de l’album, malgré des prods très soignées, des feast savamment étudiés, et un gros travail évident, demeure palpable une agréable impression de spontanéité.  A chaque morceau, Jok’Air semble vouloir dépasser ses doutes et ses craintes pour rester lui-même, essayant de ne pas se demander si « ça passera », comme porté par cette envie pure, honnête et authentique de se faire plaisir. Et c’est sûrement cette authenticité qui nous fait le suivre inconditionnellement dans son univers. Sincère quoi qu’il arrive, il est complètement crédible, et son talent explose.

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